INTRODUCTION

Vers l'année 1664, la Nouvelle-France venait de traverser et subissait

encore une des phases les plus douloureusement critiques de son

histoire. Rendus fiers et tout-puissants par le succès de leurs armée,

qui, douze ans auparavant avaient anéanti la grande nation huronne, les

Iroquois régnaient en maîtres sur le territoire du Canada. Tandis que

les guerriers des cinq cantons Iroquois tenaient en état de blocus

Montréal, Trois-Rivières et Québec, villes qui n'étaient encore que de

petits bourgs mal protégés par des palissades de pieux, leurs bandes de

maraudeurs assassinaient les laboureurs isolés dans les campagnes.

Bien loin de songer à attaquer, les colons français ne se défendaient

qu'avec peine. Tel était le découragement et si grande la terreur

universelle, que les émigrés parlaient d'abandonner ce pays de

malédiction pour retourner en France.

La situation semblait en effet désespérée.

Négligée par la compagnie des Cent-Associés, qui ne songeait qu'à la

traite des pelleteries, affaiblie par les dissensions entre les

gouverneurs et l'autorité ecclésiastique, dans le Conseil-Supérieur, à

Québec, la colonie naissante se peuplait en outre si lentement qu'elle

ne pouvait fournir des défenseurs suffisamment nombreux pour tenir tête

aux Iroquois. Il eut fallu leur opposer un corps de troupes assez

imposant, et c'est à peine s'il y avait au Canada une centaine de

soldats, dispersés dans les différents postes. Depuis longtemps les

gouverneurs et les jésuites demandaient à grands cris des secours. Mais

leurs supplications allaient mourir sans résultat par delà l'Océan.

De prime-abord, cette indifférence de la mère-patrie doit sembler

inexcusable; mais lorsqu'on se transporte de l'autre côte de

l'Atlantique pour jeter un coup-d'oeil sur les tumultueux évènements qui

bouleversaient alors le royaume de France, on s'explique cette apathie.

La mort du cardinal Richelieu, arrivée en 1642, bientôt suivie de celle

de Louis XIII, les désordres civils qui signalèrent la régence

d'Anne-d'Autriche, les troubles de la Fronde, la bataille qui avait fait

rage aux portes de Paris, la confusion de laquelle le royaume entier

était en proie, tout cet éclat d'armes et de discordes qui remplissait

la France étouffait sans peine le faible bruit des quelques voix qui

s'élevaient en faveur du Canada. Si les particuliers, qu'enveloppait la

guerre civile, ne songeaient point à la Nouvelle-France, comment

Mazarin, à qui les factieux en voulaient surtout, aurait-il pu s'occuper

d'une colonie naissante et perdue au delà des mers? Ce ministre n'avait

eu déjà que trop de peine se maintenir entre la turbulence du Parlement

et les prétentions du grand Condé, à venir jusqu'en 1653. Ensuite, il

s'était trouvé tout absorbé par le soin de pousser la guerre contre les

Espagnols, commandés par Condé mécontent. La bataille des Dunes, livrée

près de Dunkerque par Turenne à ces derniers, avait laissé la victoire

définitive aux troupes françaises et anglaises, alliées contre

l'Espagne, à laquelle Dunkerque fut immédiatement enlevée pour être

remise aux Anglais, suivant les conventions antérieures arrêtées entre

Cromwell et Mazarin. La guerre ainsi heureusement terminée, le cardinal,

en digne élève de Richelieu, trouva que le meilleur moyen d'assurer la

durée de la paix était de marier Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse

d'Espagne. Les négociations qu'il lui fallut entreprendre à cet effet et

mener à bonne fin, précédèrent de plusieurs mois l'union du roi de

France avec l'infante. Ce mariage diplomatique fut célébré en 1660.

Mazarin étant mort l'année suivante, Louis XIV avait pris aussitôt le

sceptre d'une main ferme, bien décidé de régner par lui-même et de

maintenir la tranquillité intérieure, ainsi que d'augmenter la

prospérité du royaume, tout en le faisant respecter et en l'agrandissant

au dehors.

