L'ARRIVÉE

Le soleil s'élançait, tout resplendissant, au-dessus de la cime boisée

des falaises de la Pointe-Lévi. Ses traits de feu trouaient l'humide

manteau de vapeurs qui tombait des épaules du roc géant de Stadaconna et

s'en allait effleurer de ses franges ouatées les eaux du grand fleuve,

encore endormi aux pieds de la ville de Champlain. Secoué par la brise du

matin, le brouillard commençait à se disperser dans l'air, où ses

lambeaux se dissipaient avec les dernières ombres de la nuit.

C'était le matin du 18 septembre de l'an de grâce 1664, qui s'annonçait

si radieux à la petite ville de Québec.

Là-bas, entre l'extrémité de la Pointe-Lévi et le flanc onduleux de la

belle Île d'Orléans, aux feuillages rougis par l'automne, les trois

voiles blanches d'un vaisseau semblaient planer dans l'espace. Quelques

flocons de brume qui roulaient encore en se jouant, sur la crête de

petites vagues qu'un léger vent de nord-est commençait à soulever sur le

fleuve, enveloppaient le corps du navire, dont les voiles, seules en

vue, se rapprochaient graduellement de la ville comme celles d'un

vaisseau fantôme.

Bientôt, les victorieux rayons du soleil balayèrent devant eux ces

restes de brouillard, qui disparurent en un instant, comme les traînards

de l'arrière-garde d'une armée vaincue, sous la dernière volée de

mitraille des vainqueurs.

Le trois-mâts apparut alors en entier, sa voilure coquettement inclinée

à bâbord, tandis qu'un bouillonnement de blanche écume dansait gaîment

au-devant de la proue du vaisseau; car la brise fraîchissait du large.

Or, en ce moment, maître Jacques Boisdon, l'unique hôtelier de Québec,

ouvrait les contrevents de son hôtellerie, sise sur la rue Notre-Dame et

près de la grande place, à la haute-ville. [2] Le bonnet de laine rouge

de l'hôtelier était gaillardement rabattu sur sa bonne grosse figure

enluminée, les aiguillettes de son haut-de-chausses lui retombaient

jusqu'au genou en décrivant un quart de cercle sur la respectable

rotondité de son ventre, tandis que le vent du matin se jouait dans le

collet déboutonné de sa chemise de toile commune de Bretagne, et

caressait de sa fraîche haleine les chairs grasses du cou trapu de

l'aubergiste.

[Note 2: La rue Notre-Dame prit plus tard le nom de M. de Buade, comte

de Frontenac, lorsque ce gentilhomme devint gouverneur du Canada.]

Ceux qui ont lu François de Bienville, se rappelleront sans doute que

l'illustre Jean Boisdon était le fils du premier hôtelier de Québec,

Jacques Boisdon que nous mettons en scène aujourd'hui.[3]

[Note 3: Parmi les actes officiels qui nous restent du Conseil établi à

Québec par M. d'Ailleboust et d'après un règlement royal donné le cinq

mars 1648, on en trouve un en date du 19 septembre de la même année par

lequel Jacques Boisdon est établi hôtelier à l'exclusion de tout autre.

«Il se logera,» y est-il dit, «sur la grande place, près de l'église,

afin que tous puissent aller se chauffer chez lui... Il ne gardera

personne pendant la grand'messe, le sermon, le catéchisme et les

vêpres.» Cet acte est signé par M. d'Ailleboust, gouverneur, le Père J.

Lalemant, et les sieurs de Chavigny, Godefroy et Giffard.]

Bien qu'ambitieux, Jacques, premier du nom en Canada, n'avait pas cette

soif de gain qui fut si fatale son sacripant de fils. C'était un brave

homme que le gros père Boisdon, aimant à rire à ses heures et à lever le

coude en tout temps. Sous ce dernier rapport, maître Jean, son fils, lui

devait ressembler.

