Marguerite avait cessé de chanter; Octave écoutait encore,
suspendu à ses lèvres. La nuit était venue, laissant tomber de son
front étoilé ses premières ombres transparentes, et bien que
Marguerite eût disparu depuis quelques minutes, Octave ne pouvait
se résoudre à abandonner la place. Un désir immodéré s'était
emparé de lui; il voulait la voir encore, lui parler, entendre
cette voix qui lui avait rappelé tant de choses de son passé.
Les fous, pensait-il, ont quelquefois des moments de lucidité;
alors, ils se souviennent, ils retrouvent pour un instant
seulement l'amour, la joie, l'espoir du passé. Marguerite doit
être ainsi. Une heure passée à ses genoux suffirait à la rendre
heureuse et à la faire souvenir!
Il s'arracha de la place qu'il occupait et fit quelques pas vers
la ferme. Il était plein d'hésitation et de terreurs; mais une
volonté plus forte que la sienne le poussait en avant, et il
obéissait à cette impulsion, sans en chercher la cause.
Il ne connaissait pas la ferme, mais son coeur le dirigeait, et il
arriva peu après à deux pas du verger, lequel n'était séparé de la
voie publique que par une mauvaise clôture en branches de houx.
Une émotion indicible s'empara de son esprit, quand il posa le
pied sur ce terrain. C'était là qu'habitait Marguerite; ces lieux
étaient pleins d'elle; elle y venait quelquefois sans doute; les
allées sablées qu'il foulait avaient été sans doute souvent
foulées par ses pas. Une exaltation singulière saisit son coeur,
et il marcha devant lui, à pas rapides et pressés.
Combien il l'aimait en ce moment! Son amour s'était augmenté du
mystère qui l'entourait, et plus encore peut-être de cette
sympathique pitié qui s'adresse à tout être qui souffre.
Octave se félicitait d'avoir surmonté ses craintes, d'avoir fait
taire ses hésitations, et son pied s'appuyait ferme sur le sol.
Qu'avait-il à craindre, d'ailleurs? et quel était son crime?
Il avait aimé Marguerite, et il l'aimait encore autant qu'un homme
peut aimer une femme; il avait fait de cet amour le seul rêve de
sa vie; il n'avait pas d'autre désir, pas d'autre ambition.
Pourquoi aurait-il reculé?
Il s'assit sur un tertre de gazon que le vent d'automne avait
flétri, et, prenant sa tête dans ses mains, il songea avec
amertume à tout ce qu'il avait perdu!
Les amants ont parfois d'inexplicables divinations.
Octave pouvait croire que Marguerite reposait déjà, qu'elle était
près de son père, qu'on ne la laisserait pas sortir seule dans la
campagne à pareille heure de nuit; et cependant son coeur était
plein d'espoir, et il attendait.
Une demi-heure se passa de la sorte, une demi-heure pendant
laquelle le plus léger doute ne vint pas même ébranler sa
confiance.
Et quand, après ce laps de temps écoulé, il releva la tête et
promena autour de lui son regard incertain, il vit une forme pâle
et blanche tourner l'allée et s'avancer de son côté.
Avant qu'il l'eût reconnue, il avait deviné Marguerite.
C'était elle en effet.
Marguerite seule, suivie seulement à quelque distance par un beau
chien de race.
Marguerite était-elle entraînée à cette heure, et dans cet
endroit, par quelque attraction magnétique? Dieu seul le sait...
Mais dès qu'elle vit Octave, elle s'arrêta comme effrayée, et
parut vouloir rebrousser chemin; ce dernier remarqua ce mouvement,
et il se précipita à sa rencontre.
-- Marguerite! lui cria-t-il d'une voix où tremblaient mille
sentiments divers, Marguerite!... c'est moi, Octave!...
Il y avait, dans le ton dont cet appel fut prononcé, quelque chose
de si profondément déchirant, que Marguerite s'arrêta au moment de
s'éloigner, et se retourna vers son amant.
-- Octave! dit-elle en croisant ses deux bras sur son coeur comme
pour en comprimer les battements, Octave, est-ce possible! ne me
trompez-vous pas?
Octave était déjà près d'elle, et serrait ses mains dans les
siennes.
-- Moi, moi, vous tromper, dit-il dans tout l'enivrement de sa
joie... Oh! Marguerite, ne me reconnaissez-vous donc point... ou
ne m'aimez-vous plus?
-- Si! si! je vous reconnais; c'est bien vous que j'avais cru
perdu... qui m'avez oubliée, peut-être!...
Et Marguerite regardait Octave avec un air de doux reproche, et
Octave ne pouvait se lasser de la contempler.
