_Vous trouverez ici réunies, Françoise, les lettres que je vous écrivis
de quinzaine en quinzaine durant votre dernière année de pension._
_Les plus récentes de ces lettres sont presque d’hier, tandis qu’en
relisant les premières j’avais la sensation de remuer d’assez vieilles
cendres. C’est tout juste si elles ne sont pas du siècle dernier: vous
les reçûtes quand l’Exposition illustrait à Paris le début du_ XXe
_siècle. Et l’Exposition, n’est-il pas vrai, ma jolie nièce, cela nous
paraît déjà très loin, très loin?..._
_Il m’eût été facile, au moyen d’un léger maquillage, d’effacer ces
traces d’actualité, devenues en si peu de mois des marques d’âge.
Les vérités que j’essayais de vous exposer, les conseils que je vous
donnais alors sont, en somme, de tous les temps. Chaque fois qu’il
s’est rencontré par le monde un oncle un peu sermonneur et une jeune
nièce assez patiente pour l’écouter, celle-ci a pu recueillir les mêmes
propos. On les eût appelés, suivant l’époque: «Lettres à Eucharis» ou:
«Lettres à Blandine», ou plus près de nous, il y a quelque cent ans:
«Lettres à Sylvie»._
_Mais, de même que votre nom charmant de Françoise, si national, évoque
un certain pays et une certaine époque, de même les conseils contenus
dans les pages qui suivent, utiles au besoin pour Eucharis, Blandine
ou Sylvie, intéressent tout de même plus spécialement une jeune fille
française achevant ses études au début du_ XXe _siècle._
_Le_ XXe _siècle! Quel attrait dans ces trois mots, pour un esprit de
votre âge!_
_Comme au temps où le poète de Mantoue chantait la naissance de
l’Enfant, un grand ordre nouveau s’élabore. Les peuples sont travaillés
par de puissants remous où la vieille idée de conquête et la jeune
idée de justice dessinent plus nettement que jamais leurs efforts
opposés... La science, qui a mis au_ XIXe _siècle le globe entier à
portée des yeux et des pas de chacun de nous, va nous ouvrir le domaine
de l’air... Le devoir des heureux envers les déshérités sort de la
charité pure pour se fixer dans le Code. Enfin, et surtout! la Femme,
qui, suivant le mot profond du prince de Ligne, fait les mœurs tandis
que les hommes font les lois»--la Femme affirme la volonté d’élargir sa
place dans la société future. C’est elle, n’en doutons pas, qui sera le
principal objet des transformations inattendues. Elle en sera aussi la
plus active ouvrière, car elle apporte des réserves intactes d’espoir
et d’énergie. Elle est, dans le sein des nations lasses, un grand
peuple neuf._
_La jeune fille moderne pressent les destinées de son sexe. Au moment
d’entrer dans le monde, elle entrevoit ce qui demeure confus même
pour ses éducateurs: que l’instant historique est solennel. La jeune
Française surtout, éduquée d’après les méthodes qui ne se sont pas
sensiblement modifiées depuis plusieurs siècles, perçoit aussitôt le
désaccord entre son éducation et sa fonction dans la vie. Élevée dans
une pénombre quelque peu claustrale, ses yeux, d’abord éblouis, soudain
se dilatent. Le champ de son idéal s’agrandit; en même temps elle prend
plus nettement conscience des nécessités pratiques. On dirait qu’une
aube très pure l’inonde: l’horizon s’étend, et les plus proches objets
précisent leurs contours._
_Toutes les fois que je me suis entretenu avec vous, Françoise,
de vos espoirs, de vos rêves, de vos incertitudes même et de vos
anxiétés,--j’ai entrevu cette aube dans vos yeux... S’il s’en égare un
reflet sur les pages qui suivent, ce sera leur meilleure parure. Aux
premiers feux du matin, un grossier filet de pécheurs, séchant sur les
galets, semble par instant un tissu d’or._
_Voilà pourquoi j’ai voulu que ces pages, traitant d’humbles vérités
indépendantes du temps, gardassent l’indice clair, immédiat, de
l’époque où j’entrepris de les écrire: l’époque où la foule cosmopolite
se pressait aux abords de la Tour Eiffel; l’époque où le patriarche
Krüger commençait son pèlerinage d’Europe._
* * * * *
_Maintenant, ces humbles vérités, banales comme la plupart des vérités
utiles,--notées, commentées d’abord à votre intention, était-il
opportun de les coudre en un assez gros livre, de les imprimer, de les
offrir à la foule?_
_Je ne l’aurais pas fait si, parmi ceux qui les avaient parcourues en
même temps que vous, de très nombreux lecteurs n’avaient demandé avec
instance qu’on leur donnât le même texte sous une forme plus commode.
