JEANNE, ALICE, CORLAIX, FERGASSOU, BIRODART, VERTILLAC, BRAMBOURG,
D'ARTELLES, à table.
[CORLAIX, debout, le verre en main.]
Messieurs, avant de passer au salon, permettez à votre commandant de
vous remercier de l'honneur et du plaisir que vous lui avez procurés en
acceptant de dîner à sa table. Un soir de mobilisation, il n'est pas
très gai d'être consignés tous à bord, au lieu d'aller à terre faire ses
adieux à la paix qui sera peut-être défunte demain. Le service de la
nation nous l'ordonnait, nous n'avions tous qu'à obéir joyeusement. Moi,
d'ailleurs, j'aurais eu mauvaise grâce à rien regretter puisque ma
famille m'a fait la charité de venir à moi qui ne pouvais aller à elle
et que mes officiers, qui sont ma famille également, ma famille de
marin, ont bien voulu ce soir m'entourer aussi. Aussi, je tiens à me
conformer au rite de la bonne tradition maritime et je lève mon verre,
Messieurs, à la santé de tous ceux et de toutes celles qui sont vos amis
et dont vous regrettez l'absence.
FERGASSOU. [Accent provençal qu'il exagère de temps en temps, par
plaisanterie. Cet accent ne sera presque plus perceptible au 3e acte.]
Commandant, à la vôtre! pour les toast [il prononce to-ast] vous êtes un
peu là, coquin de sort! Ça n'est pas tout ça. Il faut que quelqu'un lui
réponde au Commandant.
CORLAIX. Oh! mon cher, pas de corvée ici, je dispense ...
FERGASSOU. Corvée, que vous dites?...
D'ARTELLES [debout le verre en main.] La corvée sera pour le commandant
[geste vers Corlaix] qui va être obligé de m'écouter.
ALICE. Bravo!
FERGASSOU. Ça va bien, il sait y faire, allez d'Artelles, roulez! zou!
D'ARTELLES. Commandant, je sollicite d'abord votre indulgence ... c'est
la première fois.
FERGASSOU. On le sait ... le début, l'émotion inséparable, allez de
l'avant, zou! roulez, je vous dis! zou!
D'ARTELLES. Ce n'est pas seulement qu'il s'agit d'un début ...
BRAMBOURG. De quoi diable, alors!
ALICE. Silence aux interrupteurs!
D'ARTELLES. Il s'agit de ceci: que nous tous tant que nous sommes,
c'est-à-dire tout l'état-major et tout l'équipage de notre bonne vieille
_Alma_.
FERGASSOU. Coquin de sort! y parle comme un député cet enseigne.
D'ARTELLES.... Bref, trois cents hommes au total, nous étions ce
matin ...
BRAMBOURG. Pas plus tard qu'il y a peu d'instants.
D'ARTELLES.... nous étions trois cents hommes très malheureux.
FERGASSOU. Malheureux, c'est-à-dire que c'était épouvantable.
D'ARTELLES. C'est bien simple: voilà six jours que sous prétexte d'une
mission secrète ... et secrète ... on sait ce que parler veut dire.
BRAMBOURG. Excepté les journaux, personne n'en sait rien.
ALICE. Bravo! Fred, à propos, il n'y a toujours rien de nouveau?
CORLAIX. Nous ne savons toujours rien; nous attendons toujours le
télégramme de Paris. Mais, je vous en prie, la parole est à l'orateur.
D'ARTELLES. Merci, Commandant. Je répète: voilà six jours que nous
sommes tous consignés à bord dans l'attente de cet appareillage
problématique, en sorte que ce soir, qui est peut-être notre dernier
soir de paix, notre "Veille d'Armes", quoi, nous nous apprêtions tous
à souper à la mode des anciens chevaliers ...
ALICE. Ils jeûnaient les anciens chevaliers ...
D'ARTELLES. C'est bien ce que je voulais dire, Mademoiselle, nous nous
apprêtions tous à jeûner comme eux, et vous nous avez épargné cette
tristesse-là, Commandant, vous nous l'avez épargnée somptueusement,
d'abord en nous réunissant autour d'une table de famille, et de plus, en
y faisant asseoir avec nous de quoi réjouir nos yeux et de quoi
réconforter nos coeurs. C'est de cela surtout que je tiens à vous
exprimer notre reconnaissance. Et je suis sûr que vous ne m'en voudrez
pas si je lève mon verre à la santé de vos charmantes invitées plutôt
qu'à la vôtre comme je devrais le faire.
[Corlaix s'incline.] [Applaudissements, bravos, etc. Brouhaha, Corlaix
se lève. Tout le monde l'imite.]
CORLAIX. Merci, d'Artelles. Gentil comme toujours!... Et sur ce ...
Mesdames ...
[Fergassou s'avance vers Mme de Corlaix, Rabeuf vers Alice.]
FERGASSOU. Hé bé, Madame, sans avoir l'air de rien, c'est un petit
compliment de derrière les fagots qu'il vous a tourné, ce d'Artelles.
JEANNE. Je crois bien. [Elle prend le bras de Fergassou, puis s'arrête.]
