XXV

_Tout s’arrange.--Pourquoi Françoise fut si docile.--Temps

joyeux.--L’art de supporter le bonheur.--Encore la règle.--Le

brevet de Françoise.--Faut-il des examens?--L’inventaire et

l’alerte.--Comment évoluera l’enseignement secondaire.--Le

lumignon et le fanal._

Que vous disais-je, Françoise? Rien qu’à laisser faire le temps et

ceux qui vous aiment, voilà que peu à peu tout s’arrange pour vous

contenter. L’on est d’accord, côté Despeyroux et côté Le Quellien, sur

l’opportunité d’unir ma jolie nièce avec l’homme qu’elle a distingué.

Comme décidément vous êtes l’un et l’autre extrêmement jeunes, la

sagesse de vos ascendants vous impose seulement une année d’attente...

De quel air gentiment soumis et même reconnaissant je vous ai vue,

l’autre jour, accepter ce délai--réduit à une année sur mes instances,

et pour vous complaire! J’en fus moi-même surpris et je pensai: «La

raisonnable petite fiancée!...» Il est vrai que quelques instants

plus tard, comme nous causions sans témoin, vous m’avez dit: «Vous

comprenez, mon oncle, j’aime mieux avoir l’air de dire comme eux pour

avoir la paix. Mais si leur année dure seulement six mois je vous dois

une discrétion!...» Petite masque!... Décidément vous n’êtes pas l’Ève

nouvelle, qui dédaignera la ruse des faibles, même innocente...

Vous voilà donc rassurée. Le petit mois qui nous sépare maintenant

de votre examen et de votre sortie de l’institut Berquin sera un

mois de fête pour votre cœur. Souffrez que «l’oncle prêcheur», qui

vous recommandait l’ordre et la règle comme préventif et calmant de

l’anxiété, vous y incite encore dans la joie...

Faut-il donc apprendre à être heureux?

Mais oui, Françoise! Plus nombreux qu’on ne croit sont ceux que la joie

déséquilibre, désarçonne. Depuis le savetier de La Fontaine jusqu’à

cette pauvre servante dont les journaux nous contèrent l’histoire et

qui mourut de saisissement en apprenant qu’elle gagnait un gros lot,

combien de gens valent moins dans le succès qu’ils ne valaient dans la

peine ou dans l’effort! L’effort est salutaire en soi, parce qu’il nous

élève à chaque instant un peu au-dessus de nous-même. La joie, pour la

plupart des êtres humains, est une cause de détente et de stagnation.

Je ne veux pas, ma jolie nièce, que vous ayez la joie stagnante. Jours

de soleil et jours de pluie, jours où l’âme est angoissée et jours où

elle est comblée, tous sont également profitables au perfectionnement

personnel, si l’on sait bien les employer.

Et pour cela il n’est pas besoin de chercher de bien ingénieux

procédés: il faut simplement faire soigneusement et sans retard, dans

l’anxiété comme dans le contentement, sa besogne quotidienne. Si le

savetier de La Fontaine avait tranquillement continué à marteler ses

semelles; si la servante, à l’annonce de son gros lot, avait eu l’âme

assez disciplinée pour se dire: «Fort bien! mais ne laissons pas

brûler notre rôt...» leur bonne aventure n’aurait pas abouti à une si

pitoyable fin... Poursuivez donc, chère Françoise, vos exercices de

chaque jour, absolument comme si de sûres et douces promesses ne vous

avaient pas été faites. Votre bonheur n’en sera pas amoindri: on ne se

distrait pas de son propre bonheur. Il s’accroîtra de chacun de vos

efforts; il gagnera en solidité et en durée. Et par là vous échapperez

à cette sensation de vide, d’inquiétude vague, d’ennui inavoué et,

disons le mot: de déception, qui guette la plupart de vos semblables

dès l’heure où la fortune leur a donné ce qu’ils souhaitaient.

Votre devoir quotidien, à l’heure présente, c’est de préparer votre

examen... Je vous dirai la prochaine fois ce que je pense du programme

officiel imposé aux jeunes filles, brevet élémentaire et brevet

supérieur... Que ce programme soit ou non raisonnable, ce n’est pas

pour vous la question intéressante aujourd’hui. On vous a imposé de

conquérir le brevet supérieur après le brevet élémentaire; votre devoir

actuel est de travailler de votre mieux à cette noble conquête. Vous ne

vous imaginez pas, à coup sûr, que le résultat de cet examen donnera

l’exacte mesure de votre science. Vous avez trop lu et trop entendu la

doctrine moderne qui court les journaux et les revues: que l’examen

est absurde et qu’il faut le supprimer... Plus les gens soutiennent

cette doctrine avec âpreté, plus on peut être sûr qu’ils sont ignorants

des choses pédagogiques et dépourvus de réflexion. La vérité, c’est

que le programme de tel ou tel examen peut être mal conçu, c’est que

l’importance du résultat peut être exagérée par les mœurs scolaires.

Mais, avec mille défauts inhérents à l’application bien plus qu’au

principe, l’examen demeure un précieux adjuvant d’étude, et c’est

chimère que d’en rêver la suppression.

Le principe de l’examen est excellent, parce que c’est le principe

de l’inventaire. L’inventaire est le complément, le contrôle de

toute opération de longue haleine entreprise en vue d’un gain, gain

de science ou gain d’argent. Il faut, de temps à autre, arrêter les

échanges, faire son bilan, chiffrer son doit et son avoir. Et, sans

doute, le meilleur et le plus sincère inventaire est celui qu’on

établit soi-même et pour soi, sans dissimulation comme sans majoration,

ce qu’Ignace de Loyola appelait l’examen particulier. Mais combien

d’écoliers sont capables de ce sage et franc inventaire? Rien n’est

agaçant, en vérité, comme de lire les divagations de quelques illuminés

là-dessus. «Il faut, disent-ils, lâcher l’élève à travers la science,

bride sur le cou; il ira naturellement à ce qui lui peut profiter.» On

oublie que la plupart des élèves, comme la plupart des hommes, ont pour

unique souci de passer le temps en fournissant le minimum d’effort.

