VICE-AMIRAL DE FOLGOET, président du Conseil de guerre, CONTRE-AMIRAL DE
CHALLEROY, CONTRE-AMIRAL DE LUTZEN, DEUX AUTRES CONTRE-AMIRAUX, UN
CAPITAINE DE VAISSEAU, JUGES, COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT: MORBRAZ.
Défenseurs: Capitaine de Frégate de L'ESTISSAC et un avocat du barreau
de Toulon, Maître VALÈCHE. PRÉVENU: CORLAIX. Greffier, Matelots de
garde, Plantons, etc ... LE DUC à la barre. PUBLIC.
FOLGOET. Bref, vous, Le Duc, vous étiez de quart sur la passerelle?
LE DUC. Dessous la passerelle que j'étais de quart, Amiral.
FOLGOET. Dessous! si vous aimiez mieux, vous étiez donc de quart
"dessous" le passerelle et, malgré cela, vous n'en savez pas plus long
que les autres. Vous n'avez rien vu, rien entendu. Vous ne vous rappelez
rien? Je veux dire de tout ce qui a précédé le premier coup de canon?
LE DUC [la main au bonnet, à chaque réplique]. C'est ça comme vous
dites, Amiral! Rien de tout ça que vous m'avez demandé aussi donc!
LE GREFFIER. Mais dites donc "Monsieur le Président" à la fin des fins.
Vous êtes donc bouché à l'émeri, vous?
LE DUC [au greffier]. C'est ça, Monsieur le Président.
FOLGOET. C'est vraiment une fatalité, Messieurs, je vous prie de le
constater une fois de plus! Voilà notre septième témoin et pas une
indication!
CHALLEROY. Pas la moitié d'une.
FOLGOET. Sept témoins sur lui, il n'en reste qu'un, le plus important il
est vrai, l'officier, Monsieur Brambourg ... Monsieur l'enseigne de
vaisseau Brambourg et le seul officier qui ait survécu. Messieurs, avec
le Commandant de Corlaix.
CHALLEROY. Et l'état-major de l'_Alma_ comptait?
CORLAIX. Vingt-quatre officiers.
LUTZEN. Vingt-quatre dont vingt-deux sont morts, par conséquent vingt
deux morts sur vingt-quatre, cela fait du quatre-vingt-douze pour
cent--proportion des tués pour l'état-major. Voyons pour l'équipage.
Monsieur de Corlaix, combien comptiez-vous d'hommes?
CORLAIX. Deux cent cinquante, Amiral, dont cent vingt-quatre ont
survécu.
LUTZEN. Cent vingt-quatre. Cent vingt-quatre sur deux cent cinquante,
disons _grosso modo_ la moitié. Et par conséquent pour l'équipage,
proportion des tués: cinquante pour cent! Cinquante au lieu de
quatre-vingt-douze. Comment l'expliquez-vous Corlaix?
CORLAIX. Sitôt que la torpille allemande nous eut frappés, je fis
rappeler aux postes d'évacuation ... L'ennemi était déjà coulé bas à ce
moment, Amiral ... Le temps manquait pour mettre aucune embarcation à la
mer, mais des barques de pêche étaient alentour. Mes officiers
rallièrent leurs postes dans les fonds et y restèrent jusqu'à la fin,
puisqu'ils n'eurent pas le temps de faire sortir tous leurs hommes
devant eux.
LUTZEN. C'est ce que je pensais. Autrement dit, vingt-deux officiers
français sont morts pour sauver cent vingt-quatre matelots français et
pour essayer d'en sauver davantage. Ils n'on fait que leur devoir, et je
n'en aurais pas ouvert la bouche, s'il n'était pas utile que le pays en
fût informé.
FOLGOET. Greffier, appelez Monsieur Brambourg à la barre. [A Le Duc.]
Toi, va-t'en.
LUTZEN. Pardon, Amiral ... avant que celui-ci s'en aille ...
FOLGOET. Mon cher Amiral, c'est moi qui vous demande pardon! Greffier!
tiens bon!
LUTZEN [à Le Duc]. Accoste ici, toi. C'est Le Duc qu'on t'appelle, hein?
Ça va comme ça, espère un peu ... Tantôt tu nous as expliqué que pour les
choses avant qu'on eût rappelé aux postes de combat, tu ne te rappelles
rien. Mais pour les choses après? Tu es un peu là, hein, pour te les
rappeler les choses après?
LE DUC [à l'aise]. Pour sûr comme vous dites, Amiral.
LUTZEN. Bon ça. Alors, écoute voir. Sitôt que le clairon eut rappelé ...
qu'est-ce que tu as fait?
LE DUC. Je m'ai foutu la gueule par terre, Amiral, rapport à ça qu'il
nous est arrivé quasi tout de suite un obus droit dans la passerelle,
autant dire. Même que j'ai point seulement eu la chance d'être blessé!
LUTZEN. Bon. Alors puisque tu n'étais point blessé, tu t'es ramassé. Et
sitôt ramassé, qu'est-ce que tu as encore fait?
LE DUC. J'ai couru à mon canon, donc!
LUTZEN. Et tu as tiré, hein? C'est toi qui as coulé le Boche, je parie?
LE DUC. Pour sûr, oui, c'est moi ... moi ... avec les autres.
LUTZEN. Et après?
LE DUC. Après?
LUTZEN. Après que la torpille vous fût rentrée dedans?
LE DUC. Après que la torpille ...
LUTZEN. Oui. Allons! allons! Va de l'avant!
LE DUC. Je ... je ... ne sais plus trop ...
LUTZEN. Si! tu sais: ne mens point, tu as juré ...
LE DUC. Mentir, que vous dites! Ma Doué! j'ai jamais su! Je me
recherche ... espérez un coup ... ça y est ... c'est ça! Je suis été
trouver Diquelou pour nous deux descendre en bas quérir Monsieur
d'Artelles ... rapport comme ça qu'il n'était pas de quart, Monsieur
d'Artelles ... et alors, sûr et certain étant endormi couché dans sa
chambre, vous pensez il n'aurait pas eu tant seulement possibilité à
déjà monter puisqu'on ne s'était pas même battu en tout quatre, cinq
minutes ... Monsieur d'Artelles, moi, j'étais son canonnier.
LUTZEN. Alors, tu as été quérir Monsieur d'Artelles?
LE DUC. C'est ça, Amiral ... Seulement, avant de venir, il a voulu faire
comme ça quelque chose et alors il s'est éventré contre les ferrures de
sa chambre ... qui avait sauté en vrac ... quelque obus, probable ... et
alors il a décédé ... [La main aux yeux.]
LUTZEN. Dans sa chambre qu'il a décédé?
LE DUC. Non ... sur le pont ... sur le pont parce que je l'avais remonté
moi et Diquelou ...
LUTZEN. Bon. Comme ça donc, tu étais sur le pont, tu es descendu dans
les fonds réveiller ton officier; il était blessé, tu l'as porté ... tout
ça pendant que l'_Alma_ s'en allait par le fond? Tu le savais qu'elle
s'en allait par le fond?
LE DUC. Pour sûr. Diquelou il m'avait dit: "Peut être qu'on n'aura pas
le temps de remonter si on descend."
LUTZEN. Tu es descendu tout de même ... Bon. C'est ça que je voulais
savoir. Pas autre chose. Le Duc tu t'appelles, hein?
LE DUC. Oui, Amiral. Le Duc, Jean-Yves-Marie aussi donc.