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LUTZEN. Vous auriez à vous plaindre de lui?
CORLAIX. Non, Amiral. Monsieur Brambourg servait irréprochablement, je
n'ai jamais eu le moindre reproche à lui faire, et la veille même,
j'aurais regretté qu'il permutât et lui-même n'y pensait probablement
pas ... c'est à peine quelques heures avant la catastrophe que nous avons
eu, lui et moi, une sorte d'altercation d'ordre strictement privé.
FOLGOET. Strictement privé? En ce cas, je vous demande pardon ... [Il
s'adresse au Conseil de guerre]. Messieurs ... nous pouvons nous en tenir
là.
MORBRAZ. Il est certain qu'un fait d'ordre privé n'est pas de la
compétence d'un tribunal ... un fait d'ordre privé ça ne nous regarde
pas. Mais, par exemple, ce qui nous regarde, ce sont les conséquences
d'ordre public qui en résultent de ce fait d'ordre privé ... [Geste de
Folgoet. Morbraz continue.] Il n'en manque jamais de ces sacrées
conséquences d'ordre public ... il ne pleut ...
FOLGOET. C'est indiscutable, mais je ne vois pas ...
MORBRAZ. Parbleu, Monsieur le Président, moi non plus je ne vois pas ...
et c'est justement pourquoi je voudrais voir ... excusez-moi d'insister,
mais tout à l'heure, j'ai demandé au témoin quel avait été l'itinéraire
de sa ronde et il m'a répondu: "batterie, entrepont cuirassé" tout sec;
j'ai pu me contenter de cette réponse-là tout à l'heure, à présent je ne
peux absolument pas ... et je réclame des détails.
BRAMBOURG. Quels détails?
MORBRAZ. Tous les détails. Je n'ai pas l'intention de vous offenser, mon
cher Monsieur, loin de là ... Mais c'est mon métier d'ennuyer les gens ...
je vous ennuie, je regrette ... mais un Commissaire du Gourvernement qui
n'ennuierait pas les gens, ça passerait la mesure! Alors,
récapitulons ... Vous nous révélez tout d'un coup à brûle-pourpoint ... Eh
bien, je regrette de plus en plus, mais j'ai besoin de savoir toutes ces
choses ... de les savoir sans exception de la première à la dernière ...
Je suis Commissaire du Gouvernement, que voulez-vous! Donc, pour
commencer, soyez bien gentil. Fouillez votre mémoire de haut en bas, et
de tribord à bâbord, et retrouvez-moi tout ce que vous avez dit dans sa
chambre à Monsieur l'enseigne de vaisseau d'Artelles, et ce que Monsieur
l'enseigne de vaisseau d'Artelles vos a répondu.
FOLGOET. Somme toute, tout cela est assez logique. [A Brambourg.] Vous
avez entendu la question, Monsieur?
BRAMBOURG. Monsieur le Président, il m'est impossible de me rappeler mot
pour mot, surtout dans l'état où je suis, les termes d'une conversation
déjà vieille de plus d'un mois.
MORBRAZ. A l'impossible nul n'est tenu. Vous avez oublié le mot à mot?
On vous le passe! Ne dites pas les mots, dites les choses, nous nous en
contenterons. Par exemple, dites-les toutes, ces choses! en détail,
hein? ne sautez rien!
BRAMBOURG. Je ne demande pas mieux, mais c'est très très vague ... J'ai
frappé plusieurs fois à la porte de mon ami d'Artelles ... Il allait se
mettre au lit ...
MORBRAZ. Fichtre! Ce qu'il a dû vous recevoir aimablement! Je ne
m'étonne plus qu'on vous ait entendus crier si fort tous les deux!
BRAMBOURG [regarde Morbraz, hésite et continue]. D'Artelles m'ouvrit
enfin, je le mis au courant de ma situation et je lui demandai de me
rendre un service. On lui avait offert une permutation quelque temps
auparavant. Il l'avait refusée. Je lui demandai de bien vouloir renouer
l'affaire à mon compte. Il me promit de le faire.
