_La jambe d’une dame âgée.--Reprise du programme: les heures
de veille.--Influence de la jeunesse sur le mobilier.--Les
travaux choisis.--Système de la nervure centrale.--L’art
consolateur.--Beauté et noblesse de la règle._
Les inévitables incidents qui surgissent autour de tous les projets
humains, dès qu’ils exigent le concours de plusieurs volontés,
encombrent et retardent les décisions définitives. Voilà-t-il pas,
chère enfant, que la grand’mère de notre saint-cyrien--personne
autoritaire avec d’autant plus de raison qu’elle résume les espérances
dotales de Maxime--s’avise d’avoir un accès de goutte rhumatismale!
Sa jambe, allongée dans un soigneux emmaillotage sur un tabouret
articulé, barre provisoirement la route à vos communes espérances. La
vieille dame ne veut s’occuper que de son mal tant qu’elle souffre.
Que faire, Françoise? Je vous l’ai dit au cours de ma dernière lettre:
continuer le labeur et le perfectionnement quotidiens avec plus de
minutieuse application que jamais.--Sans rêver?... Non pas; mais en
ordonnant, en réglant votre rêve même. Bientôt, vous serez libre, vos
études achevées; bientôt, peut-être, vous serez épouse, vos souhaits
accomplis... Achevons d’établir ensemble le plan utile de ces heureuses
journées que vous trouvez lentes à venir, mais qui accourent vers vous
cependant, de l’horizon de la vie, aussi rapides qu’elles s’enfuiront
lorsque vous voudrez les retenir.
Nous sommes d’accord, Françoise, sur ce point qu’il n’est pas de
vie régulière compatible avec l’irrégularité de dormir. Nous avons,
élargissant la mesure concédée par l’hexamètre latin, réservé huit
heures au sommeil. Ces huit heures pourront être parfois diminuées par
un coucher plus tardif; mais l’heure du lever doit être constante, tout
au moins au cours de chaque saison. Restent à distribuer les seize
heures de veille entre les travaux imposés, les travaux choisis et les
divertissements.
J’appelle travaux imposés ceux qui sont la conséquence du rôle social:
et le plus humble, la plus humble d’entre nous, ont leur rôle social
comme les plus marquants.
Dans votre temps et dans votre pays, quel est le travail imposé par
son rôle social à une jeune fille telle que vous, une fois sortie de
pension?
C’est, d’abord, l’apprentissage direct des fonctions de maîtresse de
maison... Rien de plus charmant, pour l’œil d’un ami familier, si
cet ami est tant soit peu observateur, qu’un foyer où commence à se
manifester, à travers les habitudes maternelles, l’influence toute
neuve de la fille de la maison, fraîche émoulue des pensionnats. Très
vite, le mobilier, l’arrangement, la table, les réceptions prennent
une autre allure... Les coutumes traditionnelles se tempèrent d’un
goût instinctif de réforme, de progrès. Toutes sortes de menus
inconvénients d’installation auxquels les parents s’étaient résignés,
par ennui de l’effort, choquent l’impatiente jeunesse de la nouvelle
venue: pour qu’ils soient abolis, elle se charge aussitôt de l’effort,
et la voilà pour la première fois aux prises avec la réalité des
œuvres domestiques,--la voilà responsable pour la première fois... Si
les objets ont ces larmes que leur prête le poète, combien la venue
souveraine de la jeune fille doit être redoutée par les confortables
acajous, par les reps côtelés, par les pendules cubiques de marbre noir
sur lesquelles s’assied un personnage de faux bronze--par les salles à
manger assombries de boiseries moroses, telles que les aimaient les
architectes du siècle dernier jusqu’au présent renouveau de l’art
décoratif!... Voici que s’affirme le goût moderniste: les meubles
pesants sont expulsés; de claires tentures remplacent les papiers
sombres ou fanés; les vieux rideaux jaloux qui barraient l’accès du
jour sont décrochés, remplacés par des soies ou des toiles légères,
transparentes; les boiseries noirâtres de la salle à manger s’étonnent
de leur vêtement neuf, blanc, vert pâle, gris clair; l’art, la jeunesse
et la lumière pénètrent ensemble dans l’antique logis...