Boisdon père aimait bien un peu l'argent, non par vile estime du métal,

mais bien plutôt pour les jouissances matérielles qu'il procure. S'il

faisait un peu la cour à sa clientèle, c'est qu'il songeait, en lui

versant bonne et fréquente mesure, que le menu de ses trois abondants

repas quotidiens s'en augmentait d'autant, et que la bonne chère

adoucissait singulièrement aussi l'humeur tant soit peu revêche de

Perpétue, sa digne épouse.

Comme il achevait d'ouvrir son dernier volet, il entendit le bruit

réjouissant des casseroles que sa vaillante moitié agitait à

l'intérieur. La seule idée de la belle omelette au jambon de Bayonne,

qui l'attendrait bientôt, toute fumante et dorée, sur la table du

déjeuner, le fit sourire, et se sentant les jambes engourdies par le

sommeil, il enfonça ses deux mains dans les poches profondes de son

haut-de-chausses, et fit quelques pas dans la rue pour se dégourdir et

se remettre en appétit.

Il allait ainsi, longeant la grande église et se dandinant avec

béatitude, vers la demeure de Mgr. de Laval, [4] lorsqu'un cri de

joyeuse surprise lui échappa.

[Note 4: En 1664, Mgr. de Laval demeurait dans une maison bâtie à

l'endroit où s'élève aujourd'hui celle de la Fabrique de la cathédrale,

à côté du presbytère de la haute-ville. On voit cependant, sur un plan

de Québec, fait en 1660 et intitulé «Vray plan du haut et bas de Québec.

Comme il est en l'an 1660,» on voit, dis-je, que Mgr. de Laval avait

d'abord occupé la maison de Mme de la Pelleterie, près du couvent des

Ursulines.]

Ses regards venaient de tomber sur la rade, qui alors était parfaitement

visible de la haute ville; car cet amas de maisons qui s'élèvent

maintenant en face du nouveau bureau de poste, ne masquait pas la vue en

ces temps reculés, tandis qu'à l'endroit quelque vingt-cinq ans plus

tard, devait s'élever le premier évêché, il n'y avait qu'une seule

maison appartenant au procureur-général, M. Ruette d'Auteuil. [5]

[Note 5: C'est sur ce terrain que sont aujourd'hui construits les

bâtiments de notre Parlement provincial.]

Après un instant de contemplation, il tourna brusquement sur lui-même et

se prit à courir ou plutôt à rouler vers son logis. Il arrive chez lui

tout essoufflé, et cria en ouvrant la porte de l'hôtellerie.

--Perpétue! Perpétue!

--Allons qu'est-ce qu'il y a? fit dame Boisdon, qui cassait en ce moment

un oeuf frais, dont le jaune en se répandant dans la poêle, autour de

tranches roses de jambon saupoudrées de brindilles de persil, semblait

un petit lac dont les flots d'or baigneraient des flots de corail et

d'émeraude.

Boisdon sentit que l'eau lui en venait aux lèvres.

--C'est bon! dit-il en clignant de l'oeil. Mais au lieu d'une omelette,

c'est dix au moins qu'il faut faire.

Dame Boisdon se retourna tout d'une pièce, et se cambrant sur sa hanche

droite, le poing armé d'une énorme cuiller, elle repartit d'un ton

aigre:

--Comment! Perds-tu la tête vieux gourmand? Dix omelettes pour ton

déjeuner!

--Non, non, Bettie, fit Boisdon en passant sa grosse main sous le menton

osseux et pointu de sa longue et sèche femme. C'est que, vois-tu.... (il

était essoufflé) je viens de voir un vaisseau d'outre-mer.... qui entre

à pleines voiles dans le port... Dans un quart d'heure il aura jeté

l'ancre.... Je cours à la basse-ville.... et, sur la chaloupe du père

Jérôme Thibault.... je me rends à bord du bâtiment pour voir s'il y a

des gens... qui se retireront chez nous--chose dont je ne doute pas.

Allons! vite mon pourpoint, Pétue, mon pourpoint!

