--A votre santé, chef, s'écria Mornac en vidant d'un seul trait un grand
gobelet de vin d'Espagne.
--Oah! répondit Griffe-d'Ours en l'imitant.
Il était trois heures de l'après-midi.
Un gai rayon de soleil qui tombait sur les fenêtres de l'hôtellerie de
Jacques Boisdon, venait se jouer sur le bord luisant des gobelets
d'étain et d'un lourd broc, rempli de vin, reposant sur la table massive
auprès de laquelle étaient assis le chevalier Robert de Mornac et le
chef agnier Griffe-d'Ours surnommé la Main Sanglante.
Vivement éclairées par la gerbe de lumière, qui faisait étinceler comme
autant de rubis les gouttelettes de vin rouge répandu sur la table, les
figures du gentilhomme et de l'Iroquois présentaient le plus curieux
contraste. Animé de la douce chaleur du vin, le visage de Mornac
exhalait un air de gaîté satisfaite et spirituelle. Les longues boucles
de ses cheveux frisés en torsades frissonnaient de plaisir sur ses
tempes et son front ouvert, tandis que sa longue moustache brune
semblait se tordre d'aise et sourire au contact de la fine liqueur qui
empourprait ses lèvres.
Au contraire, la figure luisante et tatouée du Sauvage respirait cet
abrutissement féroce que les boissons spiritueuses produisent
habituellement sur les organisations vulgaires et brutales. Les lèvres
de l'Iroquois se crispaient sur ses dents; les pommettes saillantes de
ses joues peintes en bleu, prenaient une teinte violacée par suite de la
pression du sang sous cette couche de fard, tandis que ses yeux
démesurément ouverts, s'injectaient de fibrilles rouges et que sa touffe
de cheveux, droite sur le sommet du crâne et surmontée d'une longue et
noire plume d'aigle, s'agitait menaçante à chaque mouvement de tête.
Inconsidéré dans ses désirs, suivant toujours l'impulsion du moment,
Mornac s'était imaginé, au sortir du Château Saint-Louis, d'emmener
Griffe-d'Ours à l'auberge et de le faire boire, afin, s'était-il dit de
constater combien une brute d'Iroquois pouvait tenir de mesures de vin.
De la conception à la réalisation de ce beau dessein, Mornac ne laissa
pas s'écouler une minute. L'idée lui en paraissait très-drôle, et le
Gascon ne reculait jamais devant un caprice de sa fille imagination.
Il avait bien eu aussi la pensée vague de faire parler le Sauvage sur
les moeurs et les usages des Iroquois, dont l'étrangeté de costume et de
langage, jointe à la terrible réputation dont ils jouissaient jusqu'en
France, avaient excité au plus haut point sa curiosité. Mais à peine
était-il attablé depuis cinq minutes avec le chef agnier, qu'il
s'aperçut qu'il n'en pourrait rien tirer. Car celui-ci (on connaît la
terrible passion des Sauvages pour les boissons enivrantes) avait
absorbé le vin qu'on lui offrait si volontiers, le vidait d'un seul coup
et glapissait d'une voix rauque: Oah!
Quelques buveurs, attablés dans un coin plus sombre de la taverne,
regardaient avec stupeur cette scène étrange, et se demandaient si le
féroce enfant des bois n'allait pas, dans son ivresse, se jeter sur eux
pour les égorger.
Seul, Mornac ne semblait nullement songer qu'il courait un danger, et
son oeil curieux se promenait sur son étrange vis-à-vis, tandis que sa
main longue, mais fine, jouait avec les boucles soyeuses de sa
chevelure.
--Ces longs cheveux de mon frère blanc feraient un beau scalp, bégaya
tout à coup Griffe-d'Ours entre deux hoquets.
--Tu crois, mon vieux! repartit le Gascon en éclatant de rire. Si ma
chevelure te plaît de la sorte, je t'assure, mordious! que j'y tiens,
pour le moins, autant que toi; et cette longue épée que voici partage
absolument, sur ce point, ma manière de penser.
--Oah! ricana Griffe-d'Ours.
