III

Marcienne descendit du fiacre au coin de la rue Mozart.

Elle paya le cocher, lui donna plus qu'elle ne devait, par manque

d'habitude, car, n'ayant jamais, jusqu'à cette époque de sa vie,

pratiqué les courses mystérieuses, elle ne connaissait guère que sa

propre voiture.

Puis elle s'engagea dans la rue Ribéra.

Quel sens avaient pris pour elle les trois syllabes du nom de ce maître

espagnol! Quel sens plus pénétrant, le singulier décor de cette rue

lointaine d'Auteuil, dont la pente, généralement déserte, descend entre

d'anciens jardins, le long de clôtures par-dessus lesquelles pendent des

branches.

Ces arbres enfermés représentent les débris des bois qui, naguère

encore, résistaient à la lente conquête de la ville, à la marche en bon

ordre de l'armée formidable des maisons. Ilots de verdure, transformés

en petits parcs autour de villas particulières, ils disparaissent l'un

après l'autre. La valeur des terrains augmente à l'ouest. L'emplacement

d'une charmille est un capital perdu. On déracine pour bâtir. Déjà, vers

le haut de cette pittoresque et verdoyante rue Ribéra, des constructions

dressent leurs sept étages, dans l'horreur accrue des façades

prétentieuses, des encorbellements lourds, des ferrures peintes en bleu

pâle et des petits bandeaux de faïence aux tons criards.

Marcienne franchit vite cette région de modernité vulgaire.

Au delà, tout de suite, l'impression de dépaysement, d'existence

lointaine.

Les secs trottoirs d'hiver sous la retombée des branches. Les nobles et

tristes formes des grands arbres dépouillés. La vie mystérieuse des

demeures entrevues dans le cadre des grilles, et qui semblent abriter

des sensations fortes et lentes. La ouate basse du ciel de décembre

déchiquetée aux ramilles noires. Et le parfum âcre, brumeux, qui monte

des terreaux, des racines, des chrysanthèmes morts, des lierres vivaces.

Une impression morne et recueillie de province, une haleine de solitude

forestière, avec une pointe aiguë de réminiscence nostalgique.

Marcienne aspirait ces choses, leur ouvrait toute son âme, déjà grisée

de rêve, les yeux alanguis, les narines palpitantes.

Elle entrait dans son univers passionné. Elle était au seuil du

merveilleux abîme, de l'au-delà, du surhumain.

Elle s'arrêta devant une grille étroite, murée à l'intérieur par des

volets pleins, qui ne laissaient rien voir.

Elle l'ouvrit, la franchit et la referma, furtive et preste.

Dans le jardin, elle s'arrêta, la main à sa poitrine gonflée, où le

coeur bondissait follement.

Une joie douloureuse l'oppressait. Dès cette première minute, tout ce

qu'il y avait dans son amour de voluptueux et de tragique, tout ce qui

en faisait l'ivresse et l'amertume, se précipitait en elle, y jetait

cette exaltation douce et en même temps terrible, qui semblait à

Marcienne la saveur suprême de la vie.

Son amour... Il était là, partout, dans cet asile secret et cher. Il se

levait passionnément de toutes choses: de la pelouse étroite, où le

gazon se poudrait d'une poussière de brouillard; des corbeilles, où la

sollicitude entêtée de l'amant voulait maintenir des fleurs en plein

décembre; de l'allée tournante, où le gravier criait une discrète

bienvenue; du petit porche à colonnettes, au fronton duquel

s'échevelaient des ramuscules morts de glycine.

Les yeux de Marcienne effleuraient chaque trait du blême jardinet

d'hiver, chaque détail de la façade, avec une caresse attendrie. Stables

images des heures miraculeuses et fugitives. Apparences qui

subsisteraient en elle à travers tout l'avenir obscur, jusqu'aux portes

de la mort... Oui, toujours, toujours, elle les verrait. Et c'était le

seul «toujours» dont la certitude fût permise à sa jeunesse déclinante.

Une pâleur à la joue, Mme de Sélys entra.