--Eh bien! laisse-moi le temps d'aller le chercher. Il est en haut, sur

le pied de la couchette.

De ses deux longues jambes, Perpétue gravit l'escalier en un clin d'oeil

et redescendit de même.

--Allons! bon! fit l'hôtelier, et il endossa son habit avec quelque

difficulté. Fais une dizaine de bonnes omelettes. Il n'est que six

heures. Je serai revenu avant huit avec des voyageurs, j'espère. Tu

tireras aussi un grand pot de vin d'Espagne, du petit tonneau bleu, tu

sais, celui du fond. C'est du meilleur.

Et Boisdon sortit en trottinant.

--Tiens, le voilà qui oublie son chapeau et qui part avec son bonnet

rouge sur la tête. Ces hommes! ils sont tous un peu fous! Jacques

Jacques! dit-elle en se penchant par l'ouverture de la porte

entrebâillée.

Mais son mari ne l'entendait pas et courait aussi vite que le lui

permettaient ses grosses jambes courtes, vers la rue qui descendait au

magasin. [6]

[Note 6: C'est ainsi que se nommait alors la côte de Lamontagne. M.

l'abbé Laverdière, l'érudit annotateur de cette belle édition des

oeuvres de Champlain que tous connaissent, prétend que le nom de la côte

de Lamontagne lui vient d'un Individu qui s'appelait ainsi et demeurait

quelque part sur le parcours de la côte. Chacun sait que le _Magasin_ se

trouvait au lieu où s'élève aujourd'hui l'église de la basse-ville, et

que c'était le premier édifice construit à Québec du temps de Champlain.

Depuis que ces lignes ont été écrites, notre cher abbé. Laverdière est

mort, emportant avec lui dans la tombe la solution d'une foule de

problèmes historiques connu de lui seul, et les regrets universels de

tous ceux qui, en Canada, s'occupent d'exhumer les souvenirs de notre

histoire de la poussière du passé.]

Cependant le navire, à haute poupe et aux flancs fortement bombés,

venait de jeter l'ancre devant la ville. Des matelots perchés sur les

vergues carguaient la dernière voile. Tout sur le pont était en

mouvement. Le capitaine donnait ses ordres pour faire descendre les deux

chaloupes à l'eau; des matelots tiraient sur les câbles. On entendait le

grincement des poulies, les cris du sifflet du contremaître, et des

jurons qui tombaient de la mature.

Quelques passagers, debout sur la poupe, regardaient avec curiosité les

soixante-dix maisons [7] éparses à la basse-ville et sur les hauteurs de

Québec, ainsi que les côtes élevées et sauvages qui entouraient la ville

et dont les cimes boisées, aux sombres dentelures, se découpaient

hardiment sur l'horizon rosé par les feux du soleil levant. Parmi ces

émigrés qui avaient ainsi quitté le beau pays de France pour venir

apporter à la colonie naissante leur contingent de sueurs et de sang, il

en était un surtout, qui se faisait remarquer par sa bonne mine et son

grand air. On voyait qu'il était gentilhomme.

[Note 7: Tel était le nombre d'habitations qu'il y avait alors à Québec.

Voir l'histoire du Canada de M. Ferland, tome II, page 87 (en note).]

Pourtant son costume se ressentait, soit des fatigues du voyage, soit

peut-être aussi, et j'incline à croire cette dernière assertion, du

frottement par trop prolongé de l'aile du temps. Quoique campé crânement

sur l'oreille gauche, son feutre gris avait évidemment dû voir bien du

pays et essuyer beaucoup d'orages depuis qu'il était sorti des mains de

certain chapelier de Caudebec. Ses larges bords s'affaissaient quelque

peu et sa couleur grise primitive tirait singulièrement sur le jaune

pâle.