Ce dernier avait tout oublié, le vieux Tanneguy, Horace, Éric le
mendiant; il remerciait Dieu dans toute l'effusion de son coeur,
d'avoir accordé à Marguerite assez de lucidité pour le reconnaître
et l'aimer encore, ne fût-ce qu'une seconde.
-- Si vous saviez, Marguerite, reprit-il après quelques minutes de
contemplation muette, si vous saviez combien j'ai été malheureux
depuis notre séparation! Comme je me suis trouvé seul et triste,
et que de larmes amères j'ai versées sur notre amour perdu!... Je
vous ai cherchée à Lanmeur, mais vous étiez partie, et nul n'a pu
me dire quelle route vous aviez suivie; tenez, je vous aimais,
moi, Marguerite, et, plus d'une fois, la pensée du suicide a
troublé mes nuits.
-- Octave! interrompit la jeune fille avec un cri, et en se
serrant avec épouvante contre son amant.
-- Et croyez-vous, poursuivit ce dernier, que je n'eusse pas
préféré cent fois la mort à cette existence que j'ai menée jusqu'à
ce jour? J'étais si seul au monde, et je craignais de ne vous
revoir jamais. Pauvre Marguerite, ah! vous avez dû bien souffrir
vous-même!
Un sourire d'une ineffable douceur vint effleurer en ce moment les
lèvres de la jeune fille.
-- Ai-je souffert? répondit-elle en oubliant son beau regard sur
le front d'Octave, je ne m'en souviens plus. Vous étiez parti,
j'étais seule aussi comme vous; comme vous je pleurais un amour
brisé, un passé perdu. L'avenir s'était fermé tout à coup devant
mes regards; il n'y avait plus rien autour de moi qu'une solitude
profonde et triste... Mais que vous dirai-je, Octave? j'avais
confiance en Dieu, en moi, en vous-même. Je ne pouvais croire que
vous m'oublieriez; j'espérais toujours, et je vous attendais...
-- Bonne Marguerite!
-- Pourquoi cela était-il ainsi? qui mettait cette foi dans mon
coeur? d'où vient que je n'ai pas désespéré? je l'ignore. Mais
Dieu a béni mon courage, et aujourd'hui, à cette heure où je vous
revois, il me semble que ces deux années d'absence ont passé comme
un rêve; et je cherche en vain à me rappeler si j'ai souffert et
si j'ai pleuré.
Octave ne répondit pas; mais son coeur se serra douloureusement.
Les paroles de Marguerite le rappelaient à la réalité de la
situation; un mot avait suffi pour rouvrir l'abîme insondable qui
les séparait désormais. Les vains efforts que la jeune fille
faisait pour réédifier ce passé qui venait de s'écouler sans
laisser aucune trace dans son souvenir disaient assez l'état de
son esprit: c'était un mal sans remède; la pauvre enfant était
bien folle, folle comme Ophélia...
Octave frissonna.
-- Ainsi, reprit-il bientôt, en se contenant, vous m'avez
pardonné?
-- Vous en ai-je donc voulu?
-- Et vous m'aimez toujours?
-- Toujours, Octave.
Il y eut un moment de silence: Octave luttait contre ses propres
impressions, et cherchait encore à se tromper lui-même.
-- Quand vous avez quitté Lanmeur, dit-il presque aussitôt, c'est
dans cette ferme que vous êtes venue habiter?
-- Oui.
-- Vous sortiez rarement, m'a-t-on dit?
-- Mon père me le défendait.
-- Pourquoi cela?
-- Je l'ignore.
-- Et l'idée ne vous est-elle jamais venue de lui demander la
raison de cette claustration singulière?
-- Jamais.
-- Que faisiez-vous donc?
-- J'attendais.
Octave se tut; il ne savait plus que penser: toutes ces réponses
étaient faites d'un ton calme et parfaitement lucides; elles
ébranlaient ses convictions, et rappelaient encore une fois le
doute dans son esprit.
Une heure s'écoula dans cet entretien; la lune montait à
l'horizon, et ses pâles rayons glissaient doucement sous les
allées ombrageuses. Il régnait de tous côtés un silence plaintif
que troublait seul le lointain murmure de l'Océan sur les
falaises. Octave et Marguerite étaient profondément émus.
Enfin l'heure du départ sonna... Marguerite avait à craindre que
son absence ne fût remarquée; son père était sévère; il avait
gardé rancune à Octave: il fallait se séparer...
Elle, se leva.
Elle était belle et souriante; son regard éclatait d'amour et de
pudeur contenus; elle tendit avec abandon ses deux mains à Octave.
-- Octave, lui dit-elle d'une voix émue, voulez-vous que je sois
bien heureuse, et que je vous aime comme aux beaux jours de notre
passé?
-- Oh! parlez! parlez! fit Octave en baisant les mains de
Marguerite avec un fol élan.