--Oah! répéta Mornac en caressant le pommeau d'argent ciselé de sa bonne
lame.
Un éclair courut sur la prunelle fauve du Sauvage, qui étendit soudain
le bras vers le chevalier, mais se contenta pourtant de saisir le boc de
vin rouge et d'en verser ce qu'il contenait dans son gobelet, qu'il vida
les yeux fixés sur le Gascon.
--Holà! père Boisdon! s'écria Mornac, en frappant la table avec le cul
du broc. A boire, respectable hôtelier! l'air de la Nouvelle-France me
dessèche la gorge.
--Par saint Jacques, mon patron vénéré, murmura le timoré Boisdon, à
l'oreille du jeune homme, vous allez, bien sûr, être la cause d'un
malheur, monsieur le chevalier! Ne voyez-vous pas qu'il est gris?
--Sois tranquille; avant dix minutes je le saoule et le couche sous la
table. J'en ai terrassé de plus forts, ha, cap-de-dious!
--Mon Dieu! mon Dieu! que va-t-il arriver! soupira Boisdon en descendant
à la cave.
Et dans le coin sombre, les buveurs ne buvaient plus. Ils auraient bien
voulu sortir; mais l'Iroquois se trouvait près de la porte, et ils
craignaient qu'il ne vint à se jeter brusquement sur eux.
Boisdon s'approcha timidement de la table, dont il s'éloigna aussitôt
après y avoir déposé le broc demandé.
Mornac remplit le gobelet du Sauvage, ainsi que le sien qu'il but en
savourant chaque gorgée avec de petits claquements de langue
approbateurs.
Le regard du Sauvage se fixait de plus en plus sur la tête du
gentilhomme. Par trois fois il remplit et vida son gobelet sans quitter
des yeux les boucles frisées du chevalier.
--A la longue vieillesse de ma chevelure, fit Mornac qui but un rouge
bord, et puisse-t-elle blanchir en paix sur mon crâne!
A ce défi, Griffe-d'Ours poussa un rugissement et s'élança vers Mornac
en brandissant son couteau.
Il avait grand-peine à se tenir sur ses jambes.
Prompt comme l'éclair, le Gascon lui saisit le poignet qu'il lui tordit
en l'attirant vers la terre.
Le sauvage tomba d'abord sur le genou, puis s'affaissa près de la table,
sous laquelle Mornac le poussa du pied. L'Iroquois était ivre-mort.
Les buveurs du fond de la salle s'élancèrent vers la porte sans payer
leur consommation, et se sauvèrent à toutes jambes.
--Là! voyez-vous, monsieur! s'écria Boisdon. En voilà qui décampent sans
me payer; et cela par votre faute!
On a remarqué, sans doute, la progression descendante du respect de
Boisdon pour le chevalier de Mornac. D'abord il l'avait nommé: monsieur
le marquis, puis monsieur le comte, et enfin M. tout court.
--Oui! continua Boisdon, qui me payera ce vin-là, maintenant? Ne vous
avais-je pas dit que vous me feriez un malheur? Et cet homme dangereux,
comment m'en débarrasser lorsqu'il se réveillera?
--Sandis! oublies-tu donc à qui tu parles, maroufle! s'écria Mornac
échauffé par le vin. Tiens! voici un louis, paye-toi, et si cette brute
te veut causer noise à son réveil, viens me chercher en haut et je te le
mettrai proprement à la porte. Car, un animal de la sorte ne mérite pas
mieux.
Tandis que la figure de Boisdon se rassérénait, et que le bonhomme se
confondait en excuses et en remerciements, Mornac gravit lestement
l'escalier qui menait au second étage.
Le Gascon avait la jambe ferme comme un soldat à jeun sur le champ de
parade. Il buvait sec, ce digne chevalier! S'il aimait les longues
phrases et les grands coups d'épée, il affectionnait aussi
particulièrement les grands verres, et les savait vider royalement.