Il était à peine trois heures et demie. Philippe ne serait pas encore

là. Elle le savait.

Le jeune homme n'habitait pas cette villa, louée uniquement pour leurs

rendez-vous.

Il demeurait avec sa mère, dans un superbe appartement de la place

Vendôme.

C'était pour ne pas quitter Mme d'Orlhac, et non, comme l'avait insinué

Charlotte, pour mener à Paris une vie de plaisirs, que le jeune

diplomate s'était fait donner un poste au ministère des Affaires

Étrangères, plutôt de d'accepter le secrétariat d'ambassade auquel il

avait droit.

Philippe, sous certaines apparences de futilité mondaine, et avec ce

scepticisme d'attitude qui est le costume d'élégance morale de rigueur à

notre époque, était un être de tendresse, de chimère, de vive

sensibilité.

Un courant d'idées, une mode d'opinion, en façonnant les gestes de tous,

laisse intact le caractère de quelques-uns. Vers 1830, il y a eu des

romantiques au coeur sec; et, pour un petit nombre qui s'exaltaient

sincèrement, combien restaient glacés tout en pinçant de la guitare

lyrique.

Aujourd'hui, il faut être féroce. Mais les larmes qu'on n'étale plus au

dehors ne laissent pas que de couler en dedans. L'égoïsme, la négation,

la «blague», sont pour certains les traits du visage véritable. Mais

pour d'autres ce n'est qu'un masque retenu par la fierté.

Jusqu'à vingt-huit ans, Philippe d'Orlhac avait essayé d'être de son

époque. Il avait eu des maîtresses, et se vantait de ne leur avoir

jamais dit: «Je vous aime.» Il cachait comme une faiblesse inavouable

son culte pour sa mère, la soumission où il restait volontairement

vis-à-vis d'elle, plus troublé de lui causer un chagrin que, dans son

enfance, de subir une de ses gronderies. Il se défendait d'un

enthousiasme ou d'une admiration autant que d'une impulsion basse. Il

affectait de goûter dans l'art l'intellectualité seule et de mépriser le

sentiment.

De bonne foi, il se composait une tenue morale en contradiction avec sa

nature secrète. Il en subissait le malaise sans se l'expliquer. C'était

un enfant. Il ne se connaissait pas.

Mais il rencontra Marcienne de Sélys.

Et ce fut, dans ce coeur neuf, intact,--prisonnier dont on ouvrait le

cachot et qui découvrait la splendeur du soleil,--un éblouissement de

passion; chez cet être jeune, ardent, crédule, qui se croyait vieux de

tous les siècles de pensée humaine, qui se jugeait indifférent,

sceptique, une éclosion de miracle, une apothéose de chair et d'âme à

illuminer toute l'existence.

Lui qui se renfermait dans l'artificielle forteresse de son MOI, qui

s'appliquait à cette culture taciturne et altière de sa personnalité, il

se donna avec confiance, avec fougue, avec une tendre prodigalité de

tout son être. Et il éprouva un bonheur extraordinaire à se donner

ainsi. Il eut l'émerveillement de ce qu'il croyait un miracle, alors

qu'il rentrait seulement dans la véritable ordonnance de sa nature. Il

attribua ce miracle à la grâce unique, incomparable de Marcienne. Il

adora cette femme avec l'illusion d'un amant à son premier

amour,--l'illusion qu'elle seule aurait pu lui ouvrir les portes du ciel

inconnu, et que, s'il la perdait, ces portes se refermeraient pour

toujours. Il eut la reconnaissance agenouillée d'un adolescent, avec la

fierté ombrageuse, le prestige de volonté et d'intelligence, l'entente

des choses sensuelles, qui sont le fait de l'homme.

Marcienne songeait à la beauté, à la spontanéité de ce jeune amour,

tandis qu'assise dans le petit salon de la rue Ribéra elle attendait

Philippe.

