[Jeanne, assise dans l'ombre, la tête dans les mains, est placée de
telle façon que Le Duc ne la voit pas.]
D'ARTELLES. Qui ta dit de venir?
LE DUC. Personne ne m'a dit, Lieutenant. Seulement j'étais réveillé et
alors comme j'ai entendu que vous sonniez une troisième fois, je me suis
dit que ça devrait être comme si que vous auriez besoin de moi aussi
donc.
D'ARTELLES. Tu est bon petit, oui, tu as deviné ... J'ai besoin de toi.
Ferme la porte, ferme à clé.
LE DUC. A clé?
D'ARTELLES. Oui. [Le Duc ferme la porte, s'en retourne, avance de trois
pas. D'Artelles le regarde.]
D'ARTELLES. Le Duc, mon gosse ... regarde-moi.
LE DUC. Oui, Lieutenant.
D'ARTELLES. Écoute: cette nuit, il est arrivé un grand malheur.
LE DUC. Un grand malheur? [D'Artelles fait oui de la tête.] Pas à vous
qu'il est arrivé, Lieutenant, ce grand malheur?
D'ARTELLES. Si, à moi, à moi ... et à une autre personne.
LE DUC. On peut y faire quelque chose, Lieutenant, au moins?
D'ARTELLES. Peut-être, oui, je vais t'expliquer: Hier soir, il y avait
deux dames à dîner, chez le Commandant, tu te rappelles? [Le Duc fait
oui de la tête.] Deux dames, tu sais qui?
LE DUC. Oui-da!
D'ARTELLES. Eh bien, c'est à une de ces dames que le grand malheur est
arrivé aussi ... juste comme elle allait quitter le bord, figure-toi,
elle est tombée évanouie ... et dans ce moment-là il n'y avait personne à
la coupée.
LE DUC. Il n'y avait personne?
D'ARTELLES. Personne ... personne, excepté moi. Comme tu penses bien, je
l'ai tout de suite emportée pour la soigner, mais pendant ce temps-là le
canot à vapeur a poussé du bord.
LE DUC. Le canot a poussé? Mais la dame?
D'ARTELLES. [Il regarde fixement Le Duc puis il le prend par les épaules
et le tourne vers Jeanne]. La dame? La voilà, mon pauvre petit.
LE DUC. Oh! ma Doué! bon sang! Misère!
[Silence. Jeanne appuie sur ses yeux sa main ouverte.]
D'ARTELLES. Tu vois ce que c'est, mon gosse, Mme de Corlaix était bien
malade tantôt ... c'est moi qui la soignais, je n'ai rien dit à
personne ... naturellement.
LE DUC. Eh oui donc!
D'ARTELLES. Seulement voilà le grand malheur: nous sommes appareillés.
LE DUC. Bon sang! misère!
JEANNE. Je sais que vous aimez M. d'Artelles, n'est-ce pas? [Le Duc fait
un simple signe de tête très grave.] Et vous aimez bien le Commandant,
aussi?
LE DUC. Oui Madame, je l'aime bien ... parce que le Commandant ... c'est
un homme juste!
JEANNE. C'est vrai. Il est juste, et il est bon aussi ... très bon.
Alors, il ne faut pas que le Commandant ait du chagrin. C'est cela que
je voulais vous dire.
D'ARTELLES. La chose qu'il faut, c'est que personne à bord ne sache! Tu
comprends? Demain, d'abord toute la journée, la chambre sera fermée à
clé, n'est-ce pas? Il y a deux clés je crois?
LE DUC. Oui-da! Celle-ci et l'autre qui est chez le chef.
D'ARTELLES. J'irai la lui prendre et je te donnerai cette-ci à toi.
Comme cela nous aurons chacun notre clé et personne du bord ne pourra
entrer dans la chambre excepté nous deux ... même s'il y avait le feu
dans les soutes à poudre!
LE DUC. Il faut que ça soit comme ça, oui.
D'ARTELLES. Tu iras dire à l'office du carré que je suis malade et que
je veux déjeûner et dîner ici. Le maître d'hôtel voudra m'apporter le
menu lui-même, mais tu lui diras que j'ai très mal à la tête et que je
ne veux pas qu'on fasse du bruit en cognant à ma porte. Tu lui montreras
la clé en manière de preuve.
LE DUC. C'est ça, Lieutenant.
D'ARTELLES. Je ne sais pas quel quart j'aurai dans la journée, mais
n'importe lequel, ce seront toujours quatre heures qu'il me faudra
passer là-haut sans pouvoir tu tout redescendre ni donner le moindre
coup d'oeil ici. Mon petit, pendant que je n'y serai pas, tu
t'arrangeras, toi, pour y être.
LE DUC. Soyez tranquille, Lieutenant.
D'ARTELLES. Et tu viendras de temps en temps, par exemple ... de quart
d'heure en quart d'heure, faire un petit tour sur la passerelle et me
raconter si tout va bien.
LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant! je ferai tout comme vous dites et
j'apporterai aussi à manger à Madame ... tout ce que je trouverai de
meilleur ... Enfin, pareil comme si ce serait vous, Lieutenant.
D'ARTELLES. Tu es un très bon petit.
LE DUC. Vous non plus, Madame, faut pas avoir crainte. Ça ira! Je vous
assure que ça ira ... [à d'Artelles] Lieutenant, par exemple, une fois
comme ça qu'on sera à Bizerte, qu'est-ce-que nous ferons aussi donc?
D'ARTELLES. Nous filerons tous les trois ensemble la nuit par un pointu
quelconque.
LE DUC. C'est ça. Je connais des Bicots qui ont des pointus, ça coûtera
trente à trente-cinq sous, Lieutenant, rien que ça. Et après qu'on sera
à terre?
D'ARTELLES. Le premier paquebot pour la France, tu comprends que ce sera
le bon!
LE DUC. J'y pensais pas, c'est vrai. [Il se rapproche de d'Artelles, bas
et confidentiel.] Si c'est des fois que vous n'auriez pas assez
d'argent; Lieutenant, vous avec la dame ... j'ai soixante-sept francs
marqués sur mon livret de caisse d'épargne, vous savez ...
D'ARTELLES. J'ai assez d'argent, ne t'inquiète pas ... Mais ce n'est pas
pour te refuser, tu sais, et tiens! des fois comme tu dis, s'il me
manquait quelque chose, mon petit gosse, je te promets que je te
demanderais tes soixante-sept francs. Donne-moi une poignée de main.
JEANNE. A moi aussi, voulez-vous?
[Jeanne lui serre la main d'une bonne et franche secousse. Le Duc
reprend la main et la baise gauchement.]
D'ARTELLES. Maintenant, fous le camp, retourne à ton poste ... surtout ...
il ne faut rien dire à personne, tu sais, à personne, jamais! pas même à
ton père ni à ta mère ... pas même au recteur, en cofession!
LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant, mon père et ma mère d'abord ...et
le recteur ... y sont à Châteauneuf en Finistère.
D'ARTELLES. Enfin, pas un mot, hein? Foi de matelot!
LE DUC. Ils m'arracheraient plutôt la langue s'ils voulaient. A tantôt,
Lieutenant et Madame ...
[Il sort.]