Mornac, n'ayant rien de mieux à faire pour le moment, s'étendit sur le
lit et s'endormit bientôt. Ce n'est pas que le vin l'eût alourdi. Oh!
que non! Mais, fatigué par une longue traversée, et trouvant plus
confortable le lit de l'auberge que le cadre étroit dans lequel il avait
dû dormir pendant près de deux mois, le jeune homme avait sommeil; ce
qui, du reste, arrive aux plus gens de bien, même quand ils n'ont point
bu.
Il ne s'éveilla que deux heures plus tard, et grâce encore à la
pesanteur de la grosse main de Boisdon, qui lui secouait l'épaule.
--Pardon, monsieur le comte (la pièce d'un louis avait fait remonter
l'estime de l'aubergiste), pardon, si je me permets de mettre fin à
votre somme; mais il est six heures, et votre souper sera bientôt prêt.
--Je t'absous, cadédis! je t'absous, brave homme, du moment que tu
n'interromps une de mes jouissances que pour m'en procurer une autre.
Sais-tu que ce léger sommeil m'a remis en appétit, et que je me sens
d'énormes cavités sous les côtes?
--Monsieur le comte est bien bon de rendre indirectement un hommage
aussi flatteur à ma cuisine. Mais il m'avait toujours semblé que c'était
plutôt l'exercice et le grand air qui excitaient à manger.
--Eh! eh! père Boisdon, vous oubliez le vin dans votre nomenclature.
--C'est vrai! c'est vrai! Et puis, monsieur le comte, ce n'est pas pour
vous offenser, mais vous buvez sec. Eh! eh!
--N'est-ce pas? fit Mornac en s'étirant les bras avec un air satisfait.
Sais-tu que c'est attribut royal, et que je le tiens du grand roi Henri
IV par la famille de Navarre, à laquelle la mienne est liée d'assez
près.
Si Mornac n'eût pas été un tantinet vantard et menteur, il n'eût pas été
Gascon.
--Oh! mais dites donc, père Boisdon, votre Iroquois vous a-t-il donné
bien du mal, ou cuve-t-il encore son vin.
--Non, monsieur le comte, il s'est réveillé, il y a un quart d'heure à
peine, et s'en est allé tout de suite. Il avait encore l'air bien
farouche, et je l'ai vu qui errait sur la grand'place comme âme en
peine. Pourvu, maintenant, qu'il n'aille pas faire de mauvais coups.
Car, lorsqu'ils sont saouls, ces Sauvages sont encore plus terribles
qu'à jeun. Mais monsieur le comte veut se lever; je m'en vas.
--C'est bon, fit Mornac, qui se mit sur son séant. Je voudrais faire un
brin de toilette; en ai-je le temps avant souper?
--Heu!... Oui, répondit l'hôtelier en tirant de son gousset une énorme
montre d'argent, dont un seul coup bien asséné aurait assommé un ours.
Monsieur le comte a une dizaine de minutes à lui.
--Oh! alors, j'aurai fini assez tôt pour ne me point faire attendre.
Boisdon sortit et le chevalier sauta à bas de son lit.
Comme il n'avait que le pourpoint et le haut-de-chausses que nous
connaissons, la toilette de Mornac ne lui prit pas beaucoup de temps.
Seulement, au lieu des lourdes bottes que nous lui avons vues en premier
lieu, il chaussa d'abord une paire de bas de soie qui lui montaient au
dessus du genou, et puis enserra ses pieds en des souliers, à boucles
d'or et qu'on appelait bottes de ville ou bottines. Ensuite, il tira de
sa valise une assez jolie paire de manchettes en fine batiste ornée de
dentelles, ainsi qu'une large cravate de point d'Espagne, qu'il noua sur
sa gorge par un bout de ruban rose, et dont il laissa pendre les bouts
en cascades sur le devant du pourpoint. Puis il raffermit sa chevelure
et retortilla sa longue moustache brune.
Ainsi fait, il avait l'air si crâne, que lorsqu'il sortit de sa chambre,
demoiselle Perpétue Boisdon [15] sentit battre vivement son coeur sous
sa maigre poitrine; et je crois que, si Mornac eût voulu l'embrasser,
lorsqu'il la rencontre sur le palier--pardonnez-moi cette médisance sur
une femme aussi rigide--elle eût volontiers tendu la joue.