Un pourpoint, sorte de gilet très-court, en drap rouge garni de

passements d'or un peu ternis enserrait ses épaules, par dessus

lesquelles retombait un ample manteau de route, en drap couleur de musc,

que relevait par derrière le fourreau d'une épée retenu sur la hanche

gauche par un baudrier encore assez richement brodé d'argent. Entre les

deux pans de ce manteau, apparaissaient d'abord le haut-de-chausses,

d'une couleur écarlate qui avait dû être vive quelques mois auparavant,

mais qui tendait maintenant à prendre une teinte violette, puis les plis

bouffants de la chemise, que le peu de longueur du pourpoint laissait

librement voir au-dessus du haut-de-chausses, car la mode du temps le

voulait ainsi.

Enfin de lourdes bottes de voyage à éperons d'argent, et dont

l'entonnoir affaissé s'évasait au-dessus du genou, chaussaient ses

pieds, petits comme ceux de tout homme de bonne race.

Malgré l'état assez délabré de son costume, notre gentilhomme avait

bonne et fière mine.

Il était grand, brun, et sa figure longue mais fine accusait vingt-huit

ans. Dominée par un nez fortement aquilin, sa lèvre supérieure

disparaissait sous une moustache noire, dont les bouts, soigneusement

frisés, serpentaient coquettement aux coins de sa bouche ferme et

moqueuse, tandis qu'une royale se tordait en spirale sur un menton

avancé, dont la forme annonçait un joyeux appétit. La mode de porter la

barbe commençait à se passer à la cour du jeune roi, et pourtant les

gens de guerre conservaient encore ces belles moustaches du temps de

Richelieu, qui donnaient un air si crâne et que les femmes aimaient

tant.

--Cap-de-diou! s'écria-t-il soudain, (car c'était un brave enfant de la

Gascogne que le sieur Robert du Portail, chevalier de Mornac)--le beau

cap!

Et son oeil noir et intelligent montait et se promenait sur le

Cap-aux-Diamants.

--Mais sangdiou! la pauvre petite ville que cette capitale où nous

venons faire la cour à dame Fortune!

Il disait cela avec ce diable d'accent gascon, unique en son genre, et

que nous nous garderons bien de vouloir imiter en ce récit.

Puis, abaissant son regard jusqu'à l'eau.

--Oh! mais, capitaine, dites donc, quel est ce gros homme coiffé d'un

bonnet rouge, et qui emplit à lui seul l'arrière de la chaloupe que l'on

voit s'approcher?

--Ce doit être notre joyeux hôtelier, compère Jacques Boisdon, répondit

le capitaine en se penchant sur le bastingage pour mieux examiner ceux

qui montaient l'embarcation signalée.

--Celui qui tient l'unique hôtellerie de Québec?

--Précisément, et, comme je vous l'ai déjà dit, c'est chez lui qu'il

vous faudra descendre.

La chaloupe du père Jérôme Thibault arrivait en longeant le navire et la

face épanouie de Jacques Boisdon apparaissait souriante au-dessus du

ventre rebondi qui, à chaque oscillation du canot, ballottait lourdement

sur les genoux de l'aubergiste.

--Mordiou! la bonne trogne ricana le Gascon. Si j'avais sur le chaton de

ma bague autant de rubis que ce gaillard en a sur le nez, je pourrais

rebâtir le château de Mornac, ce pauvre manoir de mes aïeux dans les

ruines duquel nichent en paix les hirondelles. Oh! cadédis! la belle

outre à gonfler de vin que cette large panse!

En ce moment, plusieurs interpellations, parties de tous les points du

vaisseau, indiquèrent au Gascon à quel point l'aubergiste était

populaire parmi les marins.

--Hé! bonjour, père Boisdon. Comment ça va-t-il, vieux cachalot? Et dame

Pétue se porte comme un charme? Buvons-nous toujours sec, grosse éponge!

Puis une voix grêle qui descendait du bout de la grande vergue:

--Père Boisdon, mes amours! avons-nous encore de ce bon vieux guildive

du petit tonneau rouge. Hé! dites donc, vieux loup de terre?

