Tandis que se prolonge le bruit des applaudissements, des bravos, le
rideau descend devant le geste incliné des acteurs, le sourire de
l'actrice, tous trois debout, les mains unies, dans le joli décor de
fraîche modernité,--étoffes souples et pâles, laques légères, vraies
plantes verdoyantes et vivantes dans les potiches de prix, sous l'éclat
blanc des tulipes électriques.
Cette répétition générale, dès le premier acte, s'annonce comme un
succès. Le rideau retombé, on acclame encore, on applaudit encore. Une
troisième fois la scène se découvre, pour un salut plus expressif, plus
reconnaissant, des interprètes masculins, un sourire plus radieux de
l'étoile qu'ils encadrent.
Et tout le grand théâtre frémit, secoué de la base au faîte par le
retentissement des passions que viennent d'exprimer ces trois êtres. Un
accent de vérité humaine, d'angoisse humaine, a vibré sur la foule. Des
centaines de coeurs ont tressailli; des centaines de mémoires, chargées
de souvenirs, ont ressuscité des noms, des images... Toutes ces femmes,
tous ces hommes, songent à quelque analogie de joie ou de douleur,
cachent quelque triomphe ou quelque plaie d'amour, derrière le masque
d'approbation littéraire, le détachement intellectuel des appréciations.
--«Bien mené, ce premier acte. Une exposition claire, une situation, du
mouvement...
--Elle est intéressante, la petite femme... Un peu bécasse...
--Une bécasse qui deviendra une grue.
--Croyez-vous?
--Voyons!... Si l'auteur la fait à ce point vertueuse, c'est pour
qu'elle s'en repente plus tard.
--Pourtant cette crânerie d'avouer la tentation... de réclamer l'appui
moral de son mari...
--Il s'en fiche bien, son mari, de l'appuyer moralement. Il va souffrir
comme un fat de ce qu'elle a été effleurée par le rêve d'un autre amour.
Il ne lui pardonnera jamais sa franchise.
--Ça, c'est vrai. Tous les maris déclarent qu'il n'y a pas de femme
fidèle, mais chacun haïrait la sienne s'il pouvait croire avec certitude
qu'elle a désiré pendant une minute les lèvres d'un autre homme.
--Aussi, pourquoi avoue-t-elle, cette petite dinde?
--C'est une gaffe. On pourrait appeler la pièce: _La Femme qui fait des
Gaffes_.»
Dans la loge d'avant-scène où se trouvaient les deux couples de Sélys et
Fromentel, une voix,--une petite voix flûtée et douce,--s'éleva lorsque
la chute définitive du rideau cacha le trio des acteurs:
--«Le mari, la femme et l'amant. C'est la famille moderne. Car, pour ce
qui est de l'enfant,--quand il existe,--il compte si peu!...»
Trois regards stupéfaits, douloureux ou mécontents, se dirigèrent vers
Charlotte.
--«Eh bien!...» murmura son frère.
--«Ce n'est pas toi qui parles, Lolotte. Où as-tu lu cette phrase?»
grogna le peintre.
Marcienne posait sur sa belle-soeur des yeux d'inquiétude et de
supplication.
C'était le châtiment que, sans préméditation ou calcul, la petite
maintenant lui infligeait. La gêne qu'imposait à Charlotte une
contrainte morale, l'angoisse du secret, la crainte de le trahir, le
tremblement intérieur d'indignation ou d'inquiétude qu'un rien suffisait
à éveiller, lui donnaient une gaucherie qu'elle essayait de dissimuler
sous des fanfaronnades. Désorientée brusquement dans sa conception des
choses, elle se montrait plus naïve que jamais par sa façon de se lancer
à un autre extrême.
Des mots amers, des constatations cyniques, une perception de la vie
changée, sceptique, soupçonneuse, la bravade d'une philosophie perverse,
derrière laquelle sanglotait la révolte d'une âme tendre et blessée,
voilà par quelle attitude Charlotte reprenait le train de l'existence
courante, cachait l'exaspérant secret, trompait la hantise de l'idée
fixe.
N'était-ce qu'une attitude? Quels ravages inconnus la goutte corrosive
de poison n'exerçait-elle pas sur le fond candide de cette nature sans
défense?
Était-il possible que ce coeur si frais s'altérât, se corrompît, fût
menacé par la dissolution des croyances éteintes, de l'idéal ébranlé, de
la foi morte?