[Note 15: On sait que les femmes mariées chez le peuple, n'ayant pas
droit au titre de dame, s'appelaient alors demoiselles. Les seules
femmes nobles se nommaient dames.]
Vers les sept heures et demie, Mornac, le feutre à larges bords incliné
fortement sur l'oreille gauche, et sa longue rapière au côté, sortit de
l'auberge du Baril-d'Or. Il se rendait chez M. Ruette d'Auteuil, qui,
l'on s'en souvient, demeurait sur l'emplacement occupé de nos jours par
l'Hôtel du Parlement.
Bien que la nuit ne fût pas encore venue, la lumière du jour pâlissait
sensiblement, et l'ombre commençait à s'épandre dans les rues désertes.
Le chevalier mettait le pied sur la dernière marche du seuil de la
taverne, lorsque la bonne grosse figure de Boisdon se pencha par la
porte entrebâillée, qui laissait voir aussi la main droite de
l'aubergiste armée d'une énorme barre de chêne.
--Monsieur le comte ne trouvera pas mauvais, sans doute, dit le brave
homme, que je barricade ma porte à cette heure. Il faut être prudent par
l temps qui court; les Iroquois rôdent continuellement aux environs,
sans compter ceux qui sont aujourd'hui dans la ville. Savez-vous que je
serais bien en peine si celui de cet après-midi allait revenir. Les bons
bourgeois n'ont pas toujours l'honneur d'abriter sous leur toit une
excellente lame accompagnée d'un poignet aussi solide que le vôtre,
monsieur le comte; aussi sont-ils accoutumés de se renfermer de bonne
heure. Bien en a pris, l'autre soir, à Nopce qui demeure au pied de la
côte de Sainte-Geneviève. Nicolas Pinel et son garçon Gilles, s'en
revenaient de leur désert, en haut de chez Nopce quand ils furent
attaqués par deux Iroquois qui manquèrent de les prendre vifs. Blessé
d'un coup d'arquebuse, dont il est mort au bout de quelques jours,
maître Nicolas se précipite de peur, avec son garçon, aval la montagne
pour se sauver. Boisverdun, qui était avec eux, lâche son coup de fusil
sur les Sauvages mais sans les toucher. Les Iroquois ayant été se
joindre à d'autres, tout près de la maison de Nopce, y tirèrent un coup
d'arquebuse dans la porte, qu'ils auraient enfoncée si elle n'eût pas
été bien verrouillée et barricadée en dedans. Les chiens jappèrent toute
la nuit à la côte Sainte-Geneviève.[16] Vous voyez que les bonnes gens
n'ont pas tort de se mettre à l'abri dès la brunante. Quand monsieur le
comte reviendra, il n'aura qu'à se nommer, et j'ouvrirai tout de suite.
[Note 16: Historique. Journal des Jésuites, 27 avril 1651.]
--C'est bon! c'est bon! dit Mornac impatienté du babil de l'aubergiste,
et il s'avança dans la rue Notre-Dame, qui ne devait porter le nom de
Buade que vingt ans plus tard.
Comme il allait dépasser la demeure de l'évêque, une jeune femme, à la
démarche vive et légère, déboucha, en courant, de la rue du Fort; puis à
cinq pas derrière elle, un homme bizarrement vêtu ou plutôt très-peu
vêtu, qui la poursuivait.
--La joue de la vierge pâle est comme une belle fleur que le chef veut
admirer de près criait d'une voix avinée l'homme qui la rejoignit en
deux bonds.
Il avait déjà passé son bras droit autour de la taille et allait
effleurer de ses lèvres le visage de la jeune personne, lorsque celle-ci
se détourna vivement, se dégagea et le frappa en pleine figure de sa
petite main fermée.
L'homme ricana et s'élança de nouveau vers elle.
--A moi! au secours! cria la pauvre femme.
Le sauvage allait encore porter sur elle ses mains brutales, quant,
soudain, Mornac bondit au devant de lui, son épée nue au poing.