Boisdon, ahuri par tant de questions, levant en l'air sa figure

apoplectique et criait de sa voix grasse:

--Bien, mes enfants, merci! Oui, oui, nous avons encore de fines

liqueurs, allez!

--Trois bravos pour Boisdon! dit le capitaine, qui, depuis son dernier

voyage, devait deux écus à l'aubergiste.

Et de quarante gosiers marins sortirent trois vociférations, qui

causèrent tant d'émotions à l'hôtelier que sa figure s'empourpra comme

s'il allait être frappé d'un coup de sang.

--Chers bons enfants! murmurait-il, tandis qu'une larme furtive glissait

de ses yeux pour se dessécher aussitôt sur sa joue en feu. Allons-nous

nous arroser un peu le dalot du cou pendant une quinzaine! Sapreminette!

Dans ses grands moments de joie, le paisible aubergiste se permettait

cet inoffensif juron.

On venait cependant de glisser jusqu'à fleur d'eau une échelle volante,

et les passagers se préparaient à descendre dans les chaloupes, lorsque

Boisdon cria d'en bas:

--Si quelqu'un de ces messieurs désire loger l'auberge du Baril-d'Or,

qu'il veuille embarquer avec moi.

Mornac fut un des premiers qui se rendit cette invitation. Un matelot

transporta dans la chaloupe du père Thibault une petite valise qui

contenait tout le bagage et la fortune du Gascon.

En voyant le mince porte-manteau de son hôte, l'aubergiste fit la

grimace. Pourtant, lorsque le chevalier mit le pied dans la chaloupe,

Boisdon le salua respectueusement et lui dit qu'il était flatté d'avoir

l'honneur d'héberger un gentilhomme.

--Qui sait, après tout, s'était dit l'hôtelier, cette valise peut être

remplie d'argent, et notre hôte payer libéralement.

Quelques personnes prirent place à côté du chevalier, les autres dans

les deux chaloupes du vaisseau, et ces embarcations se dirigèrent, force

de rames, vers l'endroit de la basse-ville où s'élevait encore le

magasin construit par Champlain.

Sur le rivage plusieurs gens attendaient les arrivants. Car c'étaient

des compatriotes, des amis, des parents peut-être, qu'ils allaient

recevoir. Et n'aurait-on pas aussi de récentes nouvelles de France, du

bon pays des aïeux dont on conservait si douce souvenance, où les pères

dormaient leur dernier sommeil et que les enfants ne reverraient

probablement jamais.

Des acclamations des cris de joie et de reconnaissance, accueillirent

les nouveaux venus. Mornac ne connaissait personne et s'empressait de

débarquer avec sa valise, lorsque l'aubergiste héla certain gamin de

douze ans, qui, la tignasse ébouriffée, le nez au vent et les mains dans

les poches, regardait chacun d'un air effrontément inquisiteur.

--Jean! cria l'hôtelier, arrive ici, petiot, et monte, à la maison le

porte-manteau de monsieur.

C'était le fils aîné de Jacques Boisdon, messire Jean dont nous avons

raconté, dans _François de Bienville_, les mésaventures si bien

méritées.

Jean s'approcha et fit mine de s'emparer de la valise du Gascon.

Celui-ci s'écria:

L'enfant va s'éreinter!

--Oh! non, monsieur, repartit l'affreux gamin: ça ne pèse pas le diable,

vos bagages, allez!

Et d'un tour de main, il enleva la valise qu'il mit sur son épaule

gauche.

--Mordiou! Maroufle! s'écria le Gascon, prétends-tu te moquer de moi?

C'est que je te couperais la langue, vois-tu?

--Ne lui coupez rien, monsieur le marquis! s'écria Boisdon. Quoiqu'il

n'y paraisse pas, voyez-vous, mon Jeannot est robuste et aime montrer sa

force.

--A la bonne heure; sandis! répondit Mornac.

--Veuillez me suivre, messieurs, dit Boisdon à ses hôtes, qui prirent

avec lui le chemin de la haute-ville, et s'engagèrent dans la rue

Sous-le-Fort.