Serait-ce elle, Mme de Sélys, qui aurait accompli cette oeuvre
d'assassinat moral, de dévastation?
Elle examinait Lolotte et la trouvait changée, même de visage. Quelque
chose d'arrêté, de durci dans les traits. Ce n'était plus le flou
enfantin, la fleur de chair toujours pétrie de sourires et creusée de
fossettes. L'azur des yeux ne pétillait plus comme une source au soleil,
mais s'immobilisait, s'assombrissait en surface d'abîme.
L'inquiète attention de sa belle-soeur sembla surexciter les velléités
audacieuses de Mme Fromentel.
--«Eh bien, quoi donc?... Vous avez l'air scandalisés tous les trois. Je
ne dis rien d'extraordinaire.
--Tu dis: le mari, la femme et l'amant,» fit observer le peintre,--que
ce dernier mot sur les lèvres de sa Lolotte gênait comme l'eût gêné une
tache sur la robe délicate.--«Mais ce n'est pas juste. La faute n'a pas
été commise. Cette petite imprudente,--comment s'appelle-t-elle?--s'est
reprise à temps!... Et c'est très touchant, l'aveu à son mari.
--C'est très touchant? Tu veux dire que c'est très bête... Quand elle
pourrait avoir des rendez-vous si amusants, sans que personne en sache
rien, le mari moins que tout autre. Ah! elle a bien tort de conserver
des scrupules. Mais ça lui passera avant le quatrième acte.
Espérons-le.»
M. de Sélys ouvrait la bouche pour répondre à sa soeur; mais il remarqua
une lueur de colère dans les yeux de Jacques Fromentel, et il se tut.
Marcienne, pressentant aussi l'irritation du peintre, essaya de
détourner son attention.
--«Regardez donc, Jacques, quel type étrange, cette femme brune, là-bas,
à gauche, au balcon. Elle me rappelle votre Dalila... Vous vous
souvenez?... votre prix de Rome.»
Il avança le buste, et distraitement:
--«Tiens, c'est vrai.»
Charlotte se penchait à son tour:
--«C'est peut-être ton ancien modèle, Jacques. Elle aura fait son
chemin. Ça m'a l'air d'une cocotte calée.»
Fromentel se tourna, le geste nerveux, la voix âpre:
--«Fais-moi le plaisir de te taire. Je te défends ces expressions. Tu as
déjà trop parlé pour ce soir.»
Lolotte essaya de ricaner:
--«Je ne suis plus une enfant.»
Puis elle eut une brusque retraite vers le fond de la loge. Un
picotement de larmes lui rougissait les paupières. Elle murmura:
--«Si la vie est répugnante, ce n'est pas ma faute. Je n'ai pas demandé
à la voir.»
Édouard de Sélys regarda son beau-frère avec une interrogation
soucieuse:
--«Qu'est-ce qu'elle a?
--Ah! je n'en sais rien,» dit brusquement le peintre. Il ajouta entre
ses dents:
--«Je n'aime pas les énigmes. Je commence à en avoir assez.
--Jacques!...» murmura la voix suppliante de Marcienne.
Ils ne parlèrent plus. Le rideau se levait. Charlotte revint à sa place.
Une lourdeur de malaise tomba entre ces quatre personnes, jadis
étroitement unies dans une confiance et une communauté de bonheur
vraiment rares.
Les yeux vers la scène, ils demeuraient maintenant inattentifs aux
passions fictives, repliés chacun vers sa préoccupation intérieure, avec
l'inquiétude des âmes proches et mystérieuses, des âmes si chères dans
lesquelles, réciproquement, ils ne lisaient plus.
Marcienne, un moment, baissa les paupières, en proie à une détresse
indicible.
L'après-midi, elle avait été rue Ribéra.
Sur sa chair glissait encore le frisson des caresses. Elle était comme
imprégnée de baisers. Mais pourquoi la volupté demeurait-elle maintenant
en elle-même à fleur de nerfs, sans éveiller comme autrefois les échos
profonds de sa personnalité intérieure, sans la jeter dans cet état
d'ivresse morale qui complétait et prolongeait l'ivresse physique?
Ce n'était ni lassitude ni insuffisance de coeur. Jamais sa tendresse et
son désir n'avaient volé plus ardemment vers Philippe. Jamais elle
n'avait plus souffert de le quitter qu'à leurs récents adieux. Si, dans
le bonheur, il lui eût été possible de mettre en doute la force de sa
propre passion, c'est à la souffrance accrue des départs, à l'anxiété
plus vive de vouloir être toujours éperdument idolâtrée, qu'elle en eût
reconnu la tyrannie.