Dédaignant d'en frapper de la pointe un ennemi dont les mains sont sans
armes, le chevalier rabat violemment le pommeau de son épée sur la
poitrine nue de l'Iroquois, qui tomba à la renverse.
--Griffe-d'Ours! s'écrie Mornac avec surprise.
--Oah! s'exclame l'autre en se relevant. Malheur au jeune fou qui a fait
couler de l'eau de feu dans les veines de la Main-Sanglante!
Griffe-d'Ours lance son tomohâk à la tête de Mornac.
Celui-ci, qui a deviné l'intention du mouvement, fait un bond de côté.
La hache passe en sifflant entre Mornac et la jeune femme, et s'en va
frapper le mur du logis de Mgr de Laval.
Aveuglé par la colère, Griffe-d'Ours se jette, le couteau au poing, sur
le chevalier qui tombe aussitôt en garde en protégeant la jeune femme.
Légèrement piqué d'un coup de pointe à la poitrine, le Sauvage, que
l'épée du gentilhomme tient à distance, pousse des cris furieux.
Cette scène n'avait duré que quelques secondes; mais elle se passait
tout près du fort des Hurons, et avait attiré l'attention de ces
derniers dont une dizaine se précipitent en dehors de la palissade.
Ils entourent l'Iroquois qui brandit son couteau en hurlant.
--Chiens que vous êtes, osez donc porter la main sur un chef que je vous
envoie rejoindre mânes de vos parents massacrés par les miens! Venez
tous!... Vous tremblez; vous n'avez que des coeurs de renards et vos
bras sont plus faibles que ceux d'une femme!...
Le cercle des Hurons s'épaississait de plus en plus, grâce aux secours
qui leur arrivaient à chaque seconde, et le chef allait être culbuté,
tué sans doute, lorsqu'un bruit de pas retentit dans la rue du Fort, en
même temps qu'une voix sonore y criait d'un ton de commandement:
--Arrêtez tous, au nom du roi!
Une dizaine de soldats armés suivaient, en courant, cet homme, qui
n'était autre que Louis Péronne, sieur de Mazé, capitaine de la garnison
du Fort de Québec.
--Que signifie ce vacarme? demanda-t-il en arrivant.
Mornac s'avança et lui raconta l'affaire en deux mots. Le sieur de Mazé
perça la foule qui environnait l'Iroquois, et dit à Griffe-d'Ours:
--Suivez-moi, chef. Vous passerez la nuit au château, avec vos guerriers
qui, surpris de ne vous point retrouver ce soir, sont venus se plaindre
au gouverneur de votre disparition. J'étais en train de vous chercher
pour vous ramener vers eux quand le bruit que vous venez de faire a
attiré mon attention et mes pas de ce côté. Venez, ne craignez rien, et
fiez-vous à la bonne foi des Français. Vous resterez toute la nuit au
château pour qu'il ne vous arrive rien de fâcheux, et, demain matin,
vous serez libre de partir.
Le gouverneur avait pris ses dispositions pour empêcher les Iroquois
d'errer par la ville pendant la nuit, en les gardant au château
Saint-Louis où une surveillance immédiate pouvait être exercée sur eux.
Assez content au fond d'échapper aux mains vengeresses des Hurons, ses
ennemis mortels, Griffe-d'Ours se mit aussitôt à la disposition du
capitaine.
Il avait déjà fait deux pas quand il s'arrêta.
--Jeune homme à face pâle, dit-il à Mornac, nous nous rencontrerons
encore sur le sentier de guerre; et toi, vierge blanche, tu viendras
avant longtemps habiter le ouigouam du chef!
Il se retourna au milieu des soldats qui l'entouraient et le bruit de ses
pas se perdit bientôt, avec ceux des soldats, à l'extrémité de la rue du
Fort, où tous disparurent dans l'ombre de la nuit.
--Va-t'en au diable, je ne te crains guère! Grommela Mornac, qui se
tournant vers la jeune femme dont la peur avait paralysé les mouvements,
ajouta:
--Me permettez-vous, madame, de vous offrir mon bras pour vous conduire à
l'endroit où vous désirez aller.
