J'ai passé l'après-midi à l'entrée du bois. Le soleil dorait les
champs dépouillés, les grillons chantaient dans l'herbe flétrie;
toutefois l'automne a bien fait son oeuvre, et l'on sent la
tristesse partout. Mais quelle sérénité profonde s'y mêle.
Et pourquoi, dans mon calme funèbre, n'aurais-je pas aussi de la
sérénité?
Je me disais cela, et, la tête cachée dans mes mains, je pensais à
cet adieu qu'il faut finir par dire à tout--à ce grand et
languissant adieu comme parle saint François de Sales.
Puisqu'il faut mourir, ce sont les heureux qu'il faut plaindre.
(Maurice Darville à Angéline de Montbrun)
Ainsi vous persistez à vous tenir renfermée, à refuser de me
recevoir, et pour vous je ne suis plus qu'un étranger, qu'un
importun.
Angéline, cela se peut-il?
Ô ma toujours aimée, j'aurais dû écarter vos domestiques et entrer
chez vous malgré vos ordres. Mais je ne viens pas vous faire des
reproches. Je viens vous supplier d'avoir pitié de moi. Si vous
saviez comme il est amer de se mépriser soi-même!
Ô ma pauvre enfant, votre image vient me ressaisir partout, votre
vie si triste m'est un remords continuel.
Et pourtant suis-je coupable? est-ce ma faute si vous m'avez jeté
mon coeur au visage?
Angéline, vous m'avez fait manquer à ma parole. Oui, vous m'avez
réduit à cette abjection. Mais sur mon honneur, je n'aurai jamais
d'autre femme que vous.
Ah! soyez en sûre, on ne se donne pas deux fois avec ce qu'il y a de
plus tendre et de plus profond dans mon âme, ou plutôt quand on
s'est donné ainsi, on ne se reprend plus jamais. Si mon coeur a paru
se refroidir. Ma pauvre enfant, au fond du coeur de l'homme, il y a
bien des misères, mais pardon, pardon pour l'amour de lui qui
m'aimait, qui m'avait choisi.
Quoi! ne sauriez-vous pardonner un tort involontaire? Ah vous avez
bien oublié la promesse faite à Mina, cette solennelle promesse de
m'aimer toujours et de me rendre heureux.
Si vous saviez ce que j'ai souffert depuis le soir terrible de notre
séparation! Oh! comment avez-vous pu m'humilier ainsi? Suis-je donc
si vil à vos yeux?
Mon Dieu! qui nous rendra la confiance, ce bien unique en sa
douceur? Vous dites que vous n'accepterez jamais un sacrifice.
Un _sacrifice_...
Angéline, il est une chose que je voudrais taire à jamais. Mais
puisque vous me forcez d'en parler, je vais le faire. Tôt ou tard,
vous le savez, on ne jouit plus que des âmes. Et d'ailleurs, les
traces de ce mal cruel vont s'effaçant chaque jour. Tout le monde le
dit ici et pouvez-vous l'ignorer?
Mon amie, c'est moi qui vous conjure d'avoir pitié de ma vie si
triste, de mon avenir désolé. Que deviendrai-je si vous
m'abandonnez?
Seul je suis et seul je serai; je vous l'avoue, je suis au bout de
mes forces. La tristesse est une mauvaise conseillère, et
j'entrevois des abîmes. Angéline, votre coeur est-il donc tout
entier dans son cercueil?
Non, ma chère orpheline, je ne vous reproche ni l'excès, ni la durée
de vos regrets. Sait-on combien de temps une grande douleur doit
durer? Mais votre douleur je la comprends, je la partage. Vous le
savez, vous n'en pouvez douter.
Mon Dieu, que n'ai-je pensé à vous faire ordonner de ne pas différer
notre mariage! Le malheur a voulu que ni lui ni moi n'y ayons songé,
mais croyez-vous qu'il approuve votre résolution?
Angéline, c'est moi qui vous emportai comme morte d'auprès de son
corps. Ô Dieu! de quel amour je vous aimais, et combien j'ai
souffert de cette horrible impuissance à vous consoler.
Mais aujourd'hui, ne puis-je rien? Je vous assure que je ne vous
aimais pas plus quand mon amour vous arracha à la mort; et je vous
en supplie, par la fraternité de nos larmes, par cette divine
espérance que nous avons de le revoir, consentez à m'entendre. Oh!
laissez-moi vous voir! laissez-moi vous parler! Pourriez-vous
refuser toujours de m'admettre chez vous, dans sa maison à lui, qui
me nommait _son fils?_
La nuit dernière, je suis resté longtemps appuyé sur le mur du
jardin. Je vous avoue que je finis par m'y glisser.
Une fois entré, j'en fis le tour. La froide clarté du ciel m'y
montrait tout bien triste, bien désolé. Un vent glacé chassait les
feuilles flétries. Mais le passé était là, et qui pourrait dire la
tristesse et la douceur de mes pensées!
D'abord, la maison m'avait paru dans une obscurité complète, mais en
approchant je vis qu'une faible lumière passait entre les volets de
votre chambre. Ô chère lumière! longtemps je restai à la regarder.
Angéline, la vie ne doit pas être une veille troublée. Non, vous ne
sauriez persévérer dans une résolution pareille, et bientôt, comme
Mina disait: _Le sang du Christ nous unira._ Chrétienne, avez-vous
compris la force et la suavité de cette union? Doutez-vous que dans
son sang nous ne trouvions avec l'immortalité de l'amour, les joies
profondes du mutuel pardon.
Non, vous n'aurez pas ce triste courage de me renvoyer désespéré.
J'ai foi en votre coeur si tendre, si profond.
Vôtre, à jamais.
Maurice.