Mais voilà... Tandis que cet amour lui devenait plus nécessaire, il lui
apparaissait comme d'une essence moins précieuse, d'une beauté moins
exceptionnelle. A mesure que ses sens et son coeur se prenaient
davantage, sa souveraine et exigeante imagination se désintéressait, se
détachait, cessait d'excuser, de parer, de diviniser les joies.
La crise qu'elle avait subie un jour en montant l'escalier de Charlotte
revenait fréquemment, moins aiguë, moins extrême, et par conséquent plus
durable. Il s'y mêlait une pitié pour sa belle-soeur, puis maintenant la
crainte de voir se détraquer le jeune ménage par le déséquilibre où elle
avait jeté cette pauvre petite âme.
Et peut-être l'ensemble de tous ces sentiments formait-il chez Mme de
Sélys ce qu'on nomme le remords,--disposition complexe et plus variable
d'un individu à l'autre qu'aucune manifestation de la personnalité
morale.
Ce soir, au théâtre, sur toutes ces vagues intérieures de mélancolie qui
gémissaient en elle, un souffle passa, une voix plus déconcertante:
«Philippe m'aime-t-il?... M'aimerait-il encore s'il avait la vision
amère de tout ce qui s'agite en moi?... Il ne connaît que la sérénité de
ma tendresse. Son coeur serait-il assez fort pour ne pas reculer devant
mes doutes, mes regrets, la tyrannie de mes chimères, les dénigrements
de ma raison?... Me devine-t-il? Aime-t-il vraiment la pauvre femme
orgueilleuse et tourmentée que je suis... ou seulement la maîtresse qui
l'enivre, la donneuse de sensations, l'amante qui lui sourit, qui lui
sourira toujours et quand même?...»
Elle frissonna. Aujourd'hui un léger malentendu s'était produit entre
eux... une petite querelle sans commencement ni fin, et surtout sans
cause. Mais la folle sensibilité de Marcienne avait cru sentir le
différend de leurs âmes s'élargir au delà des paroles. Et c'était
affreux, cette impression d'éloignement, d'étrangeté, de distance, qui,
pour un motif insignifiant, pouvait tout à coup survenir entre deux
êtres qu'unissait le plus ardent des liens.
Philippe n'avait pas frémi comme elle devant cette espèce de sacrilège.
C'était un homme impatient et jeune. Il n'avait vu que le futile sujet
du débat, n'avait pas compris l'émotion exagérée de Marcienne. Pour un
rien, dans sa susceptibilité sentimentale, n'avait-elle pas failli
mettre leur amour en cause? A cette heure sûrement il lui en voulait de
la condescendance hautaine par laquelle, sans daigner trahir le
tremblement de son coeur, elle avait soudain coupé court.
A présent, où était-il par la pensée? Dans quelle région lointaine, un
peu hostile peut-être? Ah! douleur... Avec la misère de cette attitude
absurde de Charlotte, l'étranglement de leur malaise à tous quatre dans
cette loge!... Mais, après tout, n'était-ce pas mieux que tant de
pointes cruelles la déchirassent à la fois? Le courage d'en finir... N'y
trouverait-elle pas le courage d'en finir?... Si Philippe lui gardait
rancune... s'il la boudait à leur prochaine rencontre... (elle devint
toute froide à se l'imaginer), c'est qu'il ne l'aimait pas autant
qu'elle avait cru, c'est qu'il pouvait endurer une séparation,--fût-ce
passagèrement,--séparation morale plus tranchante que la séparation
physique... Et alors... la promesse faite, l'engagement pris de
s'arracher, si elle souffrait seule, ou du moins,--ce qu'il fallait
interpréter,--si elle souffrait le plus...
Un torrent glacé submergea son âme. Au fond des livides profondeurs,
Marcienne entendait des phrases dont le sens et l'accent lui parvenaient
confus et assourdis, comme de très loin.
C'était le drame qui continuait à se dérouler sur la scène. Un cri
poignant de passion s'éleva, qui lui fit monter des larmes dans les
yeux, bien qu'elle n'eût rien suivi des péripéties d'où il jaillissait.
Mais il lui sembla que son propre coeur avait crié.
