JEANNE, ALICE.

ALICE [observe un instant sa soeur, puis l'appelle]. Jeanne? [Jeanne n'a

pas entendu. Alice vient tout près d'elle.] Jeanne?

JEANNE [comme réveillée en sursaut, se rassure]. C'est toi?

ALICE. Écoute, petite soeur ... je comprends que tu n'aies pas le coeur

gai ... Je sais bien qu'il n'y a que juste cinq semaines depuis le ...

Mais je te supplie de réfléchir un peu. Tu as eu ce bonheur inouï,

extravagant, d'être sauvée ... recueillie ... ramenée à terre ... Tu as eu

cette chance incroyable ... impossible ... de pouvoir rentrer ici, chez

toi ... en secret ... Personne n'a rien su, personne n'a rien soupçonné ...

Et Fred ... rapporté en civière trois heures après toi ... Fred qui a

déliré des jours et des jours ... Fred ignore comme tout le monde ...

comme tout le monde excepté nous trois ... toi ... le petit matelot Le

Duc ... moi ... Muets aujourd'hui, Fred ne donne plus d'inquiétude,

bientôt, il sera convalescent, dans quelques jours sans doute, il se

lèvera. Comment feras-tu pour lui cacher ton désespoir? Toi qui

remplissais tout la maison ...

JEANNE. Alice, ma grande soeur, écoute-moi à ton tour. As-tu oublié? Il

y a cinq semaines, j'étais heureuse, j'étais aimée, j'avais un amant!

Je n'ai pas peur du mot, va!... Je l'adorais! J'étais près de lui ...

Tout à coup, un choc sourd, terrible, le mur s'enfonce, la mer entre ...

c'est tout ... Je ne me rappelle plus rien, jusqu'au moment où je me suis

trouvée dans une barque ... Un homme était penché sur moi, mais ce

n'était pas lui ... c'était Le Duc. Je ne pouvais pas parler ... Je le

regardais ... je voulais savoir. Alors de la main, il finit par me

désigner quelque chose, j'ai vu la mer ... rien que la mer ... des épaves.

Il est mort.

ALICE [prenant sa soeur dans ses bras]. Ma chérie! Ma pauvre chérie! Ma

pauvre petite ... je comprends ... Et cependant, Jeanne, Jeanne ... tu es

la femme de Fred ... il a besoin de toi ... il a besoin de s'appuyer sur

toi ... le voilà blessé, à peine convalescent. Il n'a plus de navire, il

ne peut plus combattre ... il va passer en Conseil de Guerre ... puisque

c'est la loi ... puisqu'il était commandant ... son honneur est en jeu, sa

carrière, sa liberté, je ne sais pas moi ... sa vie peut-être, Jeanne

pense à cela ... Jeanne!... Oublie, oublie.

La veille d'armes: Pièce en cinq actes · 第 51 / 79 题