--J'accepte avec reconnaissance, monsieur, répondit la dame d'une voix
fraîche et distinguée.
Le chevalier tendit galamment son bras gauche, sur lequel la jeune
personne appuya la main en disant au gentilhomme:
--Je ne vais qu'à deux pas d'ici, chez M. Ruette d'Auteuil, où je suis
invitée à passer la veillée.
--Quel rencontre fortunée! repartit Mornac. Je suis prié moi-même à
cette soirée.
--Vraiment! ce m'est un fort heureux hasard que d'y rencontrer mon
sauveur.
--Votre sauveur, non, madame, mais bien plutôt le plus humble de vos
serviteurs.
Ce gredin de Gascon avait le coup-d'oeil vif. Il s'était aperçu tout de
suite, malgré l'obscurité, que sa compagne était jeune, jolie et
distinguée.
--Vous devez vous demander, reprit la belle inconnue, comment une jeune
femme a pu se hasarder à sortir ainsi seule le soir. La chose est toute
simple. Je demeure au commencement de la rue Saint-Louis. Ce n'est qu'à
quelques pas de chez M. Ruette d'Auteuil, et la ville étant
habituellement assez tranquille, même à cette heure, j'ai cru pouvoir
m'y rendre seule. Mais comme je m'engageais sur la place d'armes, j'ai
remarqué qu'un homme se relevait de terre, au coin de la
sénéchaussée.[17]
[Note 17: «Les salles et les bureaux de la sénéchaussée étaient placés
dans une maison située en partie sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui
le palais de justice à Québec. Lorsque, plus tard, le palais de
l'Intendant eût été bâti sur les bords de la rivière Saint-Charles, les
bâtiments de la sénéchaussée furent abandonnés: et, en 1681,
l'emplacement, avec les ruines fut donné par le roi aux Récollets, qui
finirent par y transporter leur couvent.» M. l'abbé Ferland.]
Instinctivement j'ai hâté le pas, sans courir, néanmoins; car je ne suis
pas peureuse.
--Je le crois bien, sandis! A la manière dont vous avez frappé
l'Iroquois au visage, j'ai vu tout de suite que vous êtes, madame, d'un
naturel fort déterminé.
Quand j'ai vu qu'il allait m'atteindre, continua la jeune femme avec un
sourire, je me suis mise à courir en entrant dans la rue du Fort, et...
vous savez le reste. Si je ne me trompe, vous êtes étranger et, de plus,
nouvellement arrivé: me sera-t-il permis de vous demander le nom de mon
brave protecteur?
--Robert du Portail, chevalier de Mornac, pour vous servir, madame.
--Ah! mon Dieu!
--Mon nom est donc bien surprenant?
--Pardon, monsieur, mais savez-vous que je crois que nous sommes
cousins?
--Cousins, madame! Veuille le ciel me gratifier inopinément d'une aussi
charmante cousine, et je lui en voue une reconnaissance éternelle!
Comme ils étaient arrivés chez M. d'Auteuil, le son de leur voix
s'éteignit derrière la porte que l'on referma sur les deux
visiteurs.[18]
[Note 18: Pour appuyer d'une preuve irréfutable l'épisode qui termine le
chapitre précédent, et montrer les déplorables effets que les boisson
enivrantes causaient chez les Sauvages, je me permettrai de citer un
fragment d'une lettre de la Mère de l'Incarnation à son fil. «Ces
boissons, disait-elle, perdent tous ces pauvres gens, les hommes, les
femmes, les garçons et les filles mêmes: car chacun est maître dans la
cabane quand il s'agit de manger et de boire; ils sont pris tout
aussitôt de vertige et deviennent comme furieux. Ils courent nus avec
des épées et d'autres armes, et font fuir tout le monde; soit de jour,
soit de nuit, ils courent par Québec, sans que personne les puisse
empêcher. Il s'ensuit de là des meurtres, des violements, des brutalités
monstrueuses et inouïes.....»]