Puis elle cessa de réfléchir. Elle imaginait le visage de Philippe tendu
et fermé pour toujours, dans l'éloignement, l'indifférence. Et ce fut
une douleur insoutenable.
Alors, tout à coup, sur ses nerfs à vif, l'effleurement d'un bruit
léger. Une porte retombait, en un choc étouffé de capitonnage.
L'indication murmurée par une ouvreuse soulevait quelques «chut!» à
l'orchestre.
Marcienne jugea absurde l'impulsion qui lui faisait se dire: «Si c'était
lui!...» Elle s'interdit de se retourner. Mais l'attraction fut trop
forte. Un mouvement, un coup d'oeil vers le passage obscur entre les
baignoires... Et elle aperçut M. d'Orlhac.
Il commettait la chose interdite. Présenté récemment à M. de Sélys par
le plus intime ami du père qu'il avait perdu, accueilli avec une chaude
bienveillance en souvenir de ce même père, que l'avocat avait connu et
estimé, Philippe ne pouvait éviter sa poignée de main partout où il le
rencontrait. Aussi, pour sa maîtresse comme pour lui-même, le jeune
homme esquivait cette nécessité, dont tous deux également sentaient la
gêne, la duplicité humiliante.
La grande différence d'âge entre lui et M. de Sélys permettait qu'il
réduisît leurs rapports à la plus étroite limite. Donc il était convenu
que Philippe ne se trouverait avec le mari de Marcienne que lorsqu'il ne
pourrait faire autrement. Même, quand les amants se racontaient d'avance
l'emploi de leurs soirées, c'était autant pour prévenir une coïncidence
de ce genre que pour le plaisir de mêler leurs existences et de se
suivre au loin par l'imagination. C'était perdre les mille
rapprochements que les occasions mondaines et des relations officielles
faciles à resserrer, leur eussent offerts. Mais leur délicatesse
préférait cette privation.
«D'ailleurs,» disait Philippe à son amie, «c'est pour moi une joie trop
douloureuse de te voir là où tu n'es pas mienne.»
Elle avait beau répondre: «Je suis tienne partout,» c'était la plus sûre
cause de son courage d'abstention, à lui, le bouillonnement exaspéré de
sa jalousie, l'exacerbation de ce mal terrible qu'il avait dans le sang,
dans le coeur, dans la tête, et dont il s'affolait en contemplant
Marcienne à côté de l'époux.
Ce soir donc il s'imposait une discipline cruelle et il manquait à un
engagement sérieux.
Pourquoi?
Mme de Sélys ne se posa pas la question. Philippe était là. Il ne
pouvait pas ne pas y être. Ne venait-il pas effacer par un échange de
regards l'ombre si légère et pourtant si intolérable entre eux? A peine
loin d'elle, comme elle à peine loin de lui, ils avaient souffert du
même tourment. Cette futile brouille... un peu de reproche, un peu de
tristesse dans leurs yeux, un peu de froideur dans leurs paroles,
avaient-ils pu, l'un ou l'autre, supporter cela?
Elle s'en torturait tout à l'heure, et elle se torturait surtout de
croire qu'il n'en avait pas autant qu'elle-même le coeur broyé. Pauvre
folle! qui cherchait dans cette assurance l'énergie d'affronter le
pire,... l'effroyable supplice d'un définitif adieu.
Un adieu... Mais y avait-il, entre elle et lui, un adieu possible?...
Elle le fuirait au bout du monde que, tout à coup, il apparaîtrait, il
la regarderait, comme maintenant... Et tout le reste s'anéantirait,
s'effacerait, emporté par un souffle immense de joie, comme à cette
minute, où le coeur triomphant de Marcienne volait à sa lèvre
invinciblement souriante, et où tous les deux, Philippe et elle,
par-dessus la foule qui remplissait ce théâtre, par-dessus les
conventions, par-dessus les catastrophes possibles, accueillaient et
s'envoyaient dans un ravissement l'invisible essaim des baisers.
--«Marcienne!» dit la voix de Charlotte.
L'amoureuse extasiée tressaillit. Elle oubliait sa belle-soeur. Et
celle-ci avait vu. Mme de Sélys rougit profondément, tandis qu'elle se
tournait de nouveau vers la scène.
Les deux hommes, placés en arrière dans la loge, n'avaient pu remarquer
ni l'entrée de Philippe d'Orlhac, ni l'échange si prompt, si dangereux,
des passionnés regards.
