JEANNE. C'est vrai, il faut partir. [Elle cherche son manteau.]
Heureusement que vous me restez fidèle, sans cela je ne trouverais
jamais mon manteau.
D'ARTELLES [qui trouve le manteau à l'autre bout de la pièce, éclatant
de rire.] Le voilà, vous ne brûliez guère.
JEANNE. J'aurais pu chercher longtemps. [D'Artelles l'aide à enfiler son
manteau.] Allons bon! et la manche maintenant! j'ai retrouvé mon
manteau, mais j'ai perdu la manche. Cela peut-il vous rendre stupide une
grande joie.
D'ARTELLES. Oh! oui.
JEANNE. Comment oui? Tu n'es pas joyeux, toi?
D'ARTELLES. Par exemple!
JEANNE. Mais puisque c'est la paix!
D'ARTELLES. Ah! en effet. [Joyeusement, malgré lui.] Je ne pensais plus
à ça!...
JEANNE. Pourquoi ris-tu?
D'ARTELLES. Je ne ris pas.
JEANNE. Ah! eh bien, moi je ne ris plus.
D'ARTELLES. Tant pis pour moi. C'était si charmant, si communicatif ...
Je riais comme un idiot. Pourquoi me demandes-tu?... Hé! mon Dieu, parce
que, parce que je suis jeune, parce que tu as une robe adorable, parce
que tu es délicieusement jolie ... Voilà! Tu me regardes?
JEANNE. Je ne te reconnais pas. Et tous ces officiers non plus.
D'ARTELLES. Chut! ils écrivent. Ne les dérange pas. Ce sont des enragés.
Tu sais que la marine est notre plus grande école de littérature!
JEANNE [qui n'écoute pas]. Cette dépêche ... qu'est-ce qu'elle signifiait
au juste?
D'ARTELLES. Hé! le commandant te l'a bien dit!
JEANNE [même jeu]. La paix peut-elle rendre si joyeux des officiers
français?
D'ARTELLES [très sérieux, maintenant]. Ne les calomnie pas. Tu en aurais
vu bien d'autres si la dépêche avait apporté une meilleure nouvelle.
J'en sais quelque chose. Mon père était à Saint-Cyr quand la guerre de
70 éclata. Il m'a raconté souvent ... Ah! je te jure que ce fut une belle
fête. Toute la promotion en même temps recevait le grade de
sous-lieutenant. Sous-lieutenants tout à coup en pleine bataille!... des
gamins de vingt ans, songe donc!... La grande veine, quoi! Tu ne peux
pas t'imaginer comme ils hurlaient de joie. Immédiatement sans qu'on
n'ait jamais pu savoir qui en avait eu l'idée le premier, ils firent un
beau serment de gosses et de Français. Un serment absurde, mais si
beau ... Celui de charger leur première charge en gants blancs et le
casoar au képi. Toute la journée ce fut un délire indescriptible.
C'était à qui aurait le premier son galon cousu sur sa manche. Songes-y!
un galon qui vous donne le droit de s'exposer plus que les autres! On se
bousculait, on se battait déjà. On parlait sans entendre les réponses.
Les petites lingères de l'école ne savaient où donner de la tête. Elles
cousaient, elles cousaient des galons sans relâche, et le soir, chacune
d'elles comptait plusieurs centaines de francs dans sa poche et
plusieurs centaines de baisers à son cou. Des pourboires tout ça! Ah!
comme ça sonnait clair! la belle musique! les secrets les mieux gardés
jusqu'alors on ne peut plus les tenir. [Prenant les mains de Jeanne.] On
est ivre, on est fou!
JEANNE. Georges!
D'ARTELLES. Pardonne-moi ... J'ai perdu la tête ... Je m'étais juré de ne
rien changer aux choses. Tu ne t'étais pas aperçue ...
JEANNE. C'est la guerre. [Passant la main sur le front de d'Artelles et
le regardant avec une infinie pitié.] La guerre! et tu vas partir ...
LA VOIX DE DAGORNE [par l'entrebâillement de la porte]. La canot à
vapeur est paré.
[La porte se referme. Jeanne et d'Artelles se sont séparés.]
JEANNE. Moi aussi, il faut que je parte et peut-être que jamais ...
[Elle n'a pas le courage d'achever.]
D'ARTELLES. Non! cela serait une trop grande injustice! Tu ne peux pas
t'en aller ainsi!... Tiens, je t'en supplie ... Il est dix heures: à onze
heures, le canot à vapeur doit retourner à terre pour le service ...
c'est moi qui l'expédierai, personne ne sera là ... donne-moi cette
heure-là, cette toute petite heure ... Ne dis pas non!
JEANNE. Tu sais bien que c'est une chose impossible.
D'ARTELLES. Mais non! sous la capote du canot qui peut voir s'il y a une
femme ou deux? Ne dis pas non tout de suite. Une ruse quelconque ... un
objet oublié, par exemple ... Tout le monde court à sa recherche ... Tu
restes seule sur le pont. Libre!
JEANNE. Assez!
D'ARTELLES. Ma chambre est juste en face de l'échelle du panneau des
officiers. D'ailleurs, tu connais le croiseur ... Je t'en supplie, si
j'ai mérité un beau souvenir, fais qu'il n'y ait qu'une femme tout à
l'heure, sous la capote du canot, et cela est facile avec la complicité
de ta soeur. Dans une heure, tu repartiras sans que personne t'ai vue.
Songe que peut-être jamais ...
JEANNE. Oh! tais-toi!