Boisdon fils les suivait par derrière et murmurait entre ses dents, en

faisant sauter sur ses épaules le léger porte-manteau du Gascon.

--C'est égal, tout de même, ça ne pèse pas beaucoup et ça sonne creux.

Mais il faudra dire le contraire pour que monsieur me donne des sous.

On voit que le satané garçon avait déjà la passion du gain bien

développée.

Mornac gravissait lestement la rude montée du fort à la haute-ville. Le

poing droit campé sur sa hanche, la main gauche arrêtée sur la garde de

son épée, la grande plume rouge de son large feutre frissonnant sous le

vent du matin, il s'en allait la tête haute avec un sourire dédaigneux

aux lèvres, et contemplait les quelques maisons sombres et d'apparence

plus que modeste qui se dressaient çà et là sur son passage.

Il eut pourtant un serrement de coeur lorsqu'il longea le cimetière qui

se trouvait alors occuper cette langue de terre qui descend de l'édifice

du Parlement vers la côte et où l'on voit encore des pieux de palissade

noircis par la pluie et le temps. Quelques petites croix de bois,

plantées sur de légers renflements de terrain, rappelaient aux passants

que tous, tôt ou tard, doivent aller dormir dans un semblable lit de

terre et de gazon jusqu'au grand réveil du jour éternel.

--Est-ce donc ici que je dois laisser mes os? se dit le chevalier. Bah!

qu'importe, après tout. Et, sandis! ce ne serait pas encore trop

malheureux que de mourir de ma belle mort; car on dit que dans ce pays,

il est plus rare d'expirer dans son lit que sous le fer et le feu des

Sauvages.

Pour chasser ces funèbres pensées, il détourna la tête à gauche et

regarda les hautes murailles du château St. Louis, qui se dressent

fièrement sur le sommet de la falaise.

Comme il arrivait au point culminant de la côte, ses yeux s'arrêtèrent

sur le terrain, vaste alors, où s'élèvent aujourd'hui le bureau de poste

et le bloc de maisons qui s'étendent en face.

Une trentaine de cabanes d'écorce, faites en forme de cône, s'offraient

aux regards ébahis de l'étranger. C'était le «Fort-des-Hurons».

Ces wigwams servaient d'abri aux quelques infortunés descendants de la

grande nation huronne, qui, naguère encore régnait en souveraine sur les

immenses forêts du Canada.

Décimés, presque anéantis par les Iroquois, qui de 1648 à 1650, avaient

porté le massacre et ils destruction dans les bourgades de Saint-Joseph,

de Saint-Ignace, de Saint-Louis et de Saint-Jean, les malheureux Hurons

avaient dit adieu aux bords du beau lac qui sera seul garder leur nom,

et s'en étaient venus chercher un refuge aux environs de Québec. Il y

avait à peine quelques années qu'ils respiraient en paix dans l'île

d'Orléans, lorsque le tomahawk Iroquois s'en vint les relancer dans un

endroit oh les malheureux s'étaient crus un instant à l'abri de la haine

implacable de leurs mortels ennemis. Beaucoup furent tués, la plus

grande partie emmenés en captivité. Ceux-là seuls qui purent s'échapper,

c'était le petit nombre, accoururent implorer la pitié des Français et

se placer sous la protection immédiate des canons et des mousquets

d'Ononthio, [8] c'est-à-dire sous les murs même du Château-du-Fort. Ce

n'est que vers 1676 que les restes infimes d'une nation, autrefois si

puissante et si fière, enlevèrent leurs wigwams du Fort-des-Hurons pour

aller s'établir à Sainte-Foye, trois ou quatre milles à l'ouest de

Québec. Quelques six années plus tard, le gibier des bois voisins étant

épuisé, ils allèrent se fixer à trois lieues de Québec, à la

Vieille-Lorette, où le dernier vrai Huron repose maintenant sous la

terre de l'oubli.

