7 novembre.

J'ai passé l'après-midi à l'entrée du bois. Le soleil dorait les

champs dépouillés, les grillons chantaient dans l'herbe flétrie;

toutefois l'automne a bien fait son oeuvre, et l'on sent la

tristesse partout. Mais quelle sérénité profonde s'y mêle.

Et pourquoi, dans mon calme funèbre, n'aurais-je pas aussi de la

sérénité?

Je me disais cela, et, la tête cachée dans mes mains, je pensais à

cet adieu qu'il faut finir par dire à tout--à ce grand et

languissant adieu comme parle saint François de Sales.

Puisqu'il faut mourir, ce sont les heureux qu'il faut plaindre.

(Maurice Darville à Angéline de Montbrun)

Ainsi vous persistez à vous tenir renfermée, à refuser de me

recevoir, et pour vous je ne suis plus qu'un étranger, qu'un

importun.

Angéline, cela se peut-il?

Ô ma toujours aimée, j'aurais dû écarter vos domestiques et entrer

chez vous malgré vos ordres. Mais je ne viens pas vous faire des

reproches. Je viens vous supplier d'avoir pitié de moi. Si vous

saviez comme il est amer de se mépriser soi-même!

Ô ma pauvre enfant, votre image vient me ressaisir partout, votre

vie si triste m'est un remords continuel.

Et pourtant suis-je coupable? est-ce ma faute si vous m'avez jeté

mon coeur au visage?

Angéline, vous m'avez fait manquer à ma parole. Oui, vous m'avez

réduit à cette abjection. Mais sur mon honneur, je n'aurai jamais

d'autre femme que vous.

Ah! soyez en sûre, on ne se donne pas deux fois avec ce qu'il y a de

plus tendre et de plus profond dans mon âme, ou plutôt quand on

s'est donné ainsi, on ne se reprend plus jamais. Si mon coeur a paru

se refroidir. Ma pauvre enfant, au fond du coeur de l'homme, il y a

bien des misères, mais pardon, pardon pour l'amour de lui qui

m'aimait, qui m'avait choisi.

Quoi! ne sauriez-vous pardonner un tort involontaire? Ah vous avez

bien oublié la promesse faite à Mina, cette solennelle promesse de

m'aimer toujours et de me rendre heureux.

Si vous saviez ce que j'ai souffert depuis le soir terrible de notre

séparation! Oh! comment avez-vous pu m'humilier ainsi? Suis-je donc

si vil à vos yeux?

Mon Dieu! qui nous rendra la confiance, ce bien unique en sa

douceur? Vous dites que vous n'accepterez jamais un sacrifice.

Un _sacrifice_...

Angéline, il est une chose que je voudrais taire à jamais. Mais

puisque vous me forcez d'en parler, je vais le faire. Tôt ou tard,

vous le savez, on ne jouit plus que des âmes. Et d'ailleurs, les

traces de ce mal cruel vont s'effaçant chaque jour. Tout le monde le

dit ici et pouvez-vous l'ignorer?

Mon amie, c'est moi qui vous conjure d'avoir pitié de ma vie si

triste, de mon avenir désolé. Que deviendrai-je si vous

m'abandonnez?

Seul je suis et seul je serai; je vous l'avoue, je suis au bout de

mes forces. La tristesse est une mauvaise conseillère, et

j'entrevois des abîmes. Angéline, votre coeur est-il donc tout

entier dans son cercueil?

Non, ma chère orpheline, je ne vous reproche ni l'excès, ni la durée

de vos regrets. Sait-on combien de temps une grande douleur doit

durer? Mais votre douleur je la comprends, je la partage. Vous le

savez, vous n'en pouvez douter.

Mon Dieu, que n'ai-je pensé à vous faire ordonner de ne pas différer

notre mariage! Le malheur a voulu que ni lui ni moi n'y ayons songé,

mais croyez-vous qu'il approuve votre résolution?

Angéline, c'est moi qui vous emportai comme morte d'auprès de son

corps. Ô Dieu! de quel amour je vous aimais, et combien j'ai

souffert de cette horrible impuissance à vous consoler.

Mais aujourd'hui, ne puis-je rien? Je vous assure que je ne vous

aimais pas plus quand mon amour vous arracha à la mort; et je vous

en supplie, par la fraternité de nos larmes, par cette divine

espérance que nous avons de le revoir, consentez à m'entendre. Oh!

laissez-moi vous voir! laissez-moi vous parler! Pourriez-vous

refuser toujours de m'admettre chez vous, dans sa maison à lui, qui

me nommait _son fils?_

La nuit dernière, je suis resté longtemps appuyé sur le mur du

jardin. Je vous avoue que je finis par m'y glisser.

Une fois entré, j'en fis le tour. La froide clarté du ciel m'y

montrait tout bien triste, bien désolé. Un vent glacé chassait les

feuilles flétries. Mais le passé était là, et qui pourrait dire la

tristesse et la douceur de mes pensées!

D'abord, la maison m'avait paru dans une obscurité complète, mais en

approchant je vis qu'une faible lumière passait entre les volets de

votre chambre. Ô chère lumière! longtemps je restai à la regarder.

Angéline, la vie ne doit pas être une veille troublée. Non, vous ne

sauriez persévérer dans une résolution pareille, et bientôt, comme

Mina disait: _Le sang du Christ nous unira._ Chrétienne, avez-vous

compris la force et la suavité de cette union? Doutez-vous que dans

son sang nous ne trouvions avec l'immortalité de l'amour, les joies

profondes du mutuel pardon.

Non, vous n'aurez pas ce triste courage de me renvoyer désespéré.

J'ai foi en votre coeur si tendre, si profond.

Vôtre, à jamais.

Maurice.

(Angéline de Montbrun à Maurice Darville)

Maurice, pardonnez-moi.