MORBRAZ. Et puis?
BRAMBOURG. Et puis ... c'est tout.
MORBRAZ. Vous êtes sûr? Je viens de vous dire qu'on vous a entendus
crier tous les deux ... crier comme des sourds ... nous avons là des
dépositions très précises sur ce point.
BRAMBOURG [geste vague.]......................................
MORBRAZ. Il était ouvert ou fermé le hublot de Monsieur d'Artelles?
BRAMBOURG. Je ne me souviens pas.
MORBRAZ. Encore un effort. Vous vous êtes bien souvenu que le vôtre
était fermé!
BRAMBOURG. Naturellement! le mien.
MORBRAZ. Oui, oui, le vôtre, c'était le vôtre. Seulement, celui de
Monsieur d'Artelles, c'était celui de Monsieur d'Artelles. Ne cherchez
pas où j'en veux venir, c'est simple comme bonjour. J'ai beaucoup connu
Monsieur d'Artelles, j'étais au courant de ses habitudes et je sais que
ses hublots étaient toujours ouverts la nuit ... par conséquent ... j'y
songe: elle était à bâbord comme la vôtre n'est-ce pas, la chambre de
Monsieur d'Artelles?
BRAMBOURG. Oui.
MORBRAZ. Voyez ce que c'est que d'ennuyer les gens! Voilà que je trouve
mon affaire! Vous êtes sorti de chez Monsieur d'Artelles à quatre heures
vingt-cinq, quatre heures trente, n'est-ce pas?
BRAMBOURG. Je n'en sais rien! Comment voudriez-vous?
MORBRAZ. Oh! je pense bien que vous n'avez pas consulté les chronomètres
du bord! Mais vous êtes remonté sur le pont à l'instant de l'ouverture
du feu; donc à quatre heures trente, puisque c'est à quatre heures
trente que le _Coblentz_ vous a lancé sa torpille, vous aviez quitté
Monsieur d'Artelles depuis cinq minutes tout au plus quand le _Coblentz_
a lancé sa torpille.
BRAMBOURG. Tout au plus, oui.
MORBRAZ. Voyez ce que c'est d'ennuyer les gens! Cinq minutes avant
d'envoyer sa torpille, le _Coblentz_ ne pouvait pas être bien loin de
l'_Alma_. Il naviguait tous feux clairs. Si donc vous regardé par le
hublot de Monsieur d'Artelles, vous n'avez pas pu ne pas voir les feux
du _Coblentz_. Et vous avez regardé par le hublot. Un hublot ouvert, on
ne peut pas n'y pas donner un coup d'oeil.
BRAMBOURG. Je ne me souviens pas.
MORBRAZ. Vous avez regardé, je vous dis que vous avez regardé! Si vous
ne vous souvenez pas, c'est que vous n'avez rien vu de remarquable. Si
vous n'avez rien vu de remarquable, c'est que ... parfaitement! c'est que
le Commandant de Corlaix est coupable!
L'ESTISSAC. Ah bah! voilà une culpabilité à laquelle je ne m'attendais
pas.
MORBRAZ. Moi non plus, Monsieur le défenseur! je ne m'y attentais pas.
Elle n'en est pas moins évidente. Veuillez me faire l'honneur de suivre
mon raisonnement. Voilà Monsieur [Geste vers Brambourg.] qui a regardé
par un hublot à l'heure précise où le croiseur allemand _Coblentz_
défilait devant le hublot, à l'heure précise aussi où le susdit croiseur
_Coblentz-échangeait avec l'_Alma_ les signaux de reconnaissance qui
ont trompé le Commandant de Corlaix. Quels étaient ces signaux? D'après
le Commandant de Corlaix: quatre feux rouges, quatre feux bleus ... Vous
ne trouvez pas cela quelque chose de remarquable? Moi, je le trouve.
