[Un temps.]
BRAMBOURG. Madame, je suis à vos ordres. [Un temps.] Vous m'avez envoyé
chercher ... [Il lit.] "pour une affaire ... très urgente, qui nous
intéresse tous les deux."
JEANNE. Oui.
BRAMBOURG. Tous les deux? Vous et moi? Madame, je suis flatté!
infiniment flatté! un peu intrigué aussi ...
JEANNE. Oh! rien de plus simple, Monsieur. Le Commandant Morbraz sort
d'ici.
BRAMBOURG. Ah! bon!... je n'y étais pas du tout, il s'agit du procès
devant le Conseil de guerre?
JEANNE. J'ai eu connaissance par hasard d'une partie de votre
déposition.
BRAMBOURG. Ah!
JEANNE. Oui, j'ai pensé que vous voudriez bien excuser une curiosité
légitime ... il s'agit de mon mari ... et compléter les renseignements que
j'ai ...
BRAMBOURG. Madame, je vous l'ai déjà dit. Je suis à vos ordres.
Malheureusement, j'ai bien peur ...
JEANNE. Il s'agit des circonstances qui ont précédé le combat.
BRAMBOURG [qui réfléchit]. Madame ...
JEANNE. En particulier ... des signaux de reconnaissance qui ont été
échangés entre l'_Alma_ et le bâtiment ennemi ... de ces signaux qui
trompèrent le Commandant de Corlaix ...
BRAMBOURG. Je crains de vous être d'un faible secours. A ce propos,
Madame, vous savez sans doute qu'après le naufrage, on m'a repêché en
assez mauvais état. Ma mémoire s'en est ressentie de la manière la plus
pénible, et ce sont précisément les circonstances qui ont précédé le
combat qui demeurent les plus troubles dans mon souvenir. Il y a là pour
moi ... comme un grand trou. Toutefois, s'il me revenait quelques bribes
de faits, cela ne vous servirait probablement de rien. Au moment où les
signaux furent échangés, je n'étais pas sur la passerelle; le Commandant
de Corlaix m'avait envoyé faire une ronde.
JEANNE. Oui, je sais cela. Mais ... il n'est pas indispensable d'être sur
la passerelle pour voir les signaux?
BRAMBOURG. Pour voir les signaux qu'on faisait sur la passerelle?
Madame, il me semble que oui.
JEANNE. Il ne s'agit pas des signaux qui ont été faits par l'_Alma_, il
s'agit des signaux qui ont été faits par le bâtiment ennemi.
[Brambourg réfléchit.]
BRAMBOURG. Je n'étais pas sur la passerelle, je n'étais pas sur le pont
non plus; j'étais dans les fonds du navire. Je ne pouvais rien voir.
JEANNE. Mais il y a des hublots, je crois?
BRAMBOURG. Des hublots?...
JEANNE. Sans doute vous faisiez une ronde, n'est-ce pas? Au cours de
cette ronde ... vous auriez pu, par exemple, entrer dans votre chambre?
BRAMBOURG. Peut-être.
JEANNE. Ou dans celle d'un camarade? Je fais des suppositions.
BRAMBOURG. Je le sais bien. Mais je n'ai pas le moindre souvenir d'avoir
vu quelque chose, ni de ma chambre, ni d'aucune autre, ni par aucun
hublot ... Madame, je regrette vraiment.
JEANNE. Un instant, je vous prie ... Il y a une chose que j'ai peur de
vous avoir mal dite ... Vous allez déposer vendredi devant le Conseil de
guerre ... et votre déposition se trouve avoir une importance capitale,
vous n'y avez sûrement pas songé!... vous ne pouvez pas y avoir songé!
BRAMBOURG. Oh! si fait, Madame. Mais quand j'y songerais davantage, il
m'est impossible de déposer contre mes souvenirs, contre ma
conscience ... fût-ce même dans l'intérêt d'un chef avec qui j'ai pu
parfois ne pas m'entendre, mais que je n'ai jamais cessé d'estimer comme
un homme d'honneur et comme un bon officier, digne assurément d'être
acquitté et félicité par le Conseil de guerre.
JEANNE. Mais alors, rassemblez vos souvenirs. Dites toute la vérité!
BRAMBOURG. Mais, Madame, je la dis, je l'ai dite! Vous ne voudriez
cependant pas me faire dire plus que je ne sais.
JEANNE. Êtes-vous bien sûr de ne pas vous souvenir?
BRAMBOURG. Comment?
JEANNE. Êtes-vous bien sûr qu'il n'y ait pas en ce moment, quelque chose
en vous, une rancune ...
BRAMBOURG. Je vous en prie, Madame ... Oh! Madame, pardon. Je suis très
sûr qu'en effet vous avez été déjà pour moi désagréable et brutale,
autant et plus que n'a été le Commandant de Corlaix. Mais je suis sûr en
ce moment, plus sûr encore que vous m'insultez très gratuitement en
supposant que n'importe quelle rancune pourrait influer sur mon
témoignage devant un Conseil de guerre. Cela, vous n'avez pas le droit
de l'admettre un seul instant!...
JEANNE. Monsieur ...
BRAMBOURG. Je ne prétends pas être un coeur d'élite, ni un grand
caractère, et je ne pratique pas à tort et à travers l'oubli des
injures, mais je suis un officier français!...
[Corlaix entre en marchant péniblement, s'appuyant sur Le Duc.]