Et tenez, j'ai même envie de lui dire merci ... Commandant Fergassou vous
êtes trop gentil pour m'en vouloir. [Elle lâche le bras de Fergassou,
court à d'Artelles, passe avec lui. Jeux de scène. Ils causent à voix
basse. Alice passe au bras de Rabeuf, Birodart, Fergassou, Vertillac et
Brambourg ferment la marche.]
BRAMBOURG. [à Fergassou] Vous voilà en pénitence, commandant Fergassou:
privé de jolie femme.
FERGASSOU. Mon brave Monsieur Brambourg, ce qui me priverait, moi, quand
je peux faire plaisir à mes amis, ce serait de ne pas le faire.
VERTILLAC. Avec l'autorisation du Commandant, si nous organisions un
bridge? [Ils sont tous passés. Ils se séparent. Rabeuf et Fergassou se
retrouvent en tête à tête, au premier plan. La scène a changé pendant ce
dialogue. La table est maintenant desservie, les tapis verts en place.]
BIRODART. A la bonne heure!... Un petit bridge de mobilisation.
JEANNE. Encore ce mot ... Ah! ça, vous croyez donc tous que cette chose
soit possible?
FERGASSOU. Hé! hé! les rumeurs sont assez fâcheuses.
RABEUF. D'ailleurs, Madame, c'est à vous de nous renseigner. Qu'est-ce
qu'on fait à Toulon?
JEANNE. Ah! on bavarde ... on s'exalte ... on compte les armées ... que
sais-je?
D'ARTELLES. Bref, beaucoup de bruit pour rien.
JEANNE. Mais cette mission? Pourquoi cette mission? C'est cela qui
m'inquiète. Pourquoi envoyer l'_Alma_ à Bizerte?
CORLAIX. Ma chère Jeanne, nous ne sommes pas encore partis. Un
contre-ordre est si vite arrivé.
JEANNE. Il serait le bienvenu. Quelle joie!
FERGASSOU. Alors, espérons le.
JEANNE. En attendant, vous êtes là ... sous pression.
CORLAIX. Au fait, Birodart, où en sommes-nous pour les feux?
BIRODART. Rien de nouveau, Commandant. Nous avons toujours 24 chaudières
en pression et nous pouvons appareiller et faire route 30 minutes après
que vous en aurez donné l'ordre.
CORLAIX. Combien de charbon déjà brûlé?
BIRODART. 250 tonnes environ?
CORLAIX. 12.000 francs de fumée! Mécanicien, vous coûtez cher.
BIRODART. Pas moi, la mission.
[Vertillac, Brambourg sont debout autour de la table de bridge.]
VERTILLAC. Birodart, vous en êtes?
BIRODART [à Corlaix]. Vous permettez, Commandant? [Il va les rejoindre.
Corlaix reste auprès de Fergassou et de Rabeuf. Jeanne cause à voix
basse avec d'Artelles, Alice circule, servant le café.]
JEANNE [à d'Artelles]. Vous, vous avez l'air ravi! Ça vous plairait, je
parie, qu'il y eût la guerre.
D'ARTELLES. Ma foi ... oui!
JEANNE. Et ceux que vous laisseriez derrière vous?
D'ARTELLES. Il n'y en a pas. Personne.
JEANNE. Comment? Personne? Vous n'avez pas de famille?
D'ARTELLES. Si ... lointaine.
JEANNE. Et ... c'est tout?
D'ARTELLES. Presque tout. [Bas.] Mauvaise!
JEANNE. Chut! prends garde!
ALICE. Monsieur d'Artelles, à mon secours! Toute seule, je n'arriverai
jamais à satisfaire ma clientèle.
D'ARTELLES [se précipitant]. Je vous demande pardon, Mademoiselle.
ALICE. Je vous charge du sucre.
D'ARTELLES. Merci de la confiance!
FERGASSOU. Enfin! voilà donc un enseigne qui va servir à quelque chose.
ALICE [bas, à Jeanne]. Méchante, méchante!
JEANNE. Pourquoi?
ALICE [lui montrant Corlaix]. Regarde ce monsieur, là-bas ... C'est ton
mari. Tu es sûre de ne pas l'oublier, des fois? Il t'a regardée, tu
sais, pendant tout le dîner ... Il t'a regardée ... d'un regard si tendre,
si tendre ... ça m'a crevé le coeur. On parle de mobilisation, personne
ne sait ce qui se passera demain et toi ... Qu'est-ce qu'il te racontait
donc, cet enseigne?
JEANNE. Que tu es bête! Rien du tout, naturellement!
ALICE. "Naturellement!" Tu es admirable. Comme si je ne savais pas ce
que les hommes disent aux femmes ...
JEANNE. Tu m'as l'air d'une femme, toi! Espèce de petite fille!
ALICE. Comme si on avait besoin d'être mariée pour ...
JEANNE. Oh! ne dis pas d'inconvenances!
ALICE. Zut! je suis une vieille fille! Pas une petite. Les vieilles
filles ont le droit de dire ce qu'elles veulent! Et moi, ce que je veux,
c'est que tu ne fasses pas de chagrin à ton mari. Tu es une brave petite
bonne femme aussi vrai que ta soeur est une vieille bête dont tu fais
tout ce que tu veux. Est-ce vrai?
