XXIII

_La jambe d’une dame âgée.--Reprise du programme: les heures

de veille.--Influence de la jeunesse sur le mobilier.--Les

travaux choisis.--Système de la nervure centrale.--L’art

consolateur.--Beauté et noblesse de la règle._

Les inévitables incidents qui surgissent autour de tous les projets

humains, dès qu’ils exigent le concours de plusieurs volontés,

encombrent et retardent les décisions définitives. Voilà-t-il pas,

chère enfant, que la grand’mère de notre saint-cyrien--personne

autoritaire avec d’autant plus de raison qu’elle résume les espérances

dotales de Maxime--s’avise d’avoir un accès de goutte rhumatismale!

Sa jambe, allongée dans un soigneux emmaillotage sur un tabouret

articulé, barre provisoirement la route à vos communes espérances. La

vieille dame ne veut s’occuper que de son mal tant qu’elle souffre.

Que faire, Françoise? Je vous l’ai dit au cours de ma dernière lettre:

continuer le labeur et le perfectionnement quotidiens avec plus de

minutieuse application que jamais.--Sans rêver?... Non pas; mais en

ordonnant, en réglant votre rêve même. Bientôt, vous serez libre, vos

études achevées; bientôt, peut-être, vous serez épouse, vos souhaits

accomplis... Achevons d’établir ensemble le plan utile de ces heureuses

journées que vous trouvez lentes à venir, mais qui accourent vers vous

cependant, de l’horizon de la vie, aussi rapides qu’elles s’enfuiront

lorsque vous voudrez les retenir.

Nous sommes d’accord, Françoise, sur ce point qu’il n’est pas de

vie régulière compatible avec l’irrégularité de dormir. Nous avons,

élargissant la mesure concédée par l’hexamètre latin, réservé huit

heures au sommeil. Ces huit heures pourront être parfois diminuées par

un coucher plus tardif; mais l’heure du lever doit être constante, tout

au moins au cours de chaque saison. Restent à distribuer les seize

heures de veille entre les travaux imposés, les travaux choisis et les

divertissements.

J’appelle travaux imposés ceux qui sont la conséquence du rôle social:

et le plus humble, la plus humble d’entre nous, ont leur rôle social

comme les plus marquants.

Dans votre temps et dans votre pays, quel est le travail imposé par

son rôle social à une jeune fille telle que vous, une fois sortie de

pension?

C’est, d’abord, l’apprentissage direct des fonctions de maîtresse de

maison... Rien de plus charmant, pour l’œil d’un ami familier, si

cet ami est tant soit peu observateur, qu’un foyer où commence à se

manifester, à travers les habitudes maternelles, l’influence toute

neuve de la fille de la maison, fraîche émoulue des pensionnats. Très

vite, le mobilier, l’arrangement, la table, les réceptions prennent

une autre allure... Les coutumes traditionnelles se tempèrent d’un

goût instinctif de réforme, de progrès. Toutes sortes de menus

inconvénients d’installation auxquels les parents s’étaient résignés,

par ennui de l’effort, choquent l’impatiente jeunesse de la nouvelle

venue: pour qu’ils soient abolis, elle se charge aussitôt de l’effort,

et la voilà pour la première fois aux prises avec la réalité des

œuvres domestiques,--la voilà responsable pour la première fois... Si

les objets ont ces larmes que leur prête le poète, combien la venue

souveraine de la jeune fille doit être redoutée par les confortables

acajous, par les reps côtelés, par les pendules cubiques de marbre noir

sur lesquelles s’assied un personnage de faux bronze--par les salles à

manger assombries de boiseries moroses, telles que les aimaient les

architectes du siècle dernier jusqu’au présent renouveau de l’art

décoratif!... Voici que s’affirme le goût moderniste: les meubles

pesants sont expulsés; de claires tentures remplacent les papiers

sombres ou fanés; les vieux rideaux jaloux qui barraient l’accès du

jour sont décrochés, remplacés par des soies ou des toiles légères,

transparentes; les boiseries noirâtres de la salle à manger s’étonnent

de leur vêtement neuf, blanc, vert pâle, gris clair; l’art, la jeunesse

et la lumière pénètrent ensemble dans l’antique logis...