(Angéline de Montbrun à Maurice Darville)
Maurice, pardonnez-moi.
Cette résolution de ne pas vous recevoir, vous pouvez me la rendre
encore plus difficile, encore plus douloureuse à tenir, mais vous ne
la changerez pas.
Et faut-il vous dire que le ressentiment n'y est pour rien.
Cher ami, je n'en eus jamais contre vous. Non, vous n'avez pas
trompé sa noble confiance, non, vous n'avez pas manqué à votre
parole, et moi aussi je tiendrai la mienne.
Mais croyez-moi, ce n'est pas avec un sentiment dont vous avez déjà
éprouvé le néant, que vous rempliriez le vide de votre coeur et de
vos jours.
Je le dis sans reproche. Ô mon loyal, je n'ai rien, absolument rien
à vous pardonner.
Pourquoi m'avez-vous aimée? Pourquoi ai-je tant assombri votre
jeunesse? Et pourtant, nous avons été heureux ensemble. Vous
rappelez-vous comme la vie nous apparaissait belle? Mais il n'est
pas de _main qui prenne l'ombre, ni qui garde l'onde._
Mon cher ami, nous l'avions bien oublié. Dites-moi, si cet
enchantement de l'amour et du bonheur se fût continué, que
serions-nous devenus? Comment aurions-nous pu nous résigner à
mourir? Mais le prestige s'est vite dissipé, et nous savons
maintenant que la vie est une douleur.
Sans doute, la bonté divine, n'a pas voulu qu'elle fût sans
consolations, et nos pauvres tendresses restent le meilleur
adoucissement à nos peines. Mais nul ne choisit sa voie et les
adoucissements ne sont pas pour moi.
Non, si le Dieu de toute bonté m'a fait passer par de si cruelles
douleurs, ce n'est pas pour que je me reprenne aux affections et aux
joies de ce monde. Je le vois clairement depuis que je vous sais
ici; et une force étrange me reporte à ce moment où mon père mourant
m'attira à lui, après sa communion suprême: «Amour sauveur,
répétait-il, serrant faiblement ma tête contre sa poitrine, Amour
Sauveur, je vous la donne, Ô Seigneur Jésus, prenez-la, Ô Seigneur
Jésus, consolez-la, fortifiez-la». Et à cette heure d'agonie, une
force, une douceur surnaturelle se répandit en mon âme. Toutes mes
révoltes se fondirent en adorations. J'acceptai la séparation. Je me
prosternai devant la croix, je la reçus comme des mains du Christ
lui-même. Et aujourd'hui encore, il me la présente. Je vois et je
sens qu'il me demande le renoncement complet, que je dois être à Lui
seul.
Maurice, c'est Lui qui a tout conduit, c'est sa volonté qui nous
sépare. Cette parole, mon père me l'a dite à l'heure de son
angoisse, et je vous la répète. Ah! j'ai bien senti ma faiblesse.
Être désillusionnée ce n'est pas être détachée. Mon ami, vous le
savez, l'arbre dépouillé tient toujours à la terre.
Oh! comme nous sommes faits! mais la volonté divine donne la force
des sacrifices qu'elle commande. Je vous en prie, ne vous mettez pas
en peine de mon avenir. C'est à Dieu d'en disposer: le bonheur et la
tristesse m'ont bien débilitée; mais si je suis courageuse, si je
suis fidèle, avant qu'il soit longtemps j'aurai la paix.
Et vous aussi vous serez bientôt consolé.
Pourquoi pleurer? Ce bonheur de la terre, n'en connaissons-nous pas
la pauvreté, même quand nous pourrions l'avoir dans sa richesse--ce
qui n'est pas. Non, le rêve enchanté ne saurait se reprendre. Et
pourtant que la vie avec vous me serait douce encore! Malgré le
trouble de mon coeur, ce m'est une joie profonde que vous soyez
venu. Le sentiment que vous me conservez, pour moi, c'est une fleur
sur des ruines, c'est un écho attendrissant du passé. Le passé!
Vous rappelez-vous cette romance que vous chantiez sur le souvenir,
qui n'est rien et qui est tout? Ah! quoi qu'il arrive, n'oubliez
pas. Et soyez béni de ce que vous avez fait pour lui. Jamais je
n'oublierai avec quel respect vous avez porté son deuil, ni vos
regrets si vifs, si sincères. Oh, comme vous étiez bon! comme vous
étiez tendre! Je le sais, vous le seriez encore. Mais il en est qui
n'arrivent au ciel qu'ensanglantés, et ceux-là n'ont pas droit de se
plaindre.
Maurice, je vous donne à Jésus-Christ qui seul nous aime comme nous
avons besoin d'être aimés. Partout et sans cesse, je le prierai pour
vous.
Et, puisqu'il faut le dire, adieu, mon cher, mon intimement cher,
adieu!
Quand j'étais enfant, mon père, pour m'encourager aux renoncements
de chaque jour, me disait que pour Dieu il n'est pas de sacrifice
trop petit; et aujourd'hui, je le sens, il me dit que pour Dieu, il
n'est pas de sacrifice trop grand.
Après tout, mon ami, en sacrifiant tout, on sacrifie bien peu de
chose. Ai-je besoin de vous dire que rien sur la terre, ne nous
satisfera jamais? Ah! soyez-en sûr, en consacrant l'union des époux,
le sang du Christ ne leur assure pas l'immortalité de l'amour, et
quoi qu'on fasse, la résignation reste toujours la grande
difficulté, comme elle est le grand devoir.
Sans doute, tout cela est triste, et la tristesse a ses dangers.
Qui le sait mieux que moi? Mais, Maurice, pas de lâches faiblesses.
Épargnez-moi cette suprême douleur; que je ne rougisse jamais de
vous avoir aimé!