JEANNE [l'embrassant en riant]. Oui.
ALICE. Alors, va l'embrasser aussi, lui ... le monsieur là-bas! Ton
mari ...
BRAMBOURG [qui s'est approché des deux femmes, à Jeanne]. Faut-il vous
inscrire au bridge, Madame?
JEANNE [qui à la vue de Brambourg n'a pu se défendre d'un léger
mouvement de répulsion,--d'un ton cassant]. Non, Monsieur, je ne jouerai
pas.
[Brambourg s'incline en souriant.]
BRAMBOURG [à Alice]. Et vous, Mademoiselle?
ALICE. On ne sait pas ... Peut-être ... oui ...
BRAMBOURG [rapportant la réponse à ceux qui sont vers la table de
bridge]. Madame de Corlaix dit non et Mademoiselle Perlet dit:
peut-être.
ALICE [bas, à Jeanne]. Tu as une façon de rembarrer les gens!
JEANNE. Celui-là m'exaspère!
ALICE. Pourquoi? Il te fait la cour?
JEANNE. La cour! Tu t'y connais!
[Alice va vers la table de bridge où Vertillac et Birodart sont déjà
installés.]
VERTILLAC. Bravo, Mademoiselle. [A Corlaix.] Commandant, nous
n'attendons plus que vous.
JEANNE. Pardon, Messieurs. Mon mari ne jouera pas tout de suite si vous
permettez. Il a des choses importantes à me dire.
RABEUF [à Fergassou]. Commençons toujours. On est quatre.
FERGASSOU. Eclipsons-nous sans en avoir l'air ...
[En riant, ils vont rejoindre les joueurs. Ceux qui ne sont pas assis à
la table de bridge se groupent pour suivre la partie. Jeanne et Corlaix
restent seuls dans le salon.]
JEANNE [qui est assise délibérément près du bureau de Corlaix]. Eh bien,
Fred?
CORLAIX. Vous êtes bien sûre que c'est moi qui ai à vous parler? [Jeanne
fait un "oui" très sérieux de la tête.] Ah! alors ... Mais qu'est-ce que
j'ai à vous dire?
JEANNE. Oh! Fred! Il faut que ce soit moi qui vous souffle ... dans des
circonstances pareilles? [Affectueusement] Vous avez à me dire que vous
auriez beaucoup de peine s'il vous fallait quitter votre petite fille
sans lui dire adieu!
CORLAIX. Voyons! Voyons! Pour une petite fille, le départ d'un vieux
monsieur n'est jamais une chose bien grave!
JEANNE. Un vieux monsieur? Mais je vous défends de traiter ainsi mon
mari ... On voit bien que vous ne le connaissez pas. Si vous pouviez
l'apprécier, vous sauriez qu'il est le plus brillant officier de notre
marine et que je serais, moi, un monstre si je n'étais pas extrêmement
fière d'être sa femme. Vous sauriez que je suis devant lui comme un
enfant qui a trouvé dans son sabot de Noël un cadeau magnifique,
beaucoup trop magnifique, bien au-dessus de son intelligence et de son
âge. Il le regarde avec respect et il est impatient de grandir pour le
connaître tout à fait ...
CORLAIX. Le petit Noël s'est trompé ...
JEANNE. Le petit Noël ne se trompe jamais!
[Un temps. Corlaix médite, le regard perdu. Tous les mots lui ont fait
mal.]
JEANNE [qui tripote d'une main les feuilles qui sont sur le bureau,
changeant de ton]. Oh! mais c'est un scandale abominable! Une étrangère
au milieu de ces documents secrets! Vous la cherchez? Mais c'est cette
affreuse petite patte, cette intrigante!... Oh! moi, je sais bien ce
qu'elle veut, et vous Fred, vous ne devinez pas? Allons, vite, vous
voyez bien que je fais le guet. [Pendant qu'elle surveille les joueurs,
Corlaix qui a compris s'empare de la main de Jeanne et la baise avec
passion. Jeanne éclate de rire, triomphante.]
CORLAIX. Enfant!
JEANNE. Pas plus que vous.
[Depuis un instant, il y a de sourdes rumeurs de dispute à la chambre de
bridge. Jeanne se sauve vers le sabord, s'assied et regarde au dehors.]
VERTILLAC. C'est trop fort! [A Corlaix.] Commandant, je réclame votre
arbitrage.
BIRODART. Moi aussi.
CORLAIX [allant à eux]. Qu'est-ce que c'est?
VERTILLAC. Birodart est mon partenaire. Je lui annonce une longueur de
carreau.
BIRODART. Pardon, pardon, mon cher, commençons par le commencement. Je
demande un sans atout.
VERTILLAC. Un sans atout avec ce jeu-là. Regardez, Commandant.
BIRODART. C'est un jeu superbe.
[Pendant la querelle, Brambourg est entré dans le salon. Sans bruit, il
ferme le rideau qui sépare le salon de la salle à manger.]