CORLAIX, VERTILLAC, puis LES MATELOTS.
LA VOIX D'UN HOMME [venant de l'avant]. Alerte! Deuxième secteur!
VERTILLAC [sur l'avant de la passerelle]. Qu'est-ce qu'il y a?
UNE VOIX DE TIMONIER. Un feu par bâbord, à trois quarts devant.
VERTILLAC. Ah! bon, je vois. [Silence, puis Vertillac venant de l'avant
de la passerelle traverse de bâbord à tribord cherchant le commandant].
Commandant! la veille signale un feu de bâtiment.
CORLAIX [distrait]. A trois quarts par bâbord, oui.
VERTILLAC. Oui, mais je ne sais pas si j'ai la berlue ... mais ce
bâtiment-là m'a l'air d'être un bâtiment de guerre.
CORLAIX [qui revient brusquement à la situation]. Un bâtiment de guerre?
Voyons, Vertillac, il aurait ses feux masqués, votre bâtiment de guerre,
vous ne les verriez pas.
VERTILLAC [tendant ses jumelles]. Je sais bien! Mais tout de même,
prenez donc mes jumelles, voulez-vous, Commandant?
CORLAIX [prend les jumelles, donne un coup d'oeil et les rend à
Vertillac]. Tiens, tiens, j'ai la berlue aussi moi. Timonerie!
apportez-moi la longue-vue. [Jeu de scène.] Pas celle-là, voyons, la
télémétrique!
DAGORNE [qui se précipite]. Bougre d'empoté! Il sait pas seulement rien,
excusez Commandant, voilà!
CORLAIX. Silence sur la passerelle, Dagorne. [Il prend la longue-vue et
regarde assez longuement.]
VERTILLAC. Eh bien, Commandant?
CORLAIX Eh bien!... [Un silence.] Vertillac!... Rappelez la bordée de
quart aux postes de combat!
VERTILLAC. Les babordais aux postes de combat. [Mouvements, jeux de
scène, clairons, revenant vers Corlaix.] Commandant, l'enseigne de quart
qui fait une ronde?... si nous l'avions pour les pièces!
CORLAIX. Vous avez raison!... [Il se tourne vers le kiosque.] Allez donc
cherchez Monsieur Brambourg et priez-le de revenir sur la passerelle.
VERTILLAC [face à l'arrière]. Les pointeurs ... à bâbord trente-cinq
degrés!... hausses supérieures ... tir sur limite ... [Il se retourne
vers Corlaix.] Nous sommes parés, Commandant!
CORLAIX. Bien! Allumez les feux de reconnaissance!... Vertillac, votre
colonne est prête?
VERTILLAC. Bien sûr, Commandant, j'ai même fait vérifier les quatre
signaux par Brambourg, tout à l'heure ... [Il se tourne vers le kiosque.]
Korcuf ... première question!... allumez!...
KORCUF. C'est ça, Capitaine. [Il lève le nez.] La colonne est claire.
CORLAIX. [à Vertillac, il a regardé la colonne.] Rouge, blanc, bleu,
vert ... Première question. La première réponse? qu'est-ce que c'est,
Vertillac?
VERTILLAC. Première réponse ... rouge partout, Commandant.
[On voit très bien de la salle les feux du bâtiment signalé. Au fur et à
mesure que ce bâtiment est censé se rapprocher de l'_Alma_, les feux
sont devenus plus brillants et se sont écartés les uns des autres comme
il est vraisemblable. Au moment que Vertillac prononce la réplique
_rouge partout_ quatre feux rouges s'allument.
VERTILLAC. Exact.
CORLAIX. Exact! Entre nous ... je ne m'y attendais pas ...
VERTILLAC. Moi non plus.
CORLAIX. Donc ça serait français, ça? ah bah.
VERTILLAC. Qui diable ça peut-il être?
CORLAIX. Attendez avant de supposer. Il y a une autre question. Deuxième
question!
VERTILLAC. Korcuf! Allumez!
KORCUF. C'est ça!
[Sur le navire en vue les quatre feux rouges s'éteignent à la fois. Il
ne reste plus de visibles pendant un temps que les feux ordinaires de la
navigation.]
CORLAIX [à Vertillac]. Il doit nous répondre quoi?
VERTILLAC. Bleu partout.
CORLAIX. Voyons.