Précieux courage d’innover, même s’il en coûte quelques erreurs! Ce
courage ne sied vraiment qu’à l’adolescence. Les vieux sont fatigués
ou sceptiques. La jeune fille rajeunit l’organisation et la direction
du ménage; et c’est vraiment là un travail qui lui est _imposé_ par le
bon sens... Toutefois, Françoise, se contenter de l’accomplir et se
divertir ensuite serait tout de même encore gâcher de belles heures. La
part du travail _choisi_ doit être large pour la jeune fille qui, comme
vous le ferez bientôt, habite un temps la maison paternelle entre la
sortie de pension et le mariage.
Cet intervalle qui sépare la vie scolaire de la vie mariée, les jeunes
filles y pensent sans tendresse et ne rêvent, avant et pendant,
que de l’abréger... Vous-même, chère enfant, si clairvoyante et de
tempérament si bien équilibré, je sais bien que vous m’envoyez au
diable--_in petto_--lorsque je vous dis que c’est un temps fructueux,
béni, et que, s’il convient de marier jeunes les jolies pensionnaires
émancipées, il ne faut pas pour cela sacrifier le stage préparatoire
dans la famille... Bon gré mal gré, vous entendrez mes raisons, qui
concourent--sans se confondre--avec celles que je vous donnais naguère
pour préconiser les longues fiançailles... Oui, Françoise, les deux ou
trois années passées par la jeune fille dans la famille, ses «études»
proprement dites achevées, sont extrêmement profitables si elles sont
bien employées. La jeune fille y apprend son métier de maîtresse de
maison, et, en même temps, elle y complète, elle y refait l’éducation
de son esprit. Taine dit quelque part (je vous ai déjà cité ce propos)
que l’esprit de l’homme pousse ses fleurs les plus belles entre seize
et vingt-trois ans. La floraison intellectuelle de la jeune fille
commence à peu près en même temps, mais elle est plus rapide et plus
courte: vers vingt et un ans sa «période tainienne» est achevée:
l’esprit ne donnera plus ensuite que les fleurs d’arrière-saison, rares
et vite déchues. On peut le dire hardiment: toute femme qui s’est
mariée sans avoir, avant son mariage, étudié et réfléchi librement
pendant une ou deux années (selon la promptitude de l’esprit) n’aura
jamais de culture... La vie d’une épouse est trop aisément dévorée par
les devoirs ou les divertissements pour qu’elle puisse y _commencer_
un régime d’effort intellectuel. Voilà pourquoi tant de petites
demoiselles qui ont eu des succès de cours ou de concours, qui ont
décroché des brevets, fussent-ils supérieurs, à leurs examens, se muent
rapidement en bécasses ignorantes et paresseuses ou en insupportables
snobettes parlant de tout sans rien savoir au fond.
Donc, Françoise, tandis que, s’il plaît à Dieu et à votre famille, vous
jouirez, l’an prochain, du doux temps des fiançailles, il conviendra
de distribuer avec méthode les heures que laisseront libres les soins
de la maison, les ingénieux labeurs de couture--confection de blouses
ou de chapeaux--les relations sociales et la correspondance. Tout cela
vaut, en bloc, à peu près cinq heures: deux pour la maison, deux pour
la vie sociale, une pour les chiffons; si vous ajoutez quatre heures
pour les repas et la toilette, il subsiste encore sept heures pour
le loisir et les travaux de choix. Donnez trois heures au loisir:
c’est encore quatre heures qui restent, quatre libres heures que vous
pouvez utiliser pour votre perfectionnement quotidien. Quatre heures!
On ne peut guère fournir par jour un plus long effort intellectuel
intensif... Quatre heures par jour de méditation et de notes,--voilà de
quoi avoir écrit au bout de la vie les mémoires de Saint-Simon...
Ces quatre heures précieuses, Françoise, comment les
emploierez-vous?... Il serait fâcheux, je vous en avertis d’avance,
de vouloir y loger une réduction du système d’enseignement pratiqué
à l’institut Berquin, l’enseignement à la fois encyclopédique et
superficiel... Vous admettrez donc qu’il vous a fourni «des clartés de
tout»--quitte à contrôler et à compléter vos connaissances générales
à mesure que les questions surgiront devant vous... Le procédé que
je vous recommande est d’étudier tel art ou telle science qui vous
sollicitent, pour lesquels votre éducation scolaire vous démontra vos
propres aptitudes, et de vous perfectionner dans cet art, dans cette
science, en ne négligeant aucune documentation _latérale_ à son propos.
