Comme on reste enfant! Depuis hier je suis folle de regrets, folle
de chagrin. Et pourquoi? Parce que le vent a renversé le frêne sous
lequel Maurice avait coutume d'aller s'asseoir avec ses livres.
J'aimais cet arbre qui l'avait abrité si souvent, alors qu'il
m'aimait comme une femme rêve d'être aimée. Que de fois n'y a-t-il
pas appuyé sa tête brune et pâle! «De sa nature, l'amour est
rêveur», me disait-il parfois.
Cet endroit de la côte, d'où l'on domine la mer, lui plaisait
infiniment, et le bruit des vagues l'enchantait. Aussi il y passait
souvent de longues heures. Il avait enlevé quelques pouces de
l'écorce du frêne, et gravé sur le bois, entre nos initiales, ce
vers de Dante:
_Amor chi a nullo amato amar perdona._
Amère dérision maintenant! et pourtant ces mots gardaient pour moi
un parfum du passé. J'aurais donné bien des choses pour conserver
cet arbre consacré par son souvenir. La dernière fois que j'en
approchai, une grosse araignée filait sa toile, sur les caractères
que sa main a gravés, et cela me fit pleurer. Je crus voir
l'indifférence hideuse travaillant au voile de l'oubli. J'enlevai la
toile, mais qui relèvera l'arbre tombé,--renversé dans toute sa
force, dans toute sa sève?
Le coeur se prend à tout, et je ne puis dire ce que j'éprouve, en
regardant la côte où je n'aperçois plus ce bel arbre, ce témoin du
passé. J'ai fait enlever l'inscription. Lâcheté, mais qu'y faire?
Pendant ce temps, il est peut-être très occupé d'une autre.