Tous les jours, vers cinq heures, en sortant du ministère, il courait à

Auteuil. Il s'enfermait dans leur chère maison, sans jamais être sûr que

Mme de Sélys pourrait l'y rejoindre, car n'était-elle pas entourée de

toutes les barrières de la prudence et des nécessités mondaines? Il

écrivait ou lisait jusqu'au moment--tardif par bonheur aujourd'hui--des

dîners en ville.

Il s'habillait là, sans valet de chambre, et partait, morose ou enivré,

suivant que Marcienne était ou non venue.

Le domestique sûr, réservé au service de la villa, ne paraissait que le

matin. L'horreur des curiosités serviles, plus que le danger, faisait

écarter par les amants toute présence mercenaire.

Mais, par les ordres de M. d'Orlhac, tout, dans le nid étroit, si

soigneusement paré, était prêt à partir de midi pour une arrivée

inopinée de Mme de Sélys. Un caprice de nostalgie ou de rêve y amenait

parfois la jeune femme, comme en cet après-midi où elle accourait se

réfugier là, toute meurtrie de son entretien avec Charlotte.

La tête au dossier de la bergère, dans le silence passionné, dans

l'arome des fleurs dont s'imprégnait la tiède atmosphère, Marcienne

réfléchissait.

Un sourire de tendresse mélancolique flottait à ses lèvres. Elle

regardait au fond d'elle-même, dans l'arrière-plan de détresse obscure

qui se creuse sous une passion telle que la sienne, et elle trouvait une

volupté étrange à la secrète souffrance qu'elle éprouvait seule, que

seule elle connaissait. Tout à l'heure, quand l'adoré viendrait, avec

quelle joie triomphante elle lui ouvrirait ses bras, elle lui tendrait

sa bouche! Comment se douterait-il des ombres que mettent au coeur d'une

femme de cet âge, et qui aime, les lointains déjà profonds de la vie?

Elle-même y penserait-elle encore dans l'étourdissement de l'ivresse?

Sous les baisers de Philippe, ne trouvait-elle pas la sensation

d'existence indomptable et éternelle qui doit être la respiration des

dieux? Et quand, tremblante et mortelle, Marcienne retombait sur la

terre, tout le tragique des hiers et des lendemains, qu'ignoraient les

vingt-huit ans de Philippe, ne devenait-il pas une source de volupté

sombre? Aurait-elle renoncé, même pour l'insouciance de la jeunesse, qui

ne sait pas goûter la vie, à l'intense, à l'amère saveur de ses joies

formidables et précaires?

Ah! ce qui la faisait si grande!... La mort en soi de l'égoïsme,

l'acceptation du destin, la tendresse non point seulement pour l'amant

d'aujourd'hui, pour l'amant éperdu de passion, mais pour le fatalement

infidèle de bientôt, pour celui qui s'écarterait de son chemin, pour

l'être qui portait en lui-même, sans le savoir et sans le croire--mais

elle savait, elle!--l'infinie douleur des jours à venir.

Elle l'aimait!... Comme elle l'aimait pour l'enchantement des heures

présentes, et pour le martyre que, malgré lui, malgré son adorable

coeur, il ne pourrait pas ne pas lui infliger plus tard.

Capable de savourer, d'approfondir des émotions pareilles, Mme de Sélys

ne se croyait pas tenue d'y renoncer, même pour son mari, même pour

Charlotte. Elle eût protesté devant Dieu même de son droit de vivre un

tel rêve.

Extase de mélancolie, de sacrifice tendre, merveilleux frissons de la

chair: c'était la cime de son destin qu'elle atteignait. Qui donc l'eut

empêchée d'y monter?

Un grincement de la grille--si léger, mais qu'elle entendit--la souleva

vers une fenêtre, dont elle écarta le rideau.

A travers l'ombre complètement tombée, elle devina plutôt qu'elle

n'aperçut Philippe.

Elle toucha le commutateur électrique. Des lueurs jaillirent. Les gerbes

de roses, de lilas, dans les vases aux formes bizarres, surgirent

triomphalement de la nuit. Elle reconnut la certitude de l'amour... les

pas dans le vestibule...

