J’arrive aux reproches.
Il paraît que j’ai péché par omission.
L’on m’accuse d’avoir négligé de parler de deux sujets importants: 1º
la Charité; 2º la Religion.
Il est vrai, chère Françoise, que je n’ai pas traité dans mes lettres,
isolément et directement, ce beau sujet: la charité. Et je pourrais me
tirer de ce pas par une pirouette, en citant deux amusantes répliques
empruntées au _Fils de Giboyer_:
MADAME DE LA VIEUXTOUR.--Le père Vernier a été admirable ce
matin... Il a eu sur la charité des pensées si nouvelles, si
touchantes!
GIBOYER.--A-t-il dit qu’il ne fallait pas la faire?
Il n’est pas aisé, en effet, de dire des choses neuves sur la
charité, fût-on le père Vernier. Certaines vertus sont si évidemment
nécessaires à l’équilibre, à la santé morale, qu’il semble superflu
de les recommander lorsqu’on n’est pas, comme le père Vernier, choisi
pour faire périodiquement l’inventaire et le blanchissage des âmes de
ses ouailles. Cependant, pour les lectrices qui aiment à entendre des
choses touchantes, sinon nouvelles, sur la charité, je veux insérer
ici, tout simplement, la lettre d’une des leurs. Je ne saurais mieux
faire, ni surtout mieux dire. Je prendrai la citation d’un peu haut,
d’abord parce que la lettre est charmante, puis parce qu’elle montre
gentiment combien est naturel, chez la femme, le passage du simple
désir d’aimer à la charité:
«... Je n’ai plus l’âge de Françoise, hélas! Quoique jeune
fille, j’ai déjà une épingle dans ma coiffe... Mais qu’importe?
J’ai gardé quantité d’illusions; c’est un avantage, n’est-ce
pas? Sœur aînée de cinq frères, n’ayant plus de mère, je suis
maîtresse de maison absolue. Je ne pourrai jamais avoir le sort
enviable de Françoise, et pourtant l’ai-je espéré, désiré de
toute mon âme! J’aurais voulu, comme elle, être la compagne
d’un être aimé; l’éducation que j’ai reçue de ma mère ressemble
en tous points à celle que l’oncle donne à sa nièce. Et, si la
Providence avait voulu qu’il y ait une Ellen II, votre livre
aurait été mon bréviaire...
«Il y a pourtant une légère lacune: vous avez oublié les
pauvres, et mademoiselle Françoise n’y songe pas non plus.
Moi, l’humanité souffrante a toutes mes sympathies, et, si
j’avais le temps, je lui consacrerais plusieurs heures par
jour. _Il est doux de faire l’aumône de sa pitié. Un sourire
sur des lèvres flétries, un regard reconnaissant, valent
toutes les récompenses. Les confidences des malheureux sont si
intéressantes, ils aiment tant qu’on les écoute!..._»
Encore un coup, peut-on mieux dire? Bien qu’il n’y soit plus question
de la charité, je ne résiste pas au plaisir de citer la fin de la
lettre:
«Je suis une petite campagnarde, j’aime la nature. Elle
m’aide à vivre, et c’est avec elle que j’ai les rapports les
plus agréables. Perchée sur les flancs du Môle, notre petite
habitation domine la vallée de l’Arve... Notre panorama est
superbe. Si vous aimez vraiment à boucler votre malle, oncle
de Françoise, mettez-vous en route pour... (ici le nom d’une
station d’été très connue); arrêtez-vous dans notre ville; puis
ayez l’amabilité de vous faire conduire à... (ici le nom de la
maison). Vous y trouverez une petite demoiselle heureuse de
causer un instant...
«... Huit pages! je vous prie, monsieur, de m’excuser...»
Voilà, ma chère Françoise, une de ces lettres qui découragent les
écrivains d’écrire des «Lettres de Femmes».
Pour ce qui est de cet autre grand sujet,--la religion,--je ne m’étonne
pas que des lectrices me reprochent de ne l’avoir pas traité.
«... Pourquoi, me dit une mère, dans un programme si juste
d’éducation omettre sciemment la place que doit tenir l’élément
religieux?»