Précieux courage d’innover, même s’il en coûte quelques erreurs! Ce

courage ne sied vraiment qu’à l’adolescence. Les vieux sont fatigués

ou sceptiques. La jeune fille rajeunit l’organisation et la direction

du ménage; et c’est vraiment là un travail qui lui est _imposé_ par le

bon sens... Toutefois, Françoise, se contenter de l’accomplir et se

divertir ensuite serait tout de même encore gâcher de belles heures. La

part du travail _choisi_ doit être large pour la jeune fille qui, comme

vous le ferez bientôt, habite un temps la maison paternelle entre la

sortie de pension et le mariage.

Cet intervalle qui sépare la vie scolaire de la vie mariée, les jeunes

filles y pensent sans tendresse et ne rêvent, avant et pendant,

que de l’abréger... Vous-même, chère enfant, si clairvoyante et de

tempérament si bien équilibré, je sais bien que vous m’envoyez au

diable--_in petto_--lorsque je vous dis que c’est un temps fructueux,

béni, et que, s’il convient de marier jeunes les jolies pensionnaires

émancipées, il ne faut pas pour cela sacrifier le stage préparatoire

dans la famille... Bon gré mal gré, vous entendrez mes raisons, qui

concourent--sans se confondre--avec celles que je vous donnais naguère

pour préconiser les longues fiançailles... Oui, Françoise, les deux ou

trois années passées par la jeune fille dans la famille, ses «études»

proprement dites achevées, sont extrêmement profitables si elles sont

bien employées. La jeune fille y apprend son métier de maîtresse de

maison, et, en même temps, elle y complète, elle y refait l’éducation

de son esprit. Taine dit quelque part (je vous ai déjà cité ce propos)

que l’esprit de l’homme pousse ses fleurs les plus belles entre seize

et vingt-trois ans. La floraison intellectuelle de la jeune fille

commence à peu près en même temps, mais elle est plus rapide et plus

courte: vers vingt et un ans sa «période tainienne» est achevée:

l’esprit ne donnera plus ensuite que les fleurs d’arrière-saison, rares

et vite déchues. On peut le dire hardiment: toute femme qui s’est

mariée sans avoir, avant son mariage, étudié et réfléchi librement

pendant une ou deux années (selon la promptitude de l’esprit) n’aura

jamais de culture... La vie d’une épouse est trop aisément dévorée par

les devoirs ou les divertissements pour qu’elle puisse y _commencer_

un régime d’effort intellectuel. Voilà pourquoi tant de petites

demoiselles qui ont eu des succès de cours ou de concours, qui ont

décroché des brevets, fussent-ils supérieurs, à leurs examens, se muent

rapidement en bécasses ignorantes et paresseuses ou en insupportables

snobettes parlant de tout sans rien savoir au fond.

Donc, Françoise, tandis que, s’il plaît à Dieu et à votre famille, vous

jouirez, l’an prochain, du doux temps des fiançailles, il conviendra

de distribuer avec méthode les heures que laisseront libres les soins

de la maison, les ingénieux labeurs de couture--confection de blouses

ou de chapeaux--les relations sociales et la correspondance. Tout cela

vaut, en bloc, à peu près cinq heures: deux pour la maison, deux pour

la vie sociale, une pour les chiffons; si vous ajoutez quatre heures

pour les repas et la toilette, il subsiste encore sept heures pour

le loisir et les travaux de choix. Donnez trois heures au loisir:

c’est encore quatre heures qui restent, quatre libres heures que vous

pouvez utiliser pour votre perfectionnement quotidien. Quatre heures!

On ne peut guère fournir par jour un plus long effort intellectuel

intensif... Quatre heures par jour de méditation et de notes,--voilà de

quoi avoir écrit au bout de la vie les mémoires de Saint-Simon...

Ces quatre heures précieuses, Françoise, comment les

emploierez-vous?... Il serait fâcheux, je vous en avertis d’avance,

de vouloir y loger une réduction du système d’enseignement pratiqué

à l’institut Berquin, l’enseignement à la fois encyclopédique et

superficiel... Vous admettrez donc qu’il vous a fourni «des clartés de

tout»--quitte à contrôler et à compléter vos connaissances générales

à mesure que les questions surgiront devant vous... Le procédé que

je vous recommande est d’étudier tel art ou telle science qui vous

sollicitent, pour lesquels votre éducation scolaire vous démontra vos

propres aptitudes, et de vous perfectionner dans cet art, dans cette

science, en ne négligeant aucune documentation _latérale_ à son propos.