Naïvement, je vous confesse que de telles demandes m’ont ravi. Avoir
diverti son public, c’est quelque chose; lui avoir paru nécessaire,
avoir éveillé en lui le désir de garder votre pensée à portée de son
oreille,--combien c’est mieux!... Je prétends sérieusement qu’un auteur
a le devoir de satisfaire à de si précieuses requêtes._
_J’ai donc cédé. Voici le volume. Je sais bien qu’il restera pour
vous un ami, chère Françoise aujourd’hui libre de la tutelle des
pensionnats, Françoise en plein bonheur d’épousailles. Mais, déjà, il
n’est plus à vous seule. Que dis-je? Mon vœu serait qu’il fût aussitôt
à toutes les autres jeunes filles d’un âge approchant du vôtre. Si la
chose était possible, je le leur enverrais à toutes, avec une jolie
dédicace et un billet leur disant_:
«_Jeune fille, ce livre est pour vous. Vos yeux n’y
rencontreront rien qui puisse choquer votre modestie ni troubler
votre cœur... Lisez-le d’abord comme un récit, comme un roman
de la vie courante. Hardiment, je vous annonce qu’aucun roman
ne traite un sujet plus beau. C’est l’histoire d’une jeune
fille comme vous, qui, pendant sa dernière année de pension,
s’éprend d’un jeune homme, se fiance et se marie. Si vous me
faites observer que ce beau sujet n’est pas des plus neufs, je
vous répondrai que j’en étais averti, et que cependant je l’ai
préféré à tout autre._
«_Quand vous aurez lu ainsi l’aventure de Françoise, en passant
ce qui vous ennuiera, ce qui vous semblera encombrer le récit
(c’est la meilleure façon de lire un roman),--ne jetez pas le
livre au rebut, je vous en prie. Gardez-le dans votre chambre
à portée de votre main. D’abord, en l’ouvrant au hasard
des loisirs, vous y trouverez des sujets de réflexion, de
méditation. Votre jeune finesse féminine saura mettre en œuvre
ces matières arides bien mieux que je ne sus le faire. Puis,
lorsque vous discuterez avec une amie sur l’éducation, sur la
toilette, sur les bals, sur les sports, sur le mariage, ouvrez
encore le livre amical. Il vous donnera son opinion: et une
tierce opinion départage parfois les contradicteurs, ne fût-ce
qu’en leur suggérant ce cri unanime: «Peut-on dire pareille
sottise?» En un mot, je ne vous recommande pas les_ «Lettres
à Françoise» _comme un bréviaire,--mais tout simplement comme
un inventaire des choses qui intéressent votre vie. Le plus
important dans le livre n’est pas l’avis que j’expose, mais le
sujet que je traite: vous._
«_Si, voyant ce livre entre vos mains, l’on vous dit: «Il n’y a
rien de nouveau ni de curieux là-dedans», tombez-en d’accord;
mais suppliez le dénigreur de vous signaler un livre, bien fait
celui-là, où les mêmes questions soient agitées. Vous m’en direz
le titre aussitôt, et je courrai l’acheter chez mon libraire,
car je l’ai cherché minutieusement et ne l’ai point trouvé._
«_Si ce livre bien fait n’existe pas, ce sera l’excuse du mien,
qui a du moins la vertu d’exister. Sans nulle fausse modestie,
je vous assure que je le juge très imparfait, très loin de
mon rêve. Voulez-vous m’aider à le rendre meilleur? Notez vos
critiques, marquez les lacunes, suggérez des corrections,
et envoyez-moi le tout. Je vous répondrai un grand merci et
je vous promets bien que d’édition en édition, grâce à des
collaboratrices telles que vous, les_ «Lettres à Françoise»
_s’approcheront du mieux_...»
_Telle est, chère nièce, la façon dont je voudrais que ce petit volume
fût reçu et utilisé par ses lectrices naturelles. Qu’elles le prennent
ainsi, et j’en serai plus fier que d’un roman à cent mille exemplaires._