Elles ont suscité des récriminations, dont quelques-unes sont parvenues
jusqu'à nos oreilles. Nous avons entendu formuler les plaintes
suivantes:
1° Je n'ai pas été prévenu;
2° Quand mon tour est arrivé, tout était vendu;
3° Tel quartier a eu du poisson, tel autre n'en a pas eu;
4° In aurot dû acater des pann'tières au lieu d'pichon, ch'est tro quer
pour m'bourse, etc?
I.--Il ne faut pas perdre de vue que le poisson est une denrée qui _ne
se conserve pas_. Il doit être vendu, le jour même, ou, au plus tard, le
lendemain de son arrivée. Il doit être vendu intégralement le même jour.
Mais nous rencontrons encore des gens qui ne savent pas que nous sommes
en guerre, et que la poste, le télégraphe, le téléphone ne fonctionnent
pas. Le jeudi, à dix heures, nous apprenons qu'il nous arrive un wagon
de poisson. Nous décidons de vendre la marchandise le lendemain
vendredi. Entre dix heures et midi, nous envoyons cette communication à
tous les locaux de pain. L'après-midi du jeudi, tous les détenteurs des
cartes rouges, c'est-à-dire la moitié de la ville, étaient donc
prévenus. Mais les cartes grises? Réfléchissez, grincheux, mes amis: il
y en a trente mille. Pouvions-nous les prévenir individuellement?
N'est-il pas d'ailleurs vraisemblable qu'une nouvelle, communiquée à la
moitié des habitants sera immédiatement connue de l'autre moitié? Nous,
nous prétendons avoir fait un tour de force, en ayant répandu ainsi,
pour 2 heures de l'après-midi, un renseignement parvenu à dix heures du
matin. Pour que de telles communications touchent tout le monde, nous
conseillons à quiconque ne peut pas compter sur son voisin pour être
informé, de passer chaque jour à son local de pain.
II et III.--Nous ne connaissons jamais à l'avance la quantité envoyée. A
raison de 200 gr. par bouche, il faudrait pour Lille, 33.000 kgr. Or, la
dernière fois, nous en avons reçu 8.000 kgr. Faut-il en donner à un seul
quartier, de manière à satisfaire tout le monde dans le quartier?
Faut-il répartir les 8.000 kgr. entre les divers quartiers, de sorte
qu'une partie seulement des amateurs pourra être servie? Dans le premier
système, comme tout le monde ne prend pas sa part, sans qu'il nous soit
possible de savoir à l'avance la proportion des acheteurs, nous sommes
menacés d'avoir, à la fin de la journée, un reste de poisson, qui sera
gâté le lendemain, et nous subissons une perte, ce qui nous obligerait à
vendre plus cher. Le second système permet d'éviter la perte, mais
mécontente ceux qui ont fait la queue, et qui n'ont rien eu.--Nous avons
préféré ce système, en y apportant cette correction: comme les cartes
sont pointées, ceux qui n'ont pas été servis la première fois, passeront
avant les autres, lors de la deuxième distribution. Tout le monde aura
donc sa part de satisfaction et de mécontentement. Nous aimerions mieux
faire plaisir chaque fois à tous; si nous ne le pouvons pas, nous
demandons qu'on ne s'en prenne pas à nous, mais au poisson, qui a le
tort, l'animal, de ne pas arriver en quantité suffisante, et de ne pas
se conserver, comme le riz, ou même comme la viande.
IV.--Nous sommes acheteurs de tout ce qui se mange. Le malheur est que
nous ne sommes pas en temps de paix et que nous sommes dans la zone
d'opérations. Qu'on nous excuse de le rappeler encore une fois! Les
conséquences: nous ne trouvons pas de vendeurs; ou souvent, quand nous
en aurions, différentes raisons, tenant à la guerre, empêchent la
marchandise d'arriver jusqu'à nous.
Nous ne pouvons acheter qu'en Hollande. Mais:
a). Il faut que la marchandise s'y trouve;
b). Il faut que la Hollande en permette la sortie;
c). Il faut que le Gouvernement allemand de Bruxelles en autorise le
transit à travers la Belgique;
d). Il faut que l'autorité allemande de notre région en accepte
l'importation chez nous et pour nous;
e). Il faut pouvoir payer la marchandise en monnaie qui soit admise par
le vendeur. Si une seule de ces conditions n'est pas réalisée,
l'arrivage de la marchandise est impossible.
Or, les pommes de terre de Hollande, ne peuvent pas venir jusqu'à nous.
P.-S.--Le Comité veut bien admettre qu'on se charge de l'achat pour un
ami ou pour un voisin. Mais, comme il a eu la preuve que des gens peu
scrupuleux, ayant réuni plusieurs cartes, ont acheté au local de
distribution pour revendre.... avec majoration de prix, il a donné des
ordres pour que, désormais, on ne puisse servir la même personne que
pour deux cartes, au maximum.