Bientôt vous vous apercevrez qu’il n’y a guère moyen d’être vraiment
érudite en ceci et ignare en tout le reste,--qu’une connaissance
complète de certaine application de l’esprit humain conduit à
l’intelligence de beaucoup d’autres. Ainsi votre culture générale se
groupera, se distribuera autour d’une culture spéciale, plus importante
et plus poussée, ce qui est le principe d’une bonne culture--même au
réel et toute figure à part.
Exemple: vos goûts personnels et vos dons naturels ont toujours fait
de vous, à Berquin, la plus «forte en histoire» de la classe... Que
l’étude approfondie de l’histoire serve de nervure centrale à votre
système de travail libre. A propos de l’histoire, quantités de notions
de géographie, d’art, de sciences, de littérature, s’imposeront tour à
tour: et, comme vous les épinglerez sur des notions fortement acquises,
elles s’incorporeront à leur tour à votre patrimoine intellectuel. Dans
l’étude de l’histoire, un système identique se recommande: choisir
une époque qui soit la nervure principale sur laquelle se grefferont
les études successives des autres époques. Procédé assurément
recommandable, parce qu’il nous est enseigné par l’infaillible nature...
[Illustration]
Vous joindrez à l’étude documentaire préférée la culture de l’art
que vous goûtez le plus: c’est pour vous, Françoise, la musique, et
vous y êtes assez douée pour qu’il vaille de ne la pas abandonner.
Si vous n’aviez de goût pour aucun art principal, je vous dirais:
«Abstenez-vous...» Rabattez-vous plutôt sur quelque art secondaire,
où la bonne volonté suffit: la photographie, la tapisserie, voire la
reliure... Il est toujours inutile de fabriquer de mauvais tableaux,
de plates poésies, inutile d’écorcher des chefs-d’œuvre de la musique
avec le larynx ou avec les doigts. Maltraiter un grand art--fût-ce en
famille--est besogne ingrate et niaise.
Puisque, au contraire, petite Françoise, vous avez l’intelligence
et le goût de la musique, ne laissez pas, comme tant d’autres,
s’atrophier peu à peu votre aptitude dans l’indifférence et la
paresse. Peut-être, de tous les arts, la musique est-elle le plus
précieusement consolateur: c’est le seul, il me semble, où l’exécutant
jouisse sur-le-champ de son effort, à mesure qu’il s’efforce. De cette
simultanéité de l’effort et de la sensation naît une faculté singulière
de s’exciter ou de s’apaiser les nerfs, pour ainsi dire à volonté...
Heureux qui sent et qui possède cet art, le plus vénérable à coup sûr
puisqu’il est le plus antique,--sans doute le premier de tous!
Enfin, pour clore ce programme par un dernier conseil pratique, faites
une place, Françoise, dans vos occupations de choix, à quelque modeste
besogne qui ne demande pas grand effort intellectuel, mais qui vous
offre, aux mauvaises heures, la facilité de la cure par le travail.
Je range dans ce groupe toutes les collections, tous les recueils
de notes, les classifications de fiches, et--préférablement à tout
cela--l’étude d’une langue morte ou vivante. Lire un livre étranger,
le vocabulaire à portée de sa main, en inscrivant dans la marge chacun
des mots qu’on a dû chercher,--voilà un calmant merveilleux pour les
heures où l’intelligence anxieuse se dérobe... Et, au bout d’un an de
ce régime, on est tout surpris d’avoir appris la langue.
... Il ne faudra pas montrer cette lettre à vos compagnes, chère
enfant. Quelques-unes--les frivoles--la trouveraient terre à terre
et se moqueraient de nous deux... Laissez-leur les prétentions à la
fantaisie et au romanesque, qui aboutissent d’ordinaire à la banalité
des intrigues bourgeoises. Vous, gardez la foi dans l’ordre, dans la
règle qu’on s’impose librement à soi-même. Ni l’ordre ni la règle
n’empêchent, croyez-moi, l’imprévu de la vie intérieure: seulement, ils
l’ennoblissent... Dans la nature aux lois immuables, les orages, les
cataclysmes même ont de la beauté.
[Illustration]