J'ai repris l'habitude de faire lire. Quand je lis moi-même, je
m'arrête trop souvent, ce qui ne vaut rien.
L'histoire me distrait plus efficacement que toutes les autres
lectures. Je m'oublie devant ce rapide fleuve des âges qui roule
tant de douleurs.
Aujourd'hui j'ai fait lire Garneau. Souvent mon père et moi nous le
lisions ensemble. «Ô ma fille, me disait-il parfois, quels
misérables nous serions, si nous n'étions pas fiers de nos
ancêtres!» Il s'enthousiasmait devant ces beaux faits d'armes, et
son enthousiasme me gagnait.
Maintenant, je connais le néant de bien des choses. Que d'ardeurs
éteintes dans mon coeur très mort!
Mais l'amour de la patrie vit toujours au plus vif, au plus profond
de mes entrailles. Heureux ceux qui peuvent se dévouer, se sacrifier
pour une grande cause. C'est un beau lit pour mourir que le sol
sacré de la patrie.
L'arrière-grand-père de ma mère fut mortellement blessé sur les
Plaines, et celui de mon père resta sur le champ de bataille de
Sainte-Foy avec ses deux fils, dont l'aîné n'avait pas seize ans.
Ceux-là, je ne les ai jamais plaints. Mais j'ai plaint le
chevaleresque Lévis (mon cousin d'un peu loin). Bien des fois, je
l'ai vu, sombre et fier, ordonnant de détruire les drapeaux. Cette
ville de Québec, qu'il _voulait brûler s'il ne la pouvait conserver
à la France_, je ne la revois jamais sans songer à lui, et devant la
rade si belle, j'ai souvent pensé à sa mortelle angoisse quand, au
lendemain de la victoire de Sainte-Foy, on signala l'approche des
vaisseaux. Mais le drapeau blanc ne devait plus flotter sur le
Saint-Laurent, et, pour nos pères, tout était perdu _fors l'honneur._
Ce printemps de 1760, Mme de Montbrun laboura elle-même sa terre,
pour pouvoir donner du pain à ses petits orphelins. Vaillante femme!
J'aime me la représenter soupant fièrement d'un morceau de pain
noir, sa rude journée finie. J'ai d'elle une lettre écrite après la
cession, et trouvée parmi de vieux papiers de famille, sur lesquels
mon père avait réussi à mettre la main lors de son voyage en France.
C'est une fière lettre.
«Ils ont donné tout le sang de leurs veines, dit-elle, en parlant de
son mari et de ses fils, moi, j'ai donné celui de mon coeur; j'ai
versé toutes mes larmes. Mais ce qui est triste, c'est de savoir le
pays perdu.»
La noble femme se trompait. Comme disait le chevalier de Lorimier, à
la veille de monter sur l'échafaud: «Le sang et les larmes versés
sur l'autel de la patrie sont une source de vie pour les peuples»,
et le Canada vivra. Ah! j'espère.
Malgré tout, nos ancêtres n'ont-ils pas gardé de leur noble mère,
la langue, l'honneur et la foi.
Mon père aimait à revenir sur nos souvenirs de deuil et de gloire.
Il avait pour Garneau, qui a mis tant d'héroïsme en lumière, une
reconnaissance profonde, et il aurait voulu voir son portrait dans
toutes les familles canadiennes.
Ce portrait respecté, il est là à son ancienne place. Parfois, je
m'arrête à le considérer. Qui sait, disait Crémazie, de combien de
douleurs se compose une gloire? Pensée touchante, et, quant à
Garneau si vraie!
Pour faire ce qu'il a fait, il faut aller au bout de ses forces, ce
qui demande bien des efforts sanglants. Ah! je comprends cela. Sans
doute, je n'y puis rien, mais j'aime mon pays, et je voudrais que
mon pays aimât celui qui a tant fait pour l'honneur de notre nom.
J'espère qu'au lieu de plonger dans l'ombre, la gloire de Garneau
ira s'élevant. Et ne l'a-t-il pas mérité? Étranger aux plaisirs,
sans ambition personnelle, cet homme admirable n'a songé qu'à sa
patrie.
Il l'aimait d'un amour sans bornes, et cet amour rempli de craintes,
empreint de tristesse, m'a toujours singulièrement touchée.
D'ailleurs, il l'a prouvé jusqu'à l'héroïsme. Dans ce siècle
d'abaissement, Garneau avait la grandeur antique.
C'est l'un de mes regrets de ne l'avoir pas connu, de ne l'avoir
jamais vu. Mais j'ai beaucoup pensé à lui, à ses difficultés si
grandes, à son éducation solitaire et avec respect je verrais cette
mansarde où, sans maîtres et presque sans livres, notre historien
travaillait à se former.
Oh! qu'il a été courageux! qu'il a été persévérant! et combien de
fois je me suis attendrie, en songeant à cette faible lumière qui
veillait si tard, et allait éclairer notre glorieux passé.
Mais il a fini sa tâche laborieuse. Maintenant _longue est sa nuit._
J'ai visité sa tombe au cimetière Belmont. Alors, je n'avais jamais
versé de larmes amères, et ma vive jeunesse s'étonnait et se
troublait du calme des tombeaux; mais devant le monument de notre
historien, le généreux sang de mes ancêtres coula plus chaud dans
mes veines.
Je me souviens que j'y restai longtemps. Enfant encore par bien des
côtés, je n'étais cependant pas sans avoir profité de l'éducation
que j'avais reçue. Déjà, j'avais le sentiment profond de l'honneur
national, et, comme celui qui dit à Garneau l'adieu suprême au nom
de la patrie, j'aurais voulu lui assurer la reconnaissance
immortelle de tous les Canadiens.
Il a effacé pour toujours les mois de race conquise,
de peuple vaincu.
Il a été un homme de courage, de persévérance héroïque,
de désintéressement, de sacrifice.
Qu'il repose sur le champ de bataille qu'il a célébré,
non loin des héros qu'il a tirés de l'oubli!
Et nous, Dieu veille nous donner comme à nos pères, avec le
sentiment si français de l'honneur, l'exaltation du dévouement, la
folie du sacrifice, qui font les héros et les saints.