Oh! son coeur qui bondit! Et, dans ses veines, le grand flot de suavité

tumultueuse...

Le voici, l'amant. Il entre:

--«Tu es là!... J'ai vu la lumière... Ah! que je suis heureux!»

Tout de suite leurs bras se sont noués aux bustes, leurs lèvres se

prennent.

Les subtilités de leurs âmes s'évanouissent dans l'attraction impérieuse

des corps. Et c'est la commotion bouleversante, la défaillance, toujours

nouvelle et comme imprévue, de la première caresse. Cet homme jeune et

ardent, cette femme aux nerfs fougueux et délicats, s'aiment avant tout

de tous leurs sens.

L'appel réciproque de leurs fibres vivantes est si net, si violent,

qu'ils en souffrent,--palpitants, écrasés,--dans le coup de foudre de

chaque rencontre. Ils délirent, tremblent et s'émerveillent tout d'abord

de s'effleurer.

Puis ce désordre s'apaise. Les voeux de la chair se précisent. Ils

retrouvent le discernement des baisers.

--«Viens...» murmure à Marcienne la voix altérée de Philippe. «Viens...

je t'aime... je te veux... à moi... toute.»

Elle marche, enivrée, dans son étreinte.

Elle se laisse entraîner vers les demi-ténèbres de leur chambre.

Ni résistance calculée, ni coquetterie. Ils sont tous deux dans la

grande passion dévorante, qui n'a pas besoin de subterfuges,

d'aiguillons.

Ils ont l'un de l'autre une soif égale. Et cette soif ne ressemble pas

aux fièvres d'imagination qu'ils ont pu connaître--lui, dans des

aventures sans sincérité; elle, dans deux mariages: le premier, de

virginale ignorance, le second, d'enthousiasme intellectuel.

Ils découvrent ensemble le paradis de leur amour. Chacun est pour

l'autre l'initiateur involontaire, par la seule ingéniosité de sa

tendresse.

Leurs baisers se façonnent à leurs lèvres, parce que ce sont _leurs_

lèvres, sans qu'aucune science perverse, aucune furtive réminiscence,

n'émousse la saveur violente, aiguë et neuve de leurs caresses,

l'émerveillement de leurs audaces dans le mystère des voluptés.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et maintenant ce sont les premiers mots de la causerie qui suit

l'extase: cette causerie chuchotée des âmes blotties l'une contre

l'autre comme le sont les corps heureux; ces paroles qui, dans leur

folle et câline douceur, gardent des frôlements, des soubresauts de

chair frémissante.

--«Alors... tu m'aimes?

--Oh!... si je t'aime!...

--Tu as pensé à moi depuis avant-hier?

--Tout le temps, ma chérie. Je ne pense que trop à toi, mon Dieu!...

--Pourquoi, trop?»

Il ne répond pas tout de suite. Un reflet de souffrance passe dans ses

yeux, que l'ombre et la passion remplissent d'une splendeur obscure. Et

Marcienne y distingue le mal de jalousie dont il souffre, parfois

jusqu'à l'injustice, jusqu'à la fureur. Elle regrette sa question. Mais

dans la pression soudain plus étroite dont elle l'enserre, Philippe se

domine, refoule en lui-même l'élan cruel, cherche sa réponse à la

surface des impressions troubles.

--«J'ai tellement ton nom dans le coeur, dans la pensée, sur les lèvres,

que je crains toujours qu'il ne m'échappe. Par moments... figure-toi...

je sursaute... je crois l'avoir prononcé distinctement... Comme ces gens

qui s'endorment à l'église, et qui se réveillent effarés, qui regardent

leurs voisins avec inquiétude, croyant avoir parlé tout haut.»