-- Eh bien! reprit la jeune fille, allez demain trouver mon père,
et obtenez de lui votre pardon et le mien.
Et, en disant ces mots, elle lui fit un geste d'adieu, et disparut
sous l'allée qui conduisait à la ferme.
Une heure après, Octave regagnait son logis, la tête bouleversée,
l'esprit plus irrésolu que jamais, et racontait à Horace ce qui
venait de lui arriver.
Horace sortait de chez Tanneguy; il paraissait fort soucieux quand
Octave survint; il écouta d'un air profondément attentif tout ce
que ce dernier lui dit, et finit par se renverser nonchalamment
dans son fauteuil de cuir, les jambes croisées, le visage tourné
vers le plafond.
-- Ainsi, lui dit-il en lâchant une bouffée de tabac de la Havane,
qui s'enfuit lentement en spirales bleues vers la fenêtre, ainsi,
vous avez revu Marguerite?
-- À l'instant, répondit Octave.
-- Alors nous allons partir demain.
-- Comment?
-- N'était-ce point là votre intention?
-- Eh quoi! vous voudriez que je l'abandonnasse au moment où je
viens de la retrouver?
-- Mais qu'espérez-vous donc?
-- Je ne sais.
-- On a vu peu de fous revenir à la raison.
-- Pensez-vous qu'il n'y ait point de remède?
-- Je le crains.
-- Mais Marguerite m'aimait; si je la voyais souvent, peut-être
réussirai-je...
Horace remua la tête d'un air d'incrédulité.
-- Tenez, mon cher ami, lui dit-il, voulez-vous que je vous parle
franchement?
-- Parlez, fit Octave.
-- Eh bien! je crains que vous n'éprouviez plus pour Marguerite
que cette sympathique pitié que nous inspire naturellement tout
être qui souffre: vous avez aimé cette jeune fille avec l'ardeur
d'une passion de vingt ans, et aujourd'hui que vous la retrouvez
après deux années d'une séparation cruelle, aujourd'hui qu'elle
vous apparaît pâle et triste comme Ophélia, c'est plutôt votre
imagination que votre coeur qui se frappe; votre générosité
s'exalte, et vous vous laissez séduire par le côté chevaleresque
de la mémoire que vous vous imposez. Croyez-moi, Octave,
consultez-vous bien avant de vous engager plus avant dans cette
voie; songez que Marguerite est folle, et qu'elle ne pourra peut-
être jamais être rendue à la raison; songez que son père vous
accuse de tous ses malheurs; songez enfin quelle existence serait
la vôtre, si vous persistiez dans votre résolution. Ne vaut-il pas
mieux, dites, rentrer dans la vie ordinaire, et faire ce que mille
autres ont fait avant vous... oublier? Marguerite est perdue pour
tous; Dieu seul peut faire ce miracle de vous la rendre telle que
vous l'avez connue et que vous l'avez aimée. Laissez donc le père
Tanneguy dans cette solitude où il est venu s'enfermer avec sa
fille; reprenons notre bâton de voyage, et hâtons-nous de rentrer
à Paris où l'on nous attend.
Octave avait écouté sans faire la moindre observation; quand
Horace eut fini, il lui prit les mains et les serra avec
affection.
-- Merci, lui dit-il d'un ton sérieux et grave, merci, mon ami, de
vos conseils; je les accepte comme je le dois, mais je ne puis les
suivre. L'amour que j'ai voué à Marguerite est né le jour où, pour
la première fois, j'ai senti battre et tressaillir mon coeur; cet
amour ne finira qu'avec ma vie! Vous savez si je suis capable d'un
attachement sérieux; j'ai eu le bonheur de vous en donner quelques
preuves; eh bien! à cette heure, je vous le dis, Horace J'aime
Marguerite comme je l'aimais il y a deux années; mon amour s'est
augmenté même de cette sympathique pitié qui, comme vous le
disiez, s'attache à toute femme qui souffre et qui pleure. Je ne
pourrais aimer une autre femme; je sens que je n'aimerai jamais
que Marguerite. Dans cette situation, voyez jusqu'à quel point
vous m'aviez méconnu et comme vous vous trompiez... dans cette
situation, il m'est venu une pensée, une pensée étrange peut-être,
déraisonnable, folle, que le monde jugera diversement, mais à
l'accomplissement de laquelle j'attacherai le bonheur de toute ma
vie...
-- Et cette pensée? interrompit Horace qui changea tout à coup de
ton.
-- C'est de demander la main de Marguerite à son père.
-- Vous voulez l'épouser?
-- Oui, mon ami.
-- Une folle!
Octave sourit:
-- Dieu ne fait plus de miracles, répondit-il; mais il est un
sentiment qui peut encore en faire.
-- Lequel?
-- L'amour!