[Note 8: Les Sauvages désignaient ainsi les gouverneurs français. Ce nom

qui signifiait grande montagne et qui était la traduction sauvage de

celui de Montmagny, s'étendit ensuite à tous les gouverneurs qui

succédèrent celui-là.]

Mornac regardait avec surprise le camp des Sauvages. De légers flocons

de fumée blanche montaient en spirale par le haut des wigwams, dont les

pans d'écorce de bouleau se paraient de peintures bizarres représentant

les insignes du maître qui l'habitait. La plupart des animaux du pays,

depuis l'ours et le loup jusqu'à la loutre et le rat-musqué, y

défilaient paisiblement sous les yeux surpris du Français. A la porte

des cabanes, les hommes, à moitié nus, fourbissaient leurs armes,

façonnaient des flèches ou repassaient des peaux d'animaux récemment

tués. Plus loin, des jeunes gens s'exerçaient à sauter ou à lancer des

flèches. Ici, les vieilles femmes s'occupaient des apprêts du frugal

repas du matin, tandis que de plus jeunes berçaient un nourrisson dans

leurs bras nus en chantant un air triste et doux. Quelques jeunes

filles, attirées par le passage des arrivants, se tenaient tout près de

la palissade qui entourait le fort des Hurons. Leur oeil ardent et noir

brillait entre les pieux de l'enceinte, en se fixant sur le chevalier de

Mornac, dont la bonne mine et la fière moustache faisaient battre bien

vite le coeur de plus d'une d'entre elles.

Le galant gentilhomme rêvait déjà la conquête de ces yeux noirs, dont le

trait de flamme transperce, lorsque Boisdon ouvrit à ses hôtes la porte

de l'auberge.

Comme le lecteur ne tiens guère aux détails du déjeuner de l'hôtellerie

Boisdon, nous le prierons de nous suivre au second étage de la taverne

du Baril-d'Or, où Boisdon avait conduit le chevalier, dans une chambre

dont la fenêtre donnait sur la grande place de l'église.

Il pouvait être dix heures. Réconforté par un déjeuner substantiel, où

le bon vin n'avait certes pas fait défaut, Mornac se tenait accoudé sur

la tablette de la fenêtre ouverte et regardait au dehors.

Ses yeux, après s'être promenés sur le collège des Jésuites, dont le

long mur de façade, percé d'une double rangée de croisées, descend vers

la rue de la Fabrique, erraient sur l'embouchure de la rivière

Saint-Charles; l'espace sur lequel s'élèvent aujourd'hui le séminaire et

l'Université-Laval, ainsi que toutes les maisons comprises entre les

remparts, les rues de la Fabrique et Saint-Jean et l'Hôtel-Dieu,

n'existant pas encore à cette époque. Tout ce vaste terrain, jusqu'à la

grève, était encore la propriété des héritiers du sieur Guillaume

Couillard, époux de Guillemette Hébert, fille du premier colon de

Québec. M. Couillard était mort l'année précédente, le 4 mars 1663, et

sa veuve demeurait dans l'unique maison qui s'élevait sur la propriété.

[9] Ce n'est que quelques années plus tard que Mgr de Laval devait

acheter ce terrain pour y fonder un séminaire.

[Note 9: Il y a une couple d'années que M. l'abbé Laverdière a trouvé,

près de la porte qui conduit du Grand-Séminaire au jardin, les ruines du

mur de fondation de cette maison.]

Il y avait quelque temps que Mornac laissait errer ses regards de la

rivière Saint-Charles au fleuve et du fleuve aux grandes montagnes du

Nord qui se coloraient d'une teinte bleu-rougeâtre sous le soleil de

cette matinée d'automne, quand un bruit de voix et un mouvement inusité

appelèrent l'attention de l'étranger sur la grande place.

Une trentaine de personnes, des enfants et des jeunes gens, suivaient un

groupe de dix hommes bizarrement accoutrés, sur lesquels la curiosité du

chevalier se concentra.