Elle sourit,--moins effrayée d'une imprudence possible que d'une minute

d'indifférence chez le jeune homme. Mais il est bien à elle. Il est

sincère. Elle le contemple sous l'estompe de la fine obscurité. Cette

belle tête, rayonnante de virile jeunesse, lui appartient. Cette chair,

ce coeur, sont tout vibrants d'elle. Oh! la magnificence de la

possession d'amour... Elle s'en extasie, Marcienne. Car, ce qui l'a fait

souffrir dans le seul homme qu'elle ait aimé auparavant, dans son mari

Édouard de Sélys, c'est la résistance latente de cet intellectuel, qui,

sans cesse, et pourtant très épris, se défendait contre le sentiment.

L'orgueil d'Édouard n'admettait pas l'abandon complet à une femme, même

à la femme qu'il adorait. Et celui-ci, ce Philippe, qui se livrait, qui

se donnait, qui ne savait pas comment se donner assez, dût-il en

souffrir!... Quel ravissement, quel attendrissement de tenir entre ses

mains le bonheur d'un être si cher! Comme elle l'aimait pour sa

confiance, pour la noble témérité qui consiste à ne rien garder par

devers soi en amour. L'immensité tendre qu'elle sentait en elle-même

était si bien faite pour accueillir le don merveilleux, pour abriter

chaudement, profondément, le coeur candide et désarmé!

Elle glisse sa bouche contre l'oreille de Philippe. Elle murmure,--par

un jeu où se plaît leur passion:

--«Qu'est-ce que je suis pour toi?

--Tu es mon idole adorée.»

Elle secoue la tête,--cette tête dont la fierté grave se disperse en

mutinerie amoureuse, et qui, les cheveux défaits, paraît si jeune dans

le désordre des dentelles.

--«Qu'est-ce que je suis?

--Ma passion... mon bien... mon tout.

--Non... Non... Dis vite.»

Alors il prononce le mot qu'elle attend,--ce mot que le respect de

l'homme n'eût pas avoué d'abord à lui-même, mais que Marcienne a

transfiguré, dont elle a fait un suprême symbole d'étreinte, de

communion sensuelle, de périlleuse et divine folie.

--«Tu es ma maîtresse.

--Oui... Je suis ta maîtresse... TA MAÎTRESSE!...»

Elle serre les dents, pâle de la signification ardente. Les étoiles de

ses yeux scintillent et sombrent entre le voile des cils. Elle fait

répéter à Philippe, elle répète elle-même les syllabes dont la hardiesse

d'aveu, dont même la sonorité nerveuse et crissante la grisent. Puis

elle ajoute, la voix mollie en un roucoulement de rêve:

--«Tu es mon amant... mon amant!...»

Pour le lui redire, le jeune homme se met à genoux, délirant

d'adoration:

--«Je suis TON AMANT!...»

N'est-ce pas leur destinée? L'exaltation de leurs sens et de leurs âmes,

les puissances inconnues de vivre qui s'éveillent en eux, et dont

eux-mêmes restent éblouis, ne leur crient-elles pas que tout au monde

doit être erreur, excepté de telles indications, si hautement

souveraines, de la Nature et de leur conscience,--non pas de la

conscience artificielle que leur ont façonnée les morales humaines, mais

du sentiment irrésistible, primordial, qui crée l'harmonie de leurs deux

êtres.

Jusqu'à ce jour, Marcienne le croyait. Elle ne se découvrait aucun

remords. Plusieurs fois, d'ailleurs, elle s'était dit: «Il n'est qu'une

seule vertu absolue, la bonté. Ne pas faire souffrir, tout est là.» Et

elle se plaisait à résumer la philosophie de son généreux coeur par

cette phrase,--à propos de laquelle on la taquinait dans l'intimité:

«Mieux vaut commettre une grande faute que de causer une petite

douleur.»

Mais aujourd'hui, dans l'enivrement du plus excessif bonheur, elle

tressaille... Au fond d'elle-même, tout à coup, un sourd murmure de

larmes... Elle revoit la petite figure blonde, crispée d'angoisse:

«Charlotte!»

Marcienne n'a pas prononcé le nom tout haut. Elle ne veut pas parler à

Philippe d'une pareille tristesse, et dont la divulgation les mettrait

tous trois dans une situation si délicate.