Monsieur, cependant [Geste vers Brambourg] n'en a rien vu ... car il n'en
a rien vu, puisqu'il n'en a gardé aucun souvenir. Quand on vous allume
sous le nez quatre feux rouges, quatre feux bleus, vous vous en
souvenez, que diable! si vous ne vous en souvenez pas, c'est qu'on ne
vous a rien allumé du tout, et si on ne vous a rien allumé du tout, le
Commandant de Corlaix est coupable! Merci, Monsieur, ça me suffit. Je
n'ai plus rien à vous demander, ma conviction est faite.
FOLGOET. Monsieur le défenseur?
L'ESTISSAC. Je fais toutes mes réserves sur de telles preuves ... le
Conseil de guerre appréciera, mais je n'ai à demander à un témoin frappé
d'amnésie.
FOLGOET [aux juges]. Messieurs ...
LUTZEN. Monsieur le Président, je voudrais demander au témoin s'il a
mesuré l'importance imprévue que sa déposition semble prendre.
[Brambourg d'un geste semble le regretter mais n'en pouvoir mais ...
Exclamations dans la foule.]
FOLGOET. C'est intolérable! Sergent d'armes! un peu de silence!
LUTZEN [directement à Brambourg]. Je me permets d'insister, Monsieur ...
Après tout ce qui vient d'être dit, vous ne pouvez pas vous faire
d'illusion. Si le prévenu est condamné, le poids de sa condamnation
pèsera sur vous.
BRAMBOURG. Amiral, si le prévenu est condamné, j'en aurai certainement
beaucoup de regrets, mais je ne peux pas dire que je me souvienne, je ne
me souviens pas, Amiral.
[Vives exclamations.]
FOLGOET. Sergent d'armes.!
LUTZEN. J'en appelle à votre conscience, Monsieur, à votre conscience
d'officier, d'officier français.
[Nouvelles exclamations plus violentes.]
FOLGOET. Sergent d'armes! Voulez-vous quinze jours de prison?
LUTZEN. Le problème est à présent bien posé ce me semble: Vous, qui avez
regardé par un hublot de bâbord, avez-vous vu oui ou non?
BRAMBOURG. Je ne sais pas! je ne me souviens pas!
LUTZEN. Si vous ne vous souvenez pas, c'est que vous n'avez pas vu, vous
êtes sûr de ne pas vous souvenir?
BRAMBOURG [qui hésite]. Il me semble bien ...
MORBRAZ. Pardon! comment dites-vous, Monsieur! "Il vous semble" Diantre!
faites-y attention! Nous ne sommes pas ici dans un roman psychologique!
"Il vous semble" à vous? Eh bien à moi, il me semble que ça passe toute
mesure. Bon sang, il me semble qu'ici l'honneur et la carrière d'un
officier sont en train de se jouer à pile ou face. Et il me semble que
l'honneur d'un officier ça doit peser lourd dans la conscience d'un
autre officier, c'est votre avis, je suppose?
BRAMBOURG. Certes! c'est bien pourquoi!...
MORBRAZ. C'est bien pourquoi je vous prie instamment de peser vos
paroles! Vous n'êtes pas l'ami de Monsieur, je sais: s'il est condamné,
vous ne pleurerez pas! c'est entendu! Mais moi qui suis son ennemi, si
fait! son ennemi! je dis bien et je répète: son ennemi puisque nous
sommes lui accusé, moi accusateur ... je suis donc son ennemi, mais je
vous jure tout de même, foi de marin, que si je lui cassais les reins
tout à l'heure, à Monsieur, en le faisant condamner aux maximum et qu'il
me fût prouvé par la suite que je me suis trompé et qu'il était
innocent, ah! ah!... j'aime mieux ne pas penser à cela parce que ça
passerait la mesure de toutes les mesures des sacrés tonnerre de nom
d'un chien ... enfin ... j'aimerais mieux crever, voilà, Monsieur! j'ai
tout dit! A vous le crachoir!
