JEANNE [baissant la voix d'instinct]. Qu'est-ce que c'est?
D'ARTELLES. C'est la porte de la chambre à côté.
JEANNE. Comme les bruits s'entendent d'une chambre à l'autre!
D'ARTELLES. Je t'ai dit: la maison est en acier: acier, papier. Chut!
écoute!
[Fracas de chaises.]
LA VOIX DE BRAMBOURG. Nom de Dieu de nom de Dieu!
JEANNE. Qui est-ce?
D'ARTELLES. Brambourg.
JEANNE. Brambourg? Comment? Tout à l'heure le quartier-maître a dit
qu'il était de quart, Brambourg. On peut donc quitter la passerelle
quand on est de quart?
D'ARTELLES. Il faut croire. Mais d'ordinaire, c'est plutôt défendu.
[Fracas de chaises. Un porte bat.] Ah! il s'en va.
[On frappe à la porte brutalement.]
JEANNE. Oh! mon Dieu! c'est lui!
[Ils se regardent. On frappe de nouveau.]
LA VOIX DE BRAMBOURG. D'Artelles, s'il vous plaît, mon vieux. Vous ne
dormez pas, que diable! depuis vingt minutes, vous ne faites que sonner
toute la timonerie.
D'ARTELLES [bas]. Il sait que je suis réveillé.
JEANNE. Ouvre-lui, cela vaut mieux.
[Elle se blottit sur le lit et se cache derrière les rideaux. Nouveaux
coups à la porte.]
D'ARTELLES [à Brambourg, très haut]. Hein, quoi? qui est-ce?
LA VOIX DE BRAMBOURG. Moi voyons! moi, Brambourg!
[D'Artelles arrange le rideau et fait disparaître tout ce qui peut
signaler la présence d'une femme.]
LA VOIX DE BRAMBOURG. Quoi! bon Dieu! je sais comment c'est fait un
homme en chemise. Vous êtes un peu trop pudique ... ne vous mettez pas en
habit pour me recevoir ... C'est pour aujourd'hui ou pour demain?
D'ARTELLES [constatant d'un regard que la chambre est en ordre]. Hé;
entrez donc au lieu de crier, entrez! qui vous en empêche?
[Brambourg secoue la porte.]
LA VOIX DE BRAMBOURG. Ouvrez donc!
[D'Artelles ouvre. Brambourg paraît.]
BRAMBOURG. Tiens! vous ne vous êtes pas couché cette nuit?
D'ARTELLES. J'allais le faire. J'ai travaillé un peu. Je tombe de
sommeil ... et si vous n'avez pas quelque chose de très pressé à me
dire ...
BRAMBOURG. Si justement, mais je ne serai pas long.
D'ARTELLES. J'écoute.
BRAMBOURG. Vous avez bien reçu, il y a quinze jours ou trois semaines,
une lettre de je ne sais qui, lequel je ne sais qui, désigné pour le
diable vauvert, et fiancé de neuf ou marié de frais demandait un
permutant?
D'ARTELLES. Oui, une lettre du petit Garnault.
BRAMBOURG. Parfaitement, c'est ça. A-t-il trouvé son permutant, le petit
Garnault?
D'ARTELLES. Pas que je sache.
BRAMBOURG. Vous le connaissez?
D'ARTELLES. Suffisamment.
BRAMBOURG. Voulez-vous lui télégraphier que je permute s'il accepte
d'avoir son sac à bord de l'_Alma_.?
D'ARTELLES. C'est tout ça?
BRAMBOURG. Oui, c'est tout ça ... Ça ne vous paraît pas suffisant?... Moi
je trouve que si ... Non, vous savez d'Artelles, voilà tantôt douze ans
que je roule ma bosse de Brest à Toulon pour le cap Horn avec tangage à
la clé, bord à bord avec tout ce que la marine française compte de gens
particulièrement mal élevés, mais avec un Corlaix, jamais encore,
celui-là est le premier.
D'ARTELLES. Brambourg!
BRAMBOURG. Ah! oui, le premier.
D'ARTELLES. Qu'est-ce qu'il vous à fait?
BRAMBOURG. Toutes les saletés possibles depuis que je le connais ... Hier
au soir, après ce dîner idiot, il est vrai que je lui ai donné une
petite leçon, mais tout à l'heure sur la passerelle il a voulu revenir
là-dessus. Dame! je me suis rebiffé ... ça a été assez chaud. Et
finalement, savez-vous ce qu'il a trouvé de mieux? C'est de m'envoyer
faire une ronde pour la seconde fois d'aujourd'hui.
D'ARTELLES. Mais c'est son droit.
BRAMBOURG. Est-ce que c'est son droit de me parler sur ce ton cassant
comme on ne parle pas à des domestiques? Il est officier? Eh bien, moi
aussi!
D'ARTELLES [bâille]. Pardonnez-moi ...
BRAMBOURG. C'est vrai, vous avez sommeil ... Allons, bonsoir ... N'oubliez
pas mon télégramme. [Par le hublot resté ouvert une lueur entre dans la
chambre.] Qu'est-ce que c'est que ça? [Il va au hublot ouvert, vivement
il a marché vers bâbord.] A quatre ou cinq quarts sur l'avant du
travers, vous voyez bien! C'est illuminé, on dirait l'avenue de l'Opéra.
D'ARTELLES. Un paquebot, alors?... [Il regarde.] Heu! ça n'en a pas
l'air!
BRAMBOURG. Ce ne peut pas être un bâtiment de guerre tout de même, tous
les feux sont clairs!... une nuit de mobilisation!
D'ARTELLES. C'est vrai! les feux seraient masqués! Et pourtant, tenez,
les feux de reconnaissance.
[Les feux du bâtiment qui approche en ce moment sont visibles à travers
le hublot pour toute la salle. Aux derniers mots de la réplique
précédente, quatre feux rouges en ligne verticale se sont allumés et
clignotent régulièrement.]
BRAMBOURG. Oui, rouge partout!... Nous avons fait la première question,
c'est la première réponse. Nous allons faire la seconde question, vous
allez voir la seconde réponse! Bleu partout! [Les quatre feux rouges
s'éteignent, sont remplacés au bout d'une dizaine de secondes par quatre
feux bleus.] Là! qu'est-ce que je disais!
D'ARTELLES. Parfaitement! C'est vous qui avez fait le calcul?
BRAMBOURG. Oui, Rouge partout, bleu partout.
D'ARTELLES. Alors, bateau français.
BRAMBOURG. Heu ...
D'ARTELLES. Puisqu'il a répondu aux signaux. Un navire ennemi, il
faudrait qu'il devine.
BRAMBOURG. Deviner, non. Calculer. Oui.
D'ARTELLES. Elles sont secrètes, les tables de calcul.
BRAMBOURG. Mon pauvre vieux, il n'y a rien de secret. Tenez, l'année
dernière, j'étais embarqué dans l'escadre internationale de
l'Adriatique. Nos camarades Anglais, Italiens, Autrichiens, Allemands,
les voyaient journellement, les signaux de reconnaissance. De là à les
interprêter, à trouver le truc, il n'y a qu'un pas. [Regardant par le
hublot.] En tout cas, nous sommes en guerre et voilà un croiseur qui
avance sur nous aussi vite qu'il le peut. Mais regardez donc s'il
avance! c'est naturel, ça? Bon Dieu! je remonte.
D'ARTELLES. [qui jette des regards inquiets vers le rideau.] C'est ça.
BRAMBOURG. Vous venez?