Bientôt vous vous apercevrez qu’il n’y a guère moyen d’être vraiment

érudite en ceci et ignare en tout le reste,--qu’une connaissance

complète de certaine application de l’esprit humain conduit à

l’intelligence de beaucoup d’autres. Ainsi votre culture générale se

groupera, se distribuera autour d’une culture spéciale, plus importante

et plus poussée, ce qui est le principe d’une bonne culture--même au

réel et toute figure à part.

Exemple: vos goûts personnels et vos dons naturels ont toujours fait

de vous, à Berquin, la plus «forte en histoire» de la classe... Que

l’étude approfondie de l’histoire serve de nervure centrale à votre

système de travail libre. A propos de l’histoire, quantités de notions

de géographie, d’art, de sciences, de littérature, s’imposeront tour à

tour: et, comme vous les épinglerez sur des notions fortement acquises,

elles s’incorporeront à leur tour à votre patrimoine intellectuel. Dans

l’étude de l’histoire, un système identique se recommande: choisir

une époque qui soit la nervure principale sur laquelle se grefferont

les études successives des autres époques. Procédé assurément

recommandable, parce qu’il nous est enseigné par l’infaillible nature...

[Illustration]

Vous joindrez à l’étude documentaire préférée la culture de l’art

que vous goûtez le plus: c’est pour vous, Françoise, la musique, et

vous y êtes assez douée pour qu’il vaille de ne la pas abandonner.

Si vous n’aviez de goût pour aucun art principal, je vous dirais:

«Abstenez-vous...» Rabattez-vous plutôt sur quelque art secondaire,

où la bonne volonté suffit: la photographie, la tapisserie, voire la

reliure... Il est toujours inutile de fabriquer de mauvais tableaux,

de plates poésies, inutile d’écorcher des chefs-d’œuvre de la musique

avec le larynx ou avec les doigts. Maltraiter un grand art--fût-ce en

famille--est besogne ingrate et niaise.

Puisque, au contraire, petite Françoise, vous avez l’intelligence

et le goût de la musique, ne laissez pas, comme tant d’autres,

s’atrophier peu à peu votre aptitude dans l’indifférence et la

paresse. Peut-être, de tous les arts, la musique est-elle le plus

précieusement consolateur: c’est le seul, il me semble, où l’exécutant

jouisse sur-le-champ de son effort, à mesure qu’il s’efforce. De cette

simultanéité de l’effort et de la sensation naît une faculté singulière

de s’exciter ou de s’apaiser les nerfs, pour ainsi dire à volonté...

Heureux qui sent et qui possède cet art, le plus vénérable à coup sûr

puisqu’il est le plus antique,--sans doute le premier de tous!

Enfin, pour clore ce programme par un dernier conseil pratique, faites

une place, Françoise, dans vos occupations de choix, à quelque modeste

besogne qui ne demande pas grand effort intellectuel, mais qui vous

offre, aux mauvaises heures, la facilité de la cure par le travail.

Je range dans ce groupe toutes les collections, tous les recueils

de notes, les classifications de fiches, et--préférablement à tout

cela--l’étude d’une langue morte ou vivante. Lire un livre étranger,

le vocabulaire à portée de sa main, en inscrivant dans la marge chacun

des mots qu’on a dû chercher,--voilà un calmant merveilleux pour les

heures où l’intelligence anxieuse se dérobe... Et, au bout d’un an de

ce régime, on est tout surpris d’avoir appris la langue.

... Il ne faudra pas montrer cette lettre à vos compagnes, chère

enfant. Quelques-unes--les frivoles--la trouveraient terre à terre

et se moqueraient de nous deux... Laissez-leur les prétentions à la

fantaisie et au romanesque, qui aboutissent d’ordinaire à la banalité

des intrigues bourgeoises. Vous, gardez la foi dans l’ordre, dans la

règle qu’on s’impose librement à soi-même. Ni l’ordre ni la règle

n’empêchent, croyez-moi, l’imprévu de la vie intérieure: seulement, ils

l’ennoblissent... Dans la nature aux lois immuables, les orages, les

cataclysmes même ont de la beauté.

[Illustration]

Lettres à Françoise · 第 45 / 63 题