BRAMBOURG [avec effort]. Je ne me souviens pas. Je ne suis sûr,
absolument sûr de rien. Tout à l'heure, j'avais même oublié être entré
dans la chambre avant de faire ma ronde. On m'a aidé, je m'en suis
souvenu, qu'on m'aide encore, je supplie qu'on m'aide encore ...
MORBRAZ. Essayons. Voyons, Monsieur, vous êtes dans la chambre de
Monsieur d'Artelles.
BRAMBOURG. Oui.
MORBRAZ. Devant le hublot.
BRAMBOURG. Oui.
MORBRAZ. Le hublot qui est ouvert.
BRAMBOURG. Oui.
MORBRAZ. C'est peut-être vous qui avez regardé. C'est vous. Vous
regardez. On allume quatre feux rouges, quatre feux bleus. Vous les
voyez ...
BRAMBOURG. Attendez ... non ... non ... je ne vois pas ... je ne peux pas
dire que je vois ... je ne vois pas!
JEANNE. Il a vu!
[Sensation. Mouvement. Bruit.]
FOLGOET. Qui a parlé?
JEANNE. Moi, Amiral.
MORBRAZ. Madame de Corlaix!
JEANNE. Oui, Amiral ... Monsieur ... [geste vers Brambourg] Monsieur
l'enseigne de vaisseau Brambourg a vu.
BRAMBOURG [qui se relève tout d'un coup]. Moi?
JEANNE. Il vous a dit tout à l'heure qu'après avoir quitté la passerelle
de l'_Alma_ sur l'ordre de mon mari, il n'avait pas pu voir les feux de
reconnaissance du _Coblentz_. Il s'est trompé ... Après avoir quitté la
passerelle.... il est descendu dans la batterie ... il est entré dans sa
chambre, puis dans la chambre de M. d'Artelles toute voisine, et
s'ouvrant à bâbord de l'_Alma_.
BRAMBOURG. Oui, c'est bien cela. Je l'ai dit.
JEANNE. Le hublot de la chambre de M. d'Artelles était ouvert ... Par ce
hublot ... M. Brambourg a vu les feux du _Coblentz_ ... Presque aussitôt
le _Coblentz_ a allumé la première réponse, quatre feux rouges. Alors M.
d'Artelles lui a demandé [geste]: "Vous qui êtes de quart est-ce que
c'est bien le signal correct?" Monsieur [geste] a répondu: "Oui".
[Violente stupeur de Brambourg qui retombe assis. Grand murmure dans la
salle auquel succède un nouveau silence. Jeanne poursuit] M. d'Artelles
a encore demandé: "Quelle est la réponse à l'autre question". Monsieur
[geste] a dit "bleu". Comme il disait cela les quatre fanaux rouges ont
été remplacés par quatre fanaux bleus ... [Jeanne s'arrête et reprend
haleine. Brusquement.] Après que le _Coblentz_ eut tout éteint, comme M.
d'Artelles disait à Monsieur [geste]: "Donc, c'est un navire français",
Monsieur [geste] a dit: "français ou étranger. C'est un secret de
polichinelle ... les signaux de reconnaissance ... nos camarades allemands
ou autrichiens les voyaient journellement l'an dernier en Adriatique, de
là à les interpréter ..." Il a dit tout cela, il l'a dit, je le jure, et
je l'ai entendu.
FOLGOET. Vous ... vous Madame! Vous avez entendu?
CORLAIX. Eh bien, Jeanne?
JEANNE. Oui.
CORLAIX. Vous avez entendu la nuit du combat?
JEANNE. Oui, Amiral, j'ai entendu Monsieur ... et j'ai vu aussi ... oui,
les signaux de reconnaissance ... rouges ... bleus ... je les ai vus parce
que j'étais là.
FOLGOET. Vous étiez là?
JEANNE. Oui, à bord ... dans la chambre de ... de M. d'Artelles.
FOLGOET. Dans la ...
JEANNE. Son canonnier peut en témoigner, c'est lui qui m'a sauvée.