Trois jeunes filles, qui signent côte à côte: Yvonne, Louise,
Marguerite, m’écrivent:
«... L’éducation de la jeune fille moderne, sérieuse et
instruite, nullement asservie aux anciennes formules et pourtant
avertie des périls d’un excessif affranchissement, nous
paraît idéale et absolument complète, en ajoutant toutefois à
l’ensemble de ses perfections l’_idée religieuse comme motif
dominant_.»
Une des rares lettres non signées professe:
«Que vos lettres soient lues dans tous pays, c’est là mon grand
désir. Avec cette saine morale, _et en plus la grande pensée de
Dieu_, notre créateur, il y aura moins de ménages malheureux,
beaucoup moins de souffrances morales et matérielles pour les
femmes. Je ne dis rien des hommes, parce que ceux-là trouvent
toujours le moyen de souffrir gaîment.»
Ainsi parlent quelques lectrices; mais une autre leur répond, en me
répondant:
«Un peu plus âgée que Françoise, mais jeune fille encore, même
pour ceux qui mettent la limite à vingt-cinq ans, j’ai reçu
l’éducation et l’instruction dans un couvent de religieuses
cloîtrées où les idées sont absolument traditionnelles...
«Assurément, je rejette beaucoup de ce que je croyais alors,
ou je le crois différemment. Et de là ce peu d’empressement
que je mets à retourner au couvent... On m’a reproché cette
abstention: est-il vrai que je sois moins bonne que d’autres
plus fidèles? Je ne puis le croire. Il est certain que je suis
différente, comme piété par exemple. J’ai aujourd’hui, avec
_assez d’indifférence, le goût de la discussion_...»
Il suffit qu’il y ait des âmes d’honnêtes jeunes filles comme cette
dernière pour que les autres m’excusent de ne pas avoir traité la
question religieuse. D’ailleurs, pour professer la religion ou
les religions, il y a des ministres qualifiés. Quelle autorité
porterais-je, moi laïc et profane, en une telle matière? Si respectueux
qu’il soit de ce mystérieux attrait, la Foi, qui aimante et dirige
les âmes à travers l’inconnaissable,--un laïc comme moi estime
que l’enseignement exclusivement fondé sur le sentiment religieux
ne saurait avoir un caractère de généralité. Il peut blesser les
consciences désaimantées de la Foi. Il peut au moins leur paraître
inutilisable. Or les _Lettres à Françoise_ doivent servir à toutes les
Françoises. C’est donc systématiquement que j’ai traité les seules
questions inscrites en marge de la Foi... Si mes idées sur ce point
intéressent les lecteurs ou les lectrices, ils les trouveront dans
d’autres de mes livres. Je ne les ai jamais cachées.
Et me voilà, ma nièce, au bout de cette revision de ma correspondance.
Ce n’est pas sans allègement. Je me sens moins coupable envers tant de
charmantes âmes qui voulurent bien me donner de leur pensée, de leur
temps. Plus que jamais, je les supplie de rester mes collaboratrices.
Ne voient-elles pas que leur concours n’a pas été superflu? Elles vont
sans doute, à d’autres Françoises, faire un peu de bien. Il y a là de
quoi les satisfaire, et cela vaut mieux pour elles, à tout prendre,
qu’un remerciement banal confié à la poste.
Cela vaut mieux... et pourtant ce n’est guère. Certes, je ne me juge
pas quitte avec elles! Je regarde le tas des papiers épars sur ma
table de travail, si divers de nuance, d’aspect, d’origine, couverts
d’écritures variées comme les âmes qui les inspirèrent et les mains par
qui elles furent tracées. Je pense que chacun de ces précieux billets
représente une heure de méditation, un petit acte d’énergie volontaire,
un désir touchant d’être écoutée et conseillée... N’est-il pas un peu
triste que le temps trop court et l’espace trop vaste m’interdisent
à jamais de les voir, ces correspondantes inconnues, de leur parler,
d’apprendre davantage de leur cœur et de leur sort? Que de grâce,
d’espoir, quel chaste désir de goûter les joies de la vie, quel parfum
de jeunesse, pour tout dire, s’exhalent de ces feuillets entassés! A
l’instant de les enfermer de nouveau, me voici tout ému.
Ah! puissent-elles être heureuses, ces enfants! Puissent-elles comme
vous, Françoise, comprendre, vouloir, posséder leur destinée de femmes!
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