On oublie que le mot même d’éducation implique l’idée de conduite, de

direction. Si, dans une classe, il existe un élève capable de faire

chaque soir, chaque semaine ou même chaque année, l’examen particulier

de sa science acquise, oh! celui-là n’a plus besoin de pédagogues ni

de régents; on peut lui ouvrir les portes du gymnase et le renvoyer à

ses parents. Il dirigera lui-même, mieux que personne, la culture de

son champ intellectuel. Mais quel éducateur, familier avec l’esprit et

les mœurs des jeunes écoliers, oserait proposer un tel système comme

méthode générale? Il faut que l’inventaire soit dicté par le maître à

l’élève, et cela le plus souvent possible, de façon que l’élève sache

à toute heure «où il en est» et du même coup mette un peu d’ordre dans

le tas des notions amassées au jour le jour de la vie scolaire.

L’examen est utile comme inventaire; il est précieux aussi comme

«alerte». Vous savez, Françoise, ce qu’est l’alerte... Au milieu de la

nuit, le clairon sonne à l’improviste dans le quartier endormi... Vite

les hommes se lèvent, s’habillent, s’équipent; on selle les chevaux; la

section, la batterie, le régiment, s’assemblent... Cela ne va pas sans

bousculade: tous les vices d’ordre, toutes les malfaçons apparaissent.

L’organisme brusquement secoué résiste de toutes ses forces d’inertie;

mais l’alerte permet de juger la puissance d’effort et d’exécution

que le régiment possède réellement _à l’état disponible_... Eh bien!

pour l’étudiant, pour l’étudiante, l’examen est cette alerte. Même

préparé, même à date fixe, le tête-à-tête avec l’examinateur force

l’élève à ramasser soudain, devant la question à brûle-pourpoint, tout

son disponible de pénétration, de mémoire, de science, d’éloquence. Et

cette rencontre est, en somme, assez analogue aux futures circonstances

de la vie, où il faudra effectivement utiliser tout d’un coup ce même

disponible. Quiconque a passé des examens--et quel Français n’en a pas

passé un grand nombre?--se rappelle telle ou telle question inattendue,

qui lui révéla son ignorance sur un point qu’il croyait parfaitement

posséder... Le maître ordinaire, le pédagogue, qui vous enseignèrent ne

peuvent pas suppléer à ces alertes. Dans l’escrime intellectuelle comme

dans celle des salles d’armes, il y aura toujours la leçon et l’assaut;

et l’assaut n’est profitable qu’avec des adversaires inaccoutumés.

Donc, chère Françoise, le principe de l’examen est très raisonnable et

l’examen est un ingénieux auxiliaire de l’enseignement... Comment se

fait-il donc que peu à peu--sans parler des casse-cou qui détruisent

au hasard--tant de bons esprits aient été mis en défiance contre un

procédé si rationnel, si profitable?... Tout simplement parce que le

principe a été appliqué à faux, et cela de plus en plus, jusqu’à perdre

absolument de vue l’objet proposé, ou plutôt jusqu’à confondre le moyen

avec le but.

L’examen est un inventaire et une alerte, disions-nous. Mais le but

du négociant n’est pas seulement d’établir promptement de justes

inventaires; le but du colonel n’est pas seulement de mettre son

régiment en état de défier les alertes. En dehors des inventaires et

des alertes, il importe de _progresser_; il faut que le négociant

accroisse son négoce et que le colonel entraîne son régiment... Or,

dans l’école contemporaine, l’habitude est prise aujourd’hui de

considérer l’examen comme la raison dernière de l’enseignement: on

enseigne pour mener à l’examen, au lieu de mener à l’examen pour

aider et fortifier l’enseignement. C’est un renversement si manifeste

de l’ordre naturel que tout le monde en est choqué, les parents, les

élèves, et les maîtres qui préparent à l’examen, et les examinateurs

qui le font passer. Tous, juges et justiciables, s’accordent à

déclarer ce système absurde: et tout le monde, par une merveilleuse

contradiction, s’emploie à le fortifier... Il y a tous les jours plus

d’examens et plus de candidats... Je laisse de côté, pour cette fois,

la question des programmes, sur laquelle je reviendrai dans quinze

jours; vous aurez alors conquis votre brevet, et je n’aurai plus de

scrupule à vous dégoûter de la nourriture que vous absorbez de force

en ce moment. Mais vous savez comme moi qu’une contradiction semblable

préside à la confection de ces malheureux programmes; tout le monde se

plaint de leur surcharge et de leur incohérence, et chaque année les

fait plus chaotiques et plus lourds.

[Illustration]

Au milieu de ce désordre, ma mignonne nièce, que doit faire une

jeune personne de votre âge et de votre monde, que sa famille et ses

maîtres incitent à conquérir un diplôme? Mon Dieu! elle doit se

comporter comme le bon citoyen qui voit le défaut des lois existantes

et s’y conforme par respect pour l’ordre et par amour pour la cité...

Préparez-vous de votre mieux et passez l’examen aussi brillamment que

possible; ne mettez d’ailleurs nulle passion dans le désir d’un succès

de brevet et n’en tirez aucune vanité. Ce n’est pas votre génération

qui profitera de la révolution scolaire désirée et prévue par nous

tous.

[Illustration]

Lettres à Françoise · 第 47 / 63 题