Mais il a senti leur splendeur d'amour s'assombrir,--comme, les

paupières fermées, on devine le passage d'une nuée sur le soleil.

--«Marcienne, promets-moi que tu m'aimeras toujours!...»

Elle le regarde sans répondre, et il s'épouvante de l'amertume de son

sourire.

--«Oh! chérie, pas ces yeux-là... Ils me font mal.»

Elle ne les éclaire pas. Elle les détourne.

Une violence monte au coeur de l'amant.

Il est sujet à des crises farouches lorsqu'il se heurte à l'inaccessible

dans l'âme et dans l'existence de cette femme.

--«Ah! je sais bien que tu appartiens à un autre...»

Un silence.

--«Et tu l'as aimé!...»

Elle a un geste qui implore, mais qui ne proteste pas.

Philippe s'affole.

--«N'as-tu aimé que lui?... Que sais-je de toi pendant toutes les années

où je ne t'ai pas connue?... Oh! ton passé... Oh! toutes tes paroles...

tous tes pas... Oh! tout toi que je n'ai pas possédée... que je ne peux

plus prendre... que tu ne pourrais plus me donner toi-même si tu le

voulais!...»

La fauve douleur est déchaînée. Elle bondit dans sa prison de chair;

elle se plaint... et tout à l'heure elle va rugir aux barreaux de la

cage, à la barrière des dents serrées.

En face d'elle, chez Marcienne, l'orgueil et le mystère se dressent.

Toutefois, dans le silence de fierté, une clameur de passion retentit.

Elle n'accordera pas une explication à la colère de son amant, mais elle

se jette d'un élan sur cette poitrine orageuse.

--«Philippe... Tais-toi! Je t'adore!...

--Tu m'adores?... Et quand je te demande: «Toujours?...» tu hésites...

Ce mot-là te fait peur!»

Peur!... Il ne sait pas si bien dire. Il ne connaît pas l'effroi des

deux syllabes,--pour lui si longues, pleines d'éternité,--pour elle si

courtes!

Qu'est-ce que le «toujours» de l'amour en l'espoir de cette femme si

proche de quarante ans?... Elle frémit jusqu'au fond de son être d'une

intolérable épouvante.

Et le reproche insensé du jeune amant l'accable. Lui

expliquera-t-elle?... Oh! plutôt mourir. Il ne saura que trop vite! Elle

songe au bourreau qu'il sera, et le noble pardon qu'elle lui accorde

d'avance l'emplit d'une ivresse d'abdication, d'un attendrissement

infini.

--«Oui... mon Philippe... je t'aimerai toujours.»

Trop tard. Il a mesuré,--dans un autre sens qu'elle,--tout ce que les

fatalités de la vie ont mis de distance entre eux.

C'est la coutumière torture,--sourde et confuse,--mais qu'un geste, un

mot, une nuance d'intonation suffit à rendre aiguë.

Oh! ce quelque chose en elle d'impénétrable, d'insaisissable,--ce

quelque chose tissé par les années, par les acquisitions de

l'intelligence et du coeur, par les souvenirs, le long de tous les

chemins fleuris de sensations où elle a marché sans lui!... Comme il

s'en exaspère, comme il en souffre!...

--«Si tu m'aimais, tu divorcerais. Nous serions complètement l'un à

l'autre.

--L'un à l'autre?... Mon Philippe... Nous ne pouvons pas l'être plus que

nous ne sommes.»

Et c'est vrai. Ils ne peuvent pas. L'obstacle suprême est en eux et non

en dehors d'eux. L'épouserait-elle--si elle était libre--cet homme de

dix ans plus jeune qu'elle? Ce serait une faiblesse dont sa haute nature

est incapable, et dont sa prévision clairvoyante aperçoit trop bien les

conséquences. D'ailleurs elle n'infligera pas à Édouard cet effroyable

désastre.