[A l'horizon quatre feux bleus s'allument en place de quatre feux rouges
qui viennent de s'éteindre.]
VERTILLAC. Cette fois ...
CORLAIX. Oui.
VERTILLAC. Pas l'ombre d'un doute. Tout ce qu'il y a de plus français.
[Corlaix a repris les jumelles de Vertillac et regarde obstinément].
CORLAIX. Tout de même il y a tension diplomatique ... à la rigueur il
n'aurait pas interprété la Tour Eiffel ... c'est encore dans les choses
possibles ...
VERTILLAC. Mais faut être imbécile pour naviguer comme ça, illuminer des
pieds à la tête, et pour rallier un camarade par l'avant et à grande
vitesse ... Un torpilleur allemand qui voudrait nous attaquer ne ferait
pas autre chose.
CORLAIX [les jumelles toujours]. Écartons-nous; ça lui donnera toujours
une leçon de manoeuvre! [Il se redresse.] L'homme de barre! à droite!
dix! quinze!... vingt!... toute!... oh!... là. télémétriste, la
distance.
LE TÉLÉMÉTRISTE. Quatre mille deux cents.
VERTILLAC. Voulez-vous qu'on allume les feux, Commandant?
CORLAIX. Jamais de la vie!
VERTILLAC. Puisqu'il est français!
CORLAIX. Oui, mais vous avez dit vous-même qu'il manoeuvre exactement
comme s'il était autre chose. [Il a repris les jumelles.] Pouvez-vous
compter ses cheminées?
VERTILLAC [lunette télémétrique] Une, deux, trois ... voyons, voyons, je
vois double ... j'en compte quatre.
CORLAIX. Eh bien! tous nos croiseurs ont quatre cheminées!
VERTILLAC. Pas comme ça, Commandant!... Un seul groupe, de quatre
cheminées également distantes!... Dans ce genre-là, je ne vois pas que
nous ayons grand'chose ...
CORLAIX [à la porte du kiosque]. Dressez la barre! Zéro! à gauche
cinq!... cinq!... dix ... dix ... vingt ... vingt ... à gauche toute!
Dressez! Dressez! Rencontrez! Rencontrez! Télémétriste!... la distance!
LE TÉLÉMÉTRISTE. Trois mille cinquante.
CORLAIX. Suivez attentivement ... De cent mètres en cent mètres.
[Brambourg arrive sur la passerelle.]
BRAMBOURG. A vos ordres, Commandant. Rien de particulier à la ronde.
CORLAIX. Brambourg, aux signaux. Signalez par la colonne. "Écartez-vous
de ma route" ...
BRAMBOURG. Écartez-vous de ma route!... Bien, Commandant ... Timonier ...
La tactique de nuit!
CORLAIX. Signal 2605 si j'ai bonne mémoire, vérifiez tout de même.
[Le timonier s'approche avec le volume.]
BRAMBOURG [au timonier]. Cherchez à 2605.
CORLAIX. Oui, signal 2605. Chapitre 48. Bâtiments isolés. Plus vite que
cela, mon ami!...
BRAMBOURG [qui feuillette]. Voilà, Commandant: 2605: Écartez-vous de ma
route.
CORLAIX [à Vertillac]. Votre montre, Vertillac! Comptez-moi soixante
secondes! S'il n'a pas indiqué sa manoeuvre à la soixantième ... [Il
commande.] Chargez les pièces.
[Bruit de culasse.]
CORLAIX. La distance?
LE TÉLÉMÉTRISTE. Deux mille quatre cents.
CORLAIX. Vertillac! ne le lâchez pas avec vos jumelles! s'il vient sur
sa gauche, je n'attendrai pas la soixantième seconde!
VERTILLAC. Les pointeurs, suivez le but! [Cet ordre et les ordres à
l'artillerie sont arrivés sans élever la voix dans le kiosque de
navigation où les matelots manient des transmetteurs d'ordres.]
Brambourg! Prenez l'artillerie! Faites le nécessaire!
BRAMBOURG. Le but est le croiseur à quatre cheminées qui vient de
l'avant. Sur la première cheminée à la flottaison!
[Sourde détonation au loin, jet de vapeur très blanche, parmi les feux
du bâtiment qui vient.]
CORLAIX. Hausse supérieure!... Commencez le feu!...
BRAMBOURG [du kiosque se retournant]. Hein?