En entendant l'exclamation de sa soeur, M. de Sélys se pencha vers elle,
sans songer même à observer sa femme.
C'était Lolotte qui le préoccupait. D'où venait la nervosité, si
fréquente maintenant, de la pauvre petite? Son mari avait été un peu
rude avec elle tout à l'heure. N'avait-elle pas le coeur gros?
--«Qu'est-ce que c'est, mignonne?» interrogea-t-il à voix basse.
--Je disais à Marcienne d'écouter. Elle regardait dans la salle. Elle
perdait le plus intéressant.
--Le plus intéressant!... oh!...» murmura l'avocat,--que les drames des
tribunaux civils, encore plus peut-être que ceux de la cour d'assises,
rendaient rétif aux psychologies artificielles.--«Enfin tu t'amuses,
c'est le principal, ma chérie.»
Il lui avait soufflé cette douce parole tout près de l'oreille, pour ne
pas troubler le silence dans lequel s'immobilisait un public garrotté
d'émotion. Charlotte, le cou un peu tordu en arrière, leva sur lui des
yeux de reconnaissance, de douleur voilée, de filial enthousiasme.
--«Que tu es bon et grand, Édouard!... Je ne connais pas de plus grand
coeur que le tien.»
Comment eût-il soupçonné l'horrible chose contre laquelle protestait
cette phrase? Il se renfonça dans sa chaise, attendri, heureux,
enveloppant d'une fierté souriante les deux têtes au charme si
différent, le profil intense et fin de Marcienne, la nuque blonde de
Lolotte, ce double rayonnement de grâce illuminant sa vie. Il se dit
que, dans une assemblée d'élite comme celle de cette répétition
générale, on se les montrait parce qu'elles étaient belles, et on le
désignait, lui, parce qu'il était illustre. Il goûta la hauteur de son
destin, qu'il trouva naturelle et juste. Alors, en sa force tranquille
de puissant travailleur intellectuel, il recommença de prêter une
attention encore plus ironique aux subtilités de sentiment qui se
quintessenciaient de l'autre côté de la rampe, à tous ces ingénieux
tourments du coeur ou des sens, qui lui paraissaient des maladies
bizarres de nerveux et d'oisifs.
Quand l'acte finit, M. de Sélys se leva.
--«Viens te promener un peu avec moi, Lolotte. Tous ces détraqués-là
m'ont donné la courbature.
--Oh! ne sortons pas,» dit vivement Marcienne.
--«Pourquoi non?
--Le théâtre est plein de gens que nous connaissons. Nous serons arrêtés
à chaque pas. Je déteste tenir salon dans les couloirs.
--Reste avec Jacques,» fit Charlotte sèchement. «Moi je sors avec
Édouard.»
«Elle attend sans doute,» pensait la petite, «que son Philippe vienne la
voir dans sa loge.»
Et Marcienne se disait:
«Je suis sûre qu'ici le pauvre cher garçon n'osera pas venir. Mais il va
rôder du côté du foyer. Il ne se doute pas que Charlotte sait tout. Je
ne veux pas le rencontrer. Ma situation entre eux trois serait trop
abominable.»
Elle insista encore pour demeurer dans le refuge du petit salon contigu
à l'avant-scène. Mais Fromentel insista, lui aussi, pour prendre l'air.
Elle dut céder, aimant mieux les suivre, après tout, dans la crainte que
l'énervement où elle voyait sa belle-soeur ne poussât celle-ci à quelque
incartade.
Dans les couloirs, ils furent, comme elle l'avait prévu, arrêtés à
chaque pas. Parmi le «Tout-Paris» qui vient aux répétitions générales
déguster les pièces en primeur, M. et Mme de Sélys, le peintre Jacques
Fromentel et sa jolie femme étaient des gens que tous les autres
connaissaient ou voulaient connaître. Et ils étaient entourés,
assaillis, plutôt par ceux qui désiraient se vanter le lendemain de leur
avoir parlé que par les personnes de leurs relations habituelles, qui
toujours auraient le loisir d'échanger avec eux des impressions.
--«On a encore plus chaud ici que dans la salle. Rentrons,» murmura
Marcienne.
Mais un dégagement se produisit. Ils arrivaient devant une des larges
baies ouvrant sur le foyer. Charlotte, par un mouvement hâtif vers
l'atmosphère moins dense de la grande galerie, entraîna son frère, et
ils se trouvèrent tous deux en avant de l'autre couple.
