_Tout s’arrange.--Pourquoi Françoise fut si docile.--Temps
joyeux.--L’art de supporter le bonheur.--Encore la règle.--Le
brevet de Françoise.--Faut-il des examens?--L’inventaire et
l’alerte.--Comment évoluera l’enseignement secondaire.--Le
lumignon et le fanal._
Que vous disais-je, Françoise? Rien qu’à laisser faire le temps et
ceux qui vous aiment, voilà que peu à peu tout s’arrange pour vous
contenter. L’on est d’accord, côté Despeyroux et côté Le Quellien, sur
l’opportunité d’unir ma jolie nièce avec l’homme qu’elle a distingué.
Comme décidément vous êtes l’un et l’autre extrêmement jeunes, la
sagesse de vos ascendants vous impose seulement une année d’attente...
De quel air gentiment soumis et même reconnaissant je vous ai vue,
l’autre jour, accepter ce délai--réduit à une année sur mes instances,
et pour vous complaire! J’en fus moi-même surpris et je pensai: «La
raisonnable petite fiancée!...» Il est vrai que quelques instants
plus tard, comme nous causions sans témoin, vous m’avez dit: «Vous
comprenez, mon oncle, j’aime mieux avoir l’air de dire comme eux pour
avoir la paix. Mais si leur année dure seulement six mois je vous dois
une discrétion!...» Petite masque!... Décidément vous n’êtes pas l’Ève
nouvelle, qui dédaignera la ruse des faibles, même innocente...
Vous voilà donc rassurée. Le petit mois qui nous sépare maintenant
de votre examen et de votre sortie de l’institut Berquin sera un
mois de fête pour votre cœur. Souffrez que «l’oncle prêcheur», qui
vous recommandait l’ordre et la règle comme préventif et calmant de
l’anxiété, vous y incite encore dans la joie...
Faut-il donc apprendre à être heureux?
Mais oui, Françoise! Plus nombreux qu’on ne croit sont ceux que la joie
déséquilibre, désarçonne. Depuis le savetier de La Fontaine jusqu’à
cette pauvre servante dont les journaux nous contèrent l’histoire et
qui mourut de saisissement en apprenant qu’elle gagnait un gros lot,
combien de gens valent moins dans le succès qu’ils ne valaient dans la
peine ou dans l’effort! L’effort est salutaire en soi, parce qu’il nous
élève à chaque instant un peu au-dessus de nous-même. La joie, pour la
plupart des êtres humains, est une cause de détente et de stagnation.
Je ne veux pas, ma jolie nièce, que vous ayez la joie stagnante. Jours
de soleil et jours de pluie, jours où l’âme est angoissée et jours où
elle est comblée, tous sont également profitables au perfectionnement
personnel, si l’on sait bien les employer.
Et pour cela il n’est pas besoin de chercher de bien ingénieux
procédés: il faut simplement faire soigneusement et sans retard, dans
l’anxiété comme dans le contentement, sa besogne quotidienne. Si le
savetier de La Fontaine avait tranquillement continué à marteler ses
semelles; si la servante, à l’annonce de son gros lot, avait eu l’âme
assez disciplinée pour se dire: «Fort bien! mais ne laissons pas
brûler notre rôt...» leur bonne aventure n’aurait pas abouti à une si
pitoyable fin... Poursuivez donc, chère Françoise, vos exercices de
chaque jour, absolument comme si de sûres et douces promesses ne vous
avaient pas été faites. Votre bonheur n’en sera pas amoindri: on ne se
distrait pas de son propre bonheur. Il s’accroîtra de chacun de vos
efforts; il gagnera en solidité et en durée. Et par là vous échapperez
à cette sensation de vide, d’inquiétude vague, d’ennui inavoué et,
disons le mot: de déception, qui guette la plupart de vos semblables
dès l’heure où la fortune leur a donné ce qu’ils souhaitaient.
Votre devoir quotidien, à l’heure présente, c’est de préparer votre
examen... Je vous dirai la prochaine fois ce que je pense du programme
officiel imposé aux jeunes filles, brevet élémentaire et brevet
supérieur... Que ce programme soit ou non raisonnable, ce n’est pas
pour vous la question intéressante aujourd’hui. On vous a imposé de
conquérir le brevet supérieur après le brevet élémentaire; votre devoir
actuel est de travailler de votre mieux à cette noble conquête. Vous ne
vous imaginez pas, à coup sûr, que le résultat de cet examen donnera
l’exacte mesure de votre science. Vous avez trop lu et trop entendu la
doctrine moderne qui court les journaux et les revues: que l’examen
est absurde et qu’il faut le supprimer... Plus les gens soutiennent
cette doctrine avec âpreté, plus on peut être sûr qu’ils sont ignorants
des choses pédagogiques et dépourvus de réflexion. La vérité, c’est
que le programme de tel ou tel examen peut être mal conçu, c’est que
l’importance du résultat peut être exagérée par les mœurs scolaires.
Mais, avec mille défauts inhérents à l’application bien plus qu’au
principe, l’examen demeure un précieux adjuvant d’étude, et c’est
chimère que d’en rêver la suppression.
Le principe de l’examen est excellent, parce que c’est le principe
de l’inventaire. L’inventaire est le complément, le contrôle de
toute opération de longue haleine entreprise en vue d’un gain, gain
de science ou gain d’argent. Il faut, de temps à autre, arrêter les
échanges, faire son bilan, chiffrer son doit et son avoir. Et, sans
doute, le meilleur et le plus sincère inventaire est celui qu’on
établit soi-même et pour soi, sans dissimulation comme sans majoration,
ce qu’Ignace de Loyola appelait l’examen particulier. Mais combien
d’écoliers sont capables de ce sage et franc inventaire? Rien n’est
agaçant, en vérité, comme de lire les divagations de quelques illuminés
là-dessus. «Il faut, disent-ils, lâcher l’élève à travers la science,
bride sur le cou; il ira naturellement à ce qui lui peut profiter.» On
oublie que la plupart des élèves, comme la plupart des hommes, ont pour
unique souci de passer le temps en fournissant le minimum d’effort.