Mazarin, qui avait trop songé à remplir ses propres coffres--il

possédait à sa mort près de deux cent millions--avait laissé les

finances dans un état déplorable; mais grâce à l'administration sage et

vigoureuse de Colbert, le trésor public fut si tôt rempli que, dès 1663,

Louis XIV pouvait racheter des Anglais Dunkerque, qu'il s'empressa de

fortifier.

Le même Colbert, si entendu à l'administration intérieure, savait aussi

tout le bénéfice qu'on pouvait attendre des colonies. L'Espagne en était

un frappant exemple, elle qui, depuis plus d'un siècle, entretenait la

guerre contre toute l'Europe, grâce aux immenses ressources que

l'ingrate patrie adoptive de Colomb tirait de l'Amérique.

Aussi la Nouvelle-France attira-t-elle tout d'abord l'attention de

Colbert, qui, la voyant dépérir entre les mains de la compagnie des

Cent-Associés, se hâta de placer la colonie plus immédiatement sous le

contrôle de l'autorité royale.

Par un édit du roi, de 1664, le Canada fut cédé à la compagnie des

Indes-Occidentales. En même temps, Louis XIV nommait le marquis de Tracy

Vice-Roi de toutes les possessions françaises en Amérique, M. de

Courcelles, gouverneur du Canada et M. Talon, intendant. Le choix était

des plus judicieux. Il ne fallait rien moins que la réunion de ces trois

hommes de talents et d'énergie pour arrêter la colonie sur le penchant

de sa ruine et la relever par un habile et puissant effort.

Pour seconder les vues de ces hommes éclairés, le régiment de Carignan,

composé de vingt-quatre compagnies, fut mis à leur disposition. La

petite flotte, sur laquelle on embarqua les troupes fut aussi chargée

d'un grand nombre de familles de cultivateurs et d'artisans, amenant des

boeufs, des moutons et les premiers chevaux qui aient été vus en Canada.

[1] Soldats, marchands, colons, tous comptés, formaient plus de deux

mille âmes, c'est-à-dire une population presque aussi considérable que

celle déjà résidante en la Nouvelle-France.

[Note 1: Les colons de la Nouvelle-France, pour témoigner leur gratitude

à M. de Montmagny, avaient cependant fait présent d'un cheval à ce

gouverneur, assez longtemps avant cette époque.]

Tous ces secours n'arrivèrent pourtant qu'en 1665 à Québec. La colonie

était sauvée.

Mais mon but n'est pas de m'arrêter d'une manière spéciale sur la

période de progrès qui allait succéder à un état d'affaissement si

prolongé. Bien que je doive indiquer cette heureuse renaissance au

dénouement de l'action de cette oeuvre, j'ai voulu surtout décrire, dans

les pages suivantes, les périls, les angoisses, les terreurs et les

drames qui marquaient chaque journée des hardis pionniers, nos

admirables aïeux. Ce que je veux peindre c'est cette vie d'alarmes

d'embûches et de luttes terribles dont est toute remplie l'héroïque

époque qui précéda l'arrivée du régiment de Carignan; les craintes des

habitants des villes, les incessants dangers du colon isolé dans les

campagnes et souvent hors de la portée de tout secours; puis, à côté de

cette existence parsemée d'épouvante, mais que rendaient cependant

supportable encore certaines jouissances de la civilisation, les moeurs

ou plutôt les coutumes barbares des tribus iroquoises; les marches

forcées et pénibles de leurs prisonniers de guerre; les malheurs et la

dispersion de la nation huronne; les tortures des captifs, leurs

souffrances dans les villages Iroquois; les longues nuits d'insomnie

sous les wigwams enfumés, les raffinements de cruauté des vainqueurs sur

leurs prisonniers sauvages ou blancs; l'admirable courage de ces

derniers au milieu de souffrances, de tourments inouïs; enfin la marche

stoïque de la civilisation contre la barbarie aux abois: et, pour

adoucir les sombres couleurs d'un pareil tableau, l'insoucieuse gaîté

gauloise, accompagnée d'un amour pur, fine fleur de chevalerie française

aux parfums pénétrants et salutaires comme l'image de Béatrix que Dante

emporte en son âme pour mieux endurer la vue des horreurs de l'enfer.

Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664) · 第 10 / 59 题