Elle garde le silence. Les lèvres inertes, les yeux mi-clos, elle goûte

l'âcreté secrète, le parfum de ciguë qui mêle à sa passion une saveur si

tragique. C'est la grandeur et la rédemption de sa faute. C'est aussi le

brûlant aiguillon qui la précipite éperdue aux profondeurs des précaires

béatitudes.

Dans un délire d'âme et de sens, Philippe se penche vers elle. Une soif

de meurtre et d'amour éclate aux prunelles passionnées. Marcienne

connaît cette lueur trouble. Elle s'y enivre. Elle la brave.

--«Tue-moi, Philippe... Tue-moi!

--Ah! tu le voudrais... dit-il. Oui... mourons, mourons!... C'est le

seul moyen de nous appartenir tout à fait.»

Elle jette un cri de volupté, de surhumaine délivrance:

--«Ah! mourir, mourir de ta main!...»

Leur exaltation est indicible. Au cou délicat de Marcienne, Philippe

crispe ses doigts nerveux. Elle perd le souffle. L'extase de ses yeux va

vers l'amant et vers la mort.

Mais, tout à coup, le jeune homme se rejette en arrière, passe la main

sur son front.

--«Je suis fou... Je suis fou!»

Sur leur désordre une stupeur s'abat. Un instant après, ils sont aux

bras l'un de l'autre.

--«Que s'est-il passé? Qu'avions-nous?

--Ah! Philippe... Ton hésitation... Quel dommage!... Ce serait fini...

Je dormirais dans mon rêve.

--Tu l'as souhaité?

--Follement.

--J'ai vraiment voulu te tuer, Marcienne.

--Qui t'a retenu?

--La pensée que je n'avais pas une arme pour me frapper immédiatement

après et tomber là, près de toi, sur ton corps. Un revolver, un couteau

à portée de ma main... c'eût été l'affolement complet, la démence

irrésistible. Mais la seule préoccupation du moyen matériel m'a rappelé

à moi-même. Puis, ensuite...

--Quoi donc?

--Une autre idée... qui m'est venue en second, celle-là... en second

seulement, je l'avoue.

--C'est?...

--Le souci de ton honneur de femme.»

Elle ne répond pas. Elle l'avait oublié. Maintenant elle frémit. Elle

voit la scène. Les deux cadavres trouvés là, demain. Quel scandale!

Édouard... Charlotte. L'injustice, l'abomination d'un tel crime contre

eux... Et pourtant?... Ah!... De quel soupir au bord des lèvres

vaguement souriantes, de quels yeux noyés de regret, Marcienne suit dans

le néant la minute fuyante, la minute irréfléchie et terrible où la vie,

l'amour et la mort fulguraient en apothéose,--la minute unique, et qui

aurait dû être la dernière, car, sans doute, elle ne reviendra jamais.

--«Oh!» s'écrie Philippe. (Il écartait les dentelles sur la poitrine

fraîche, aux contours délicieux.)... «Comme je t'ai marquée mienne! Ah!

il te faudra cacher ta gorge... De quelques jours, au moins, personne

autre ne la verra.»

Une ironie, une férocité encore. Mais la frénésie se condense en volupté

furieuse. Il couvre de baisers qui sanglotent, qui mordent, cette peau

blanche, si tendre et fine, où toute empreinte s'exagère, et sur

laquelle ses ongles ont laissé leur net et tragique dessin.

Marcienne ouvre ses bras et les referme éperdument. N'est-ce pas le

Bonheur qu'elle étreint sous la forme jeune, impétueuse et belle, de cet

amant selon sa chimère et selon son désir, de cet amant dont la ferveur

atteint l'extravagance altière de ses propres songes? Elle est à lui

dans un emportement de sensations,--qu'il sait exalter encore. Car

Philippe, malgré le tumulte de son cerveau et de son sang, s'attarde aux

lenteurs dévotieuses, aux errances et aux flâneries de caresses, qui

retiennent longtemps la bien-aimée dans les sentiers de leur brûlant

paradis...

Cette soirée, ils se haussèrent jusqu'à la cime suprême de leur amour.

Lèvres closes · 第 14 / 19 题