On oublie que le mot même d’éducation implique l’idée de conduite, de
direction. Si, dans une classe, il existe un élève capable de faire
chaque soir, chaque semaine ou même chaque année, l’examen particulier
de sa science acquise, oh! celui-là n’a plus besoin de pédagogues ni
de régents; on peut lui ouvrir les portes du gymnase et le renvoyer à
ses parents. Il dirigera lui-même, mieux que personne, la culture de
son champ intellectuel. Mais quel éducateur, familier avec l’esprit et
les mœurs des jeunes écoliers, oserait proposer un tel système comme
méthode générale? Il faut que l’inventaire soit dicté par le maître à
l’élève, et cela le plus souvent possible, de façon que l’élève sache
à toute heure «où il en est» et du même coup mette un peu d’ordre dans
le tas des notions amassées au jour le jour de la vie scolaire.
L’examen est utile comme inventaire; il est précieux aussi comme
«alerte». Vous savez, Françoise, ce qu’est l’alerte... Au milieu de la
nuit, le clairon sonne à l’improviste dans le quartier endormi... Vite
les hommes se lèvent, s’habillent, s’équipent; on selle les chevaux; la
section, la batterie, le régiment, s’assemblent... Cela ne va pas sans
bousculade: tous les vices d’ordre, toutes les malfaçons apparaissent.
L’organisme brusquement secoué résiste de toutes ses forces d’inertie;
mais l’alerte permet de juger la puissance d’effort et d’exécution
que le régiment possède réellement _à l’état disponible_... Eh bien!
pour l’étudiant, pour l’étudiante, l’examen est cette alerte. Même
préparé, même à date fixe, le tête-à-tête avec l’examinateur force
l’élève à ramasser soudain, devant la question à brûle-pourpoint, tout
son disponible de pénétration, de mémoire, de science, d’éloquence. Et
cette rencontre est, en somme, assez analogue aux futures circonstances
de la vie, où il faudra effectivement utiliser tout d’un coup ce même
disponible. Quiconque a passé des examens--et quel Français n’en a pas
passé un grand nombre?--se rappelle telle ou telle question inattendue,
qui lui révéla son ignorance sur un point qu’il croyait parfaitement
posséder... Le maître ordinaire, le pédagogue, qui vous enseignèrent ne
peuvent pas suppléer à ces alertes. Dans l’escrime intellectuelle comme
dans celle des salles d’armes, il y aura toujours la leçon et l’assaut;
et l’assaut n’est profitable qu’avec des adversaires inaccoutumés.
Donc, chère Françoise, le principe de l’examen est très raisonnable et
l’examen est un ingénieux auxiliaire de l’enseignement... Comment se
fait-il donc que peu à peu--sans parler des casse-cou qui détruisent
au hasard--tant de bons esprits aient été mis en défiance contre un
procédé si rationnel, si profitable?... Tout simplement parce que le
principe a été appliqué à faux, et cela de plus en plus, jusqu’à perdre
absolument de vue l’objet proposé, ou plutôt jusqu’à confondre le moyen
avec le but.
L’examen est un inventaire et une alerte, disions-nous. Mais le but
du négociant n’est pas seulement d’établir promptement de justes
inventaires; le but du colonel n’est pas seulement de mettre son
régiment en état de défier les alertes. En dehors des inventaires et
des alertes, il importe de _progresser_; il faut que le négociant
accroisse son négoce et que le colonel entraîne son régiment... Or,
dans l’école contemporaine, l’habitude est prise aujourd’hui de
considérer l’examen comme la raison dernière de l’enseignement: on
enseigne pour mener à l’examen, au lieu de mener à l’examen pour
aider et fortifier l’enseignement. C’est un renversement si manifeste
de l’ordre naturel que tout le monde en est choqué, les parents, les
élèves, et les maîtres qui préparent à l’examen, et les examinateurs
qui le font passer. Tous, juges et justiciables, s’accordent à
déclarer ce système absurde: et tout le monde, par une merveilleuse
contradiction, s’emploie à le fortifier... Il y a tous les jours plus
d’examens et plus de candidats... Je laisse de côté, pour cette fois,
la question des programmes, sur laquelle je reviendrai dans quinze
jours; vous aurez alors conquis votre brevet, et je n’aurai plus de
scrupule à vous dégoûter de la nourriture que vous absorbez de force
en ce moment. Mais vous savez comme moi qu’une contradiction semblable
préside à la confection de ces malheureux programmes; tout le monde se
plaint de leur surcharge et de leur incohérence, et chaque année les
fait plus chaotiques et plus lourds.
[Illustration]
Au milieu de ce désordre, ma mignonne nièce, que doit faire une
jeune personne de votre âge et de votre monde, que sa famille et ses
maîtres incitent à conquérir un diplôme? Mon Dieu! elle doit se
comporter comme le bon citoyen qui voit le défaut des lois existantes
et s’y conforme par respect pour l’ordre et par amour pour la cité...
Préparez-vous de votre mieux et passez l’examen aussi brillamment que
possible; ne mettez d’ailleurs nulle passion dans le désir d’un succès
de brevet et n’en tirez aucune vanité. Ce n’est pas votre génération
qui profitera de la révolution scolaire désirée et prévue par nous
tous.
[Illustration]