Dans cette solitude relative, M. de Sélys risqua de sonder l'état
d'esprit qui l'inquiétait chez sa soeur.
--«Dis-moi, Lolotte, ça ne marche donc pas, entre Jacques et toi?
--Mais si.
--Autrefois tu me l'aurais affirmé plus chaudement.
--Autrefois je ne savais rien. On pouvait tout me faire croire.
Maintenant c'est le contraire.
--Comment, le contraire?
--Oui... J'avais confiance en mon mari. Mais j'ai appris à voir les
choses sous un autre jour. J'ai des soupçons à propos de tout.
--Depuis quand?»
Elle hésita.
--«Depuis que j'ai découvert la tromperie et le mensonge dans ce que je
croyais honnête et pur par-dessus tout.»
Il répéta: «Ce que tu croyais honnête et pur par-dessus tout,» d'un tel
accent d'étonnement, d'inquiétude, qu'elle trembla de la tête aux pieds,
craignant de lui avoir donné l'éveil.
Mais Édouard était trop loin d'appliquer à Marcienne une allusion de ce
genre. Seulement sa crainte qu'une frasque moins discrète de Jacques
n'eût blessé le tendre coeur de sa Lolotte, prenait, aux termes employés
par la jeune femme, une gravité inattendue. S'agirait-il d'une écervelée
de leur monde, de quelque amie intime dont elle eût deviné ou surpris la
trahison?
--«Voyons, que me dis-tu là?... Quel roman te fabriques-tu?... Tu te
seras monté l'imagination sur une apparence. D'ailleurs, si quelqu'un
est dans son tort,--fût-ce ton mari,--ce n'est pas une raison pour t'y
mettre à ton tour.
--Moi?... dans mon tort?...
--Sans doute, ma mignonne. Tu nous as tous peinés, il y a un moment...
Allons, tu sais bien que cela ne te va pas, que tu n'es plus toi du tout
quand tu affectes ces petits airs de cynisme...»
Il s'interrompit. La main de Charlotte se crispait sur son bras. Édouard
regarda sa soeur et fut effrayé par l'altération de son visage.
Ce qui se passa ensuite fut si soudain, d'une signification si
équivoque, si singulière, qu'il en demeura abasourdi.
Devant lui, une silhouette aimable, un beau garçon, élégant, qui
s'inclinait. Un nom traversant en éclair la vive mémoire de l'avocat:
«Philippe d'Orlhac.» Puis, comme il tendait la main, plein de
cordialité, un élan sauvage de Charlotte, l'interposition frémissante de
la jeune femme entre les deux hommes, une secousse détournant sa main
ouverte, et l'accent rauque, farouche, de sa soeur, qui répétait avec
une sorte d'égarement:
--«Allons-nous-en... Allons-nous-en... Viens...»
Inconsciemment M. de Sélys fit volte-face. Le désarroi de sa pensée ne
lui laissait pas une impression nette. Mais quelque chose d'aigu lui
perça le coeur, sans qu'il sût pourquoi, devant la pâleur effrayante de
Marcienne, qui les rejoignait.
Des mots vagues, qui n'expliquaient rien, qui sonnaient faux,
s'échangèrent.
--«Qu'est-ce qui lui a pris?
--Est-ce que tu as perdu la tête, Charlotte?
--Je ne comprends pas... J'allais saluer M. d'Orlhac... Elle m'a tiré le
bras...
--Où a-t-il passé, M. d'Orlhac?» demanda Jacques.
Le jeune diplomate avait disparu. Des personnes s'arrêtaient,
regardaient curieusement. La sonnerie électrique rappelait le public
dans la salle. M. de Sélys entraîna son groupe vers la loge.
Il ne questionnait pas Charlotte, saisi par le sens de gravité qui
planait sur leur petite aventure. D'ailleurs il la sentait brusquement
alanguie sur son bras, comme accablée par quelque fardeau trop lourd.
Elle se traînait d'une démarche raide, les yeux élargis, la bouche
entr'ouverte et tremblante. Il entendit le choc léger de ses mâchoires
qui se heurtaient.
Qu'avait-elle? Philippe d'Orlhac s'était-il permis de lui faire la cour?
Il n'y avait pas de quoi la mettre dans un état pareil. A moins que...
(mais qu'allait-il supposer là?) à moins qu'elle-même ne craignît de
l'aimer.