Leur tête était nue et leurs cheveux, rasés sur le haut du front,

étaient relevés sur le crâne et réunie en une touffe du milieu de

laquelle s'échappait une plume d'aigle. Leur visage dont les pommettes

saillantes et le teint cuivré indiquaient les enfants de la race

aborigène de l'Amérique septentrionale, était curieusement bariolé de

couleurs éclatantes. L'un avait le nez point en bleu, l'autre en rouge,

on troisième en jaune; un quatrième avait toute la figure noire comme de

la suie, l'exception du menton, des oreilles, et du front, de sorte

qu'on l'aurait cru masqué. D'autres avaient de simples lignes de

couleurs diverses, qui leur couraient en zig-zag sur le front, le nez et

les joues. Leur cou, le buste et les bras étaient nus et aussi tatoués

de couleurs voyantes, qui représentaient les insignes de leur tribu et

de leurs exploits. Des colliers de grains de porcelaine et de griffes

d'ours, de loup et d'aigle entouraient leur cou et retombaient sur leur

poitrine nue. Une peau de daim, dont le bas était découpé en frange leur

enserrait la ceinture, ou reposaient le tomahawk, ainsi que le couteau à

scalper, et descendait jusqu'au genou. La jambe et le pied étaient

couverts d'un bas-de-chausses aussi en peau de daim, dont la couture

disparaissait sous une frange aux longues découpures s'agitant chaque

pas. Retenue sur la poitrine par une courroie, une robe de peau de

castor, de vison, de loutre ou de martre, leur tombait des épaules

jusqu'au jarret. Du haut en bas de cette sorte de manteau d'un

très-grand prix, étaient teintes de longues raies, également distantes

et larges d'environ deux pouces; on aurait dit des passementeries. Au

bas de la robe les queues de vison, de martre ou de loutre pendaient en

franges soyeuses, tandis que la tête de ses animaux était fixée en haut

pour servir d'une espèce de rebord.

Ces hommes, le chef en tête, marchaient gravement et sans daigner

regarder la foule de curieux qui les suivaient.

--Cap de diou se dit Mornac avec des yeux tout grands de surprise, voici

bien de curieux personnages!

Et se penchant hors de la fenêtre, il apostropha Boisdon, qui parlait

avec emphase au milieu de quelques-uns de ses nouveaux hôtes que

l'étrangeté du spectacle avait attirés à la porte de l'auberge.

--Père Boisdon!

--Monsieur le comte? fit le digne homme, qui leva vers la fenêtre sa

figure empourprée par la bonne chère et le vin.

--Quels sont donc ces drôles?

--C'est une députation d'Iroquois que M. le Gouverneur doit recevoir ce

matin.

--Oh! oh! sandiou! ce sont là ces croquemitaines qui font tant de peur

aux grands enfants de la Nouvelle-France!

Puis, à demi-voix:

--Mais à propos du Gouverneur, n'est-il pas temps de lui demander

audience afin, d'abord, de lui remettre des dépêches de la cour, et

ensuite de le prier de s'intéresser en ma faveur.

--Monsieur Boisdon! cria-t-il de nouveau.

--Qu'y a-t-il à votre service, monsieur le Comte?

--Pouvez-vous me faire conduire au château Saint-Louis?

--Certainement. Jean, holà! Tu vas guider M. le comte au château.

Le gamin, qui espérait entrer à la suite du gentilhomme et assister

ainsi à la réception des Iroquois, accepta avec enthousiasme.

Mornac sortit les dépêches de sa valise, les mit dans la poche de son

pourpoint, reprit son épée qu'il avait quittée pour se mettre à table,

descendit dans la rue et suivit Boisdon fils. Celui-ci, fier d'escorter

un gentilhomme et de se rendre au château, jetait des regards vainqueurs

sur les connaissances de son âge qui flânaient dans la rue et

contemplaient avec envie leur heureux ami Jean Boisdon.

Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664) · 第 12 / 59 题