Cette résolution de ne pas vous recevoir, vous pouvez me la rendre

encore plus difficile, encore plus douloureuse à tenir, mais vous ne

la changerez pas.

Et faut-il vous dire que le ressentiment n'y est pour rien.

Cher ami, je n'en eus jamais contre vous. Non, vous n'avez pas

trompé sa noble confiance, non, vous n'avez pas manqué à votre

parole, et moi aussi je tiendrai la mienne.

Mais croyez-moi, ce n'est pas avec un sentiment dont vous avez déjà

éprouvé le néant, que vous rempliriez le vide de votre coeur et de

vos jours.

Je le dis sans reproche. Ô mon loyal, je n'ai rien, absolument rien

à vous pardonner.

Pourquoi m'avez-vous aimée? Pourquoi ai-je tant assombri votre

jeunesse? Et pourtant, nous avons été heureux ensemble. Vous

rappelez-vous comme la vie nous apparaissait belle? Mais il n'est

pas de _main qui prenne l'ombre, ni qui garde l'onde._

Mon cher ami, nous l'avions bien oublié. Dites-moi, si cet

enchantement de l'amour et du bonheur se fût continué, que

serions-nous devenus? Comment aurions-nous pu nous résigner à

mourir? Mais le prestige s'est vite dissipé, et nous savons

maintenant que la vie est une douleur.

Sans doute, la bonté divine, n'a pas voulu qu'elle fût sans

consolations, et nos pauvres tendresses restent le meilleur

adoucissement à nos peines. Mais nul ne choisit sa voie et les

adoucissements ne sont pas pour moi.

Non, si le Dieu de toute bonté m'a fait passer par de si cruelles

douleurs, ce n'est pas pour que je me reprenne aux affections et aux

joies de ce monde. Je le vois clairement depuis que je vous sais

ici; et une force étrange me reporte à ce moment où mon père mourant

m'attira à lui, après sa communion suprême: «Amour sauveur,

répétait-il, serrant faiblement ma tête contre sa poitrine, Amour

Sauveur, je vous la donne, Ô Seigneur Jésus, prenez-la, Ô Seigneur

Jésus, consolez-la, fortifiez-la». Et à cette heure d'agonie, une

force, une douceur surnaturelle se répandit en mon âme. Toutes mes

révoltes se fondirent en adorations. J'acceptai la séparation. Je me

prosternai devant la croix, je la reçus comme des mains du Christ

lui-même. Et aujourd'hui encore, il me la présente. Je vois et je

sens qu'il me demande le renoncement complet, que je dois être à Lui

seul.

Maurice, c'est Lui qui a tout conduit, c'est sa volonté qui nous

sépare. Cette parole, mon père me l'a dite à l'heure de son

angoisse, et je vous la répète. Ah! j'ai bien senti ma faiblesse.

Être désillusionnée ce n'est pas être détachée. Mon ami, vous le

savez, l'arbre dépouillé tient toujours à la terre.

Oh! comme nous sommes faits! mais la volonté divine donne la force

des sacrifices qu'elle commande. Je vous en prie, ne vous mettez pas

en peine de mon avenir. C'est à Dieu d'en disposer: le bonheur et la

tristesse m'ont bien débilitée; mais si je suis courageuse, si je

suis fidèle, avant qu'il soit longtemps j'aurai la paix.

Et vous aussi vous serez bientôt consolé.

Pourquoi pleurer? Ce bonheur de la terre, n'en connaissons-nous pas

la pauvreté, même quand nous pourrions l'avoir dans sa richesse--ce

qui n'est pas. Non, le rêve enchanté ne saurait se reprendre. Et

pourtant que la vie avec vous me serait douce encore! Malgré le

trouble de mon coeur, ce m'est une joie profonde que vous soyez

venu. Le sentiment que vous me conservez, pour moi, c'est une fleur

sur des ruines, c'est un écho attendrissant du passé. Le passé!

Vous rappelez-vous cette romance que vous chantiez sur le souvenir,

qui n'est rien et qui est tout? Ah! quoi qu'il arrive, n'oubliez

pas. Et soyez béni de ce que vous avez fait pour lui. Jamais je

n'oublierai avec quel respect vous avez porté son deuil, ni vos

regrets si vifs, si sincères. Oh, comme vous étiez bon! comme vous

étiez tendre! Je le sais, vous le seriez encore. Mais il en est qui

n'arrivent au ciel qu'ensanglantés, et ceux-là n'ont pas droit de se

plaindre.

Maurice, je vous donne à Jésus-Christ qui seul nous aime comme nous

avons besoin d'être aimés. Partout et sans cesse, je le prierai pour

vous.

Et, puisqu'il faut le dire, adieu, mon cher, mon intimement cher,

adieu!

Quand j'étais enfant, mon père, pour m'encourager aux renoncements

de chaque jour, me disait que pour Dieu il n'est pas de sacrifice

trop petit; et aujourd'hui, je le sens, il me dit que pour Dieu, il

n'est pas de sacrifice trop grand.

Après tout, mon ami, en sacrifiant tout, on sacrifie bien peu de

chose. Ai-je besoin de vous dire que rien sur la terre, ne nous

satisfera jamais? Ah! soyez-en sûr, en consacrant l'union des époux,

le sang du Christ ne leur assure pas l'immortalité de l'amour, et

quoi qu'on fasse, la résignation reste toujours la grande

difficulté, comme elle est le grand devoir.

Sans doute, tout cela est triste, et la tristesse a ses dangers.

Qui le sait mieux que moi? Mais, Maurice, pas de lâches faiblesses.

Épargnez-moi cette suprême douleur; que je ne rougisse jamais de

vous avoir aimé!

Angéline de Montbrun · 第 95 / 95 题