Cependant Charlotte frémissait de regret et d'effroi. Pourquoi
avait-elle agi comme elle venait de le faire? Quelle force l'avait
poussée? Comment l'expliquerait-elle, et quelles en seraient les
conséquences? Elle revivait la courte scène, dans la stupéfaction de
voir une créature inconsciente, qui était elle-même, accomplir des
gestes que lui eût interdits une demi-seconde de réflexion. Oh! cet air
accueillant d'Édouard, cette main loyalement tendue... Elle n'avait pas
pu supporter cela... Mais quelle folie risquerait-elle demain si ses
impulsions la trahissaient de la sorte? Car enfin son devoir était de
cacher l'affreux secret, de couvrir par son silence la faute qui
menaçait le repos, l'honneur et peut-être la vie de son frère, de son
noble et cher Édouard... Et elle ne pourrait pas... Elle sentait, après
l'affolement de tout à l'heure, qu'elle ne pourrait pas. A quoi bon
garder les lèvres closes si toute son attitude, ses réflexions, ses
actes spontanés, équivalaient à des fragments de révélation?... Un jour
ou l'autre, le principal intéressé réunirait ces fragments... Ou bien,
simplement soupçonneux, il l'interrogerait directement... Que
deviendrait-elle si Édouard se décidait à lui arracher la vérité?...
Jamais, tout enfant ou plus tard, elle n'avait su lui mentir. Il serait
le plus fort, et elle le savait bien.
L'ouvreuse crochetait la porte de leur avant-scène. Charlotte pénétra
dans le salon de la loge, marcha en chancelant jusqu'au divan qui s'y
trouvait, se laissa glisser, et perdit connaissance.
On la ranima vite. Marcienne avait son flacon de sels. Un verre d'eau
fut apporté du buffet. La soeur de M. de Sélys, en revenant à elle, eut
la présence d'esprit de dire:
--«C'est la chaleur... J'avais senti cela au foyer, quand je me suis
bêtement cramponnée au bras d'Édouard... Je ne voyais plus clair... J'ai
dû commettre quelque gaffe...
--Si tu n'en commettais que quand tu ne vois pas clair...» grommela son
mari.
Il était le seul pourtant qui prît à peu près le change.
--«Allons, je vais l'emmener, cette petite entrave... Je ne sais quel
tour elle nous jouerait encore ce soir.
--Si elle se sent assez bien pour rester,» dit Édouard avec une sévérité
glaciale, «je lui demanderai d'en faire l'effort. J'ai horreur des
manifestations en public. Charlotte nous a suffisamment donnés en
spectacle. Si maintenant on voit notre loge à moitié vide, on inventera
quelque drame. Celui qui se joue sur la scène est assez absurde pour que
nous n'en fournissions pas une variante dans la vie réelle.»
Ce n'était plus le frère aîné, aux gâteries tendres, aux sollicitudes de
maman vite alarmée. C'était le chef de famille, résolu à ne tolérer
autour de lui,--même de la puérile soeur, chérie avec tant
d'indulgence,--aucune irrégularité morale, surtout aucune équivoque dans
les paroles ou dans l'allure.
Les deux femmes, Jacques lui-même, en furent impressionnés, quoique de
façons très diverses.
Tous reprirent leurs places. Et, de la salle, l'admiration, le
dénigrement ou l'envie flottèrent de nouveau vers eux, sans autre
justification que l'aveugle instinct des coeurs appuyé sur le mensonge
des apparences.
Marcienne, furtivement, regarda vers le fond de l'orchestre.
Philippe était encore là. Mais il n'osait lever les yeux.
Chère tête brune et charmante, unique royalement parmi le troupeau
confus des autres têtes. Cher front couronné d'amour, cher visage, en ce
moment si bien masqué d'indifférence, si sagement recueilli vers le
rideau qui se levait, mais dont les yeux et les lèvres cachaient la
vision et la saveur passionnées d'elle-même.
Oh! comme elle savait bien à quoi il pensait, sous son air d'attention
tranquille. Elle était là-bas, tout entière, dans ce coeur, visible pour
elle seule sous la glaçure neigeuse du plastron; dans ce regard,--ce
beau regard, éclatant et sombre,--qui se retenait de la chercher, mais
qui, sûrement, ne voyait qu'elle; dans le frémissement de cette bouche,
dont elle évoquait la douceur bien connue parmi l'ombre de la moustache
et de la barbe fine...
«Philippe... Philippe... que ma vie se brise... Du moins tu m'auras
aimée!...»