VERTILLAC [commandant par-dessus Brambourg]. Allumez donc les lampes
rouges, toutes les sections! [A Brambourg] Quoi! vous n'avez pas vu
qu'ils viennent de lancer une torpille?
[Violente détonation des pièces.]
CORLAIX. Clairons, fermeture des portes étanches. Prenez votre temps les
pointeurs, ne vous pressez pas. Vous voyez la torpille quelqu'un?
BRAMBOURG. Je ne vois rien.
VERTILLAC. La mer est grande, il y a de la place à côté de nous.
Qu'est-ce qu'ils fichent donc là-bas ils ont éteint leurs feux?
CORLAIX. Tant mieux pour lui.
KORCUF [toujours à la barre]. Ils ont pas fait exprès, Capitaine. Ils
ont reçu!
DAGORNE [à Corlaix] L'ennemi est coulé bas, Commandant.
CORLAIX. Je crois que moi aussi.
VERTILLAC [accourt]. Vous êtes blessé, Commandant?
CORLAIX. Oui, l'épaule gauche, sauf erreur, ne doit plus tenir à
grand'chose.
VERTILLAC. Le docteur, Nom de Dieu, appelez le docteur Rabeuf.
[Les canons ont cessé le feu, dans le silence détonation basse.]
VERTILLAC [se redressant]. Tonnerre de nom d'un chien!... La
torpille!...
[Corlaix assis sur son pliant et presque affaissé se redresse
brusquement la main droite à la rambarde.]
CORLAIX. Les tribordais sur le pont ... En haut tout le monde ... Appelez
l'officier en second!
VERTILLAC. Commandant, mais vous êtes blessé!... gravement blessé!
CORLAIX. Vous pouvez y aller du superlatif, mortellement blessé! du
moins ça me semble ... Et puis après?
VERTILLAC. A vos ordres!
CORLAIX. Armez la baleinière de sauvetage, d'abord ... la bordée de quart
à débarquer les embarcations.
VERTILLAC. Bien, Commandant!
[Il fait demi-tour et chancelle près de descendre l'échelle.]
CORLAIX. Vous êtes blessé aussi, vous!
VERTILLAC. Peut-être bien ... Le même obus ...
[Il s'affaisse soudain.]
CORLAIX. Brambourg! Remplacez! débarquer les embarcations!...
[Brambourg salue, descend l'échelle. Il croise Rabeuf qui monte à
demi-vêtu.]
RABEUF. Eh bien?
CORLAIX. Ah! te voilà ... vite!... Regarde celui-là!
RABEUF [se penche sur Vertillac, il se relève]. Celui-là? c'est fini ...
il est mort. [Corlaix se découvre et jette sa casquette.] Mais toi? je
croyais que c'était toi!
CORLAIX. Moi aussi ... Eh! bien, l'officier en second, l'a-t-on prévenu?
[Rabeuf, malgré la résistance de Corlaix ouvre la redingote et examine
l'épaule.] Mais laisse-moi donc tranquille, nom d'un chien!... puisque
je te dis que j'ai mon compte. Les choses sérieuse d'abord!... Est-ce
que le bâtiment ne commence pas à donner de la bande?
[Tous deux regardent vers l'avant avec attention. Le Duc qui a combattu
à la pièce d'artillerie de bâbord et qui s'occupe maintenant d'amarrer
sa pièce s'arrête tout d'un coup, regarde aussi, fait un geste comme
pour se précipiter vers l'échelle puis se ravisant appelle:]
LE DUC. Diquelou!
[Il prend à part et lui parle tout bas avec animation.]
DIQUELOU. Bon sang de bon Dieu! en voilà une histoire! Et alors?
LE DUC. Gueule donc pas comme ça, bougre d'abruti!
DIQUELOU [baissant la voix]. Alors ... elle est là, en bas, dans la
chambre de l'autre?
LE DUC. Puisque je te dis. Viens la chercher avec moi, je ne pourrai
jamais tout seul.
DIQUELOU [coup d'oeil à l'extérieur]. On va couler, tu sais! si nous
descendons, nous n'aurons pas le temps de remonter.
LE DUC. Je m'en fous!
DIQUELOU. Si tu t'en fous, moi aussi.
[Ils se précipitent en bas tous les deux et disparaissent dans
l'échelle.]