JEANNE, CORLAIX, LE DUC.

JEANNE. Fred, je croyais que vous dormiez. [Corlaix secoue la tête.]

Vous avez l'air très fatigué.

CORLAIX. La journée a été longue.

JEANNE. Prenez mon bras. [Elle remplace Le Duc qui sort.] N'ayez pas

peur de vous appuyer.

CORLAIX. Petite Jeanne, merci.

JEANNE. Asseyez-vous là ... vous êtes bien?

CORLAIX. Tout à fait bien ... ah ça! vous vous intéressez donc à moi,

maintenant?

JEANNE. Oh! Fred!...

CORLAIX. Ce n'est pas un reproche ... à mon âge, on prend ce qu'on vous

donne et on est si heureux quand c'est seulement un sourire.

[Agenouillée au pied de son fauteuil, Jeanne le regarde très prévenante

et très gentille.] Voulez-vous me permettre de vous poser une question?

Cet homme?

JEANNE. Brambourg?

CORLAIX. Il vous rend donc visite?... Vous le connaissez tant que

cela ... Je ne savais pas.

JEANNE. Tant que cela?... Brambourg? Mais non, je vais vous expliquer,

c'est la première fois ...

CORLAIX. Non!...Un instant, je vous prie, je voudrais d'abord vous

demander ...

JEANNE. Quoi?

CORLAIX. C'est une prière ... Jeanne, depuis que je vous connais j'ai

toujours estimé votre droiture ... Il me serait aujourd'hui très pénible

de vous trouver ... moins ...

JEANNE. Ai-je donc changé?

CORLAIX. Je ne dis pas cela ... je vous demande ... Jeanne, et je vous

supplie de me dire la vérité ... Ce Brambourg, qu'est-il venu faire

ici?... La vérité, Jeanne!

JEANNE. Fred, quelle idée avez-vous? c'est tellement simple ... Brambourg

est venu parce que j'ai prié de venir, et je l'ai prié de venir parce

que le Commandant Morbraz avait trouvé sa déposition suspecte ...

malveillante ... Vous vous souvenez? Alors, j'ai voulu me rendre compte

par moi-même, et voilà tout.

CORLAIX. Pardon! je ne vois pas bien ... vous avez voulu vous rendre

compte de quoi?

JEANNE. Eh! mais de tout cela, de cette déposition, Brambourg prétend

n'avoir rien vu des signaux de reconnaissance ... c'est tellement

extraordinaire!

CORLAIX. Extraordinaire? Mais non! puisqu'il n'était pas sur la

passerelle!

JEANNE. Oui, je sais ... Il paraît que vous l'aviez chassé ...

CORLAIX. Je l'avais chassé ... à peu près ... Il vous l'a dit?

JEANNE. Oui.

CORLAIX. Il n'y a pourtant pas de quoi se vanter. Il vous a dit aussi

pourquoi?

JEANNE. Non. Pourquoi au fait?

CORLAIX. Oh! c'est sans intérêt ... je ne sais même plus au juste quelle

insolence il m'avait lâchée ...

JEANNE. En tout cas ... vous êtes bien sûr qu'il ne peut rien contre

vous, parce que s'il pouvait, Fred, prenez-y garde! il vous déteste

horriblement ... et il me déteste aussi.

CORLAIX. Ah! vous aussi ...

JEANNE. Du moins, je crois.

CORLAIX. Il vous a fait la cour?

JEANNE. Eh oui, naturellement. Je reconnais avoir manqué de ménagement à

son égard. Il m'ennuyait trop.

CORLAIX. Je comprends ... mais alors? Jeanne, voulez-vous me dire encore

la vérité ... toute la vérité?

JEANNE. Fred, vous ne m'avez jamais interrogée comme cela.

CORLAIX. Pardon!... c'est très absurde et ce n'est guère élégant ... ayez

tout de même pitié d'un vieil homme qui souffre ...

JEANNE. Vous souffrez?

CORLAIX. Oui ... Pas comme vous croyez ... mais n'importe! soyez

indulgente et ... répondez-moi, c'est ma dernière question ... Ce

Brambourg ... qui vous ennuie ... vous l'avez fait venir pourtant ...

Était-ce seulement à propos de moi?... à propos de mon procès?... rien

qu'à propos de mon procès.

JEANNE. Mais oui!... Voyons Fred, faut-il que je vous fasse un serment?

CORLAIX. Non, je vous crois. Merci. Ainsi donc pour votre vieux mari,

pour l'aider, pour le défendre ... vous avez surmonté votre répugnance et

vous avez fait venir chez vous cet homme ... Vous m'aimez donc un peu?...

JEANNE. Je vous aime beaucoup, Fred! S'il vous arrivait jamais par ma

faute n'importe que chagrin, n'importe quel ennui, je ne me le

pardonnerai jamais.

CORLAIX. Oui ... cela j'en suis sûr.

JEANNE. D'ailleurs, ne croyez pas que je sois inquiète ... je sais bien

qu'on vous rendra justice ... pleine justice ... mais malgré tout il ne

faut rien négliger, c'est trop important votre carrière ... votre avenir

d'officier ... votre fortune militaire ... enfin, toute votre vie.

La veille d'armes: Pièce en cinq actes · 第 65 / 79 题