Laure Conan

«L'avez-vous cru que cette vie fut la vie?»

Lacordaire.

(Maurice Darville à sa soeur)

Chère Mina,

Je l'ai vue--j'ai vu ma Fleur des Champs, la fraîche fleur de

Valriant,--et, crois-moi, la plus belle rose que le soleil ait

jamais fait rougir ne mériterait pas de lui être comparée. Oui,

ma chère, je suis chez M. de Montbrun, et je t'avoue que ma main

tremblait en sonnant à la porte.

--Monsieur et Mademoiselle sont sortis, mais ne tarderont pas à

rentrer, me dit la domestique qui me reçut; et elle m'introduisit

dans un petit salon très simple et très joli, où je trouvai Mme

Lebrun, qui est ici depuis quelques jours.

J'aurais préféré n'y trouver personne. Pourtant je fis de mon mieux.

Mais l'attente est une fièvre comme une autre.

J'avais chaud, j'avais froid, les oreilles me bourdonnaient

affreusement, et je répondais au hasard à cette bonne Mme Lebrun qui

me regardait avec l'air indulgent qu'elle prend toujours lorsqu'on

lui dit des sottises.

Enfin, la porte s'ouvrit, et un nuage me passa sur les yeux Angéline

entrait suivie de son père. Elle était en costume d'amazone, ce qui

lui va mieux que je ne saurais dire. Et tous deux me reprochèrent de

ne pas t'avoir emmenée, comme s'il y avait de ma faute.

Pourquoi t'es-tu obstinée à ne pas m'accompagner? Tu m'aurais été si

utile. J'ai besoin d'être encouragé.

Le souper s'est passé heureusement, c'est-à-dire j'ai été amèrement

stupide; mais je n'ai rien renversé, et dans l'état de mes nerfs,

c'est presque miraculeux.

M. de Montbrun, encore plus aimable et plus gracieux chez lui

qu'ailleurs, m'inspire une crainte terrible, car je sais que mon

sort est dans ses mains.

Jamais sa fille n'entretiendra un sentiment qui n'aura pas son

entière approbation, ou plutôt elle ne saurait en éprouver. Elle vit

en lui un peu comme les saints vivent en Dieu. Ah! si notre pauvre

père vivait! Lui saurait bien me faire agréer.

Après le thé, nous allâmes au jardin, dont je ne saurais rien dire;

je marchais à côté d'elle, et toutes les fleurs du paradis terrestre

eussent été là, que je ne les aurais pas regardées. L'adorable

campagnarde! elle n'a plus son éclatante blancheur de l'hiver

dernier. Elle est hâlée, ma chère. _Hâlée!_ que dis-je? n'est-ce pas

une insulte à la plus belle peau et au plus beau teint du monde? Je

suis fou et je me méprise. Non, elle n'est pas hâlée,

Mais il semble qu'on l'ait dorée

Avec un rayon de soleil.

Elle portait une robe de mousseline blanche, et le vent du soir

jouait dans ses beaux cheveux flottants. Ses yeux--as-tu jamais vu

de ces beaux lacs perdus au fond des bois? de ces beaux lacs

qu'aucun souffle n'a ternis, et que Dieu semble avoir faits pour

refléter l'azur du ciel?

De retour au salon, elle me montra le portrait de sa mère, piquante

brunette à qui elle ne ressemble pas du tout, et celui de son père,

à qui elle ressemble tant. Ce dernier m'a paru admirablement peint.

Mais depuis les causeries artistiques de M. Napoléon Bourassa, dans

un portrait, je n'ose plus juger que la ressemblance. Celle-ci est

merveilleuse.

--Je l'ai fait peindre pour toi, ma fille, dit M. de Montbrun; et

s'adressant à moi: N'est-ce pas qu'elle sera sans excuse si elle

m'oublie jamais?

Ma chère, je fis une réponse si horriblement enveloppée et

maladroite, qu'Angéline éclata de rire, et bien qu'elle ait les

dents si belles, je n'aime pas à la voir rire quand c'est à mes

dépens.

Tu ne saurais croire combien je suis humilié de cet embarras de

paroles qui m'est si ordinaire auprès d'elle, et si étranger

ailleurs.

Elle me pria de chanter, et j'en fus ravi. Crois-moi, ma petite

soeur, on ne parlait pas dans le paradis terrestre. Non, aux jours

de l'innocence, de l'amour et du bonheur, l'homme ne parlait pas,

_il chantait._

Tu m'as dit bien des fois que je ne chante jamais si bien qu'en sa

présence, et je le sens. Quand elle m'écoute, alors le feu sacré

s'allume dans mon coeur, alors je sens que j'ai _une divinité en

moi._

J'avais repris ma place depuis longtemps, et personne ne rompait

le silence. Enfin M. de Montbrun me dit avec la grâce dont il a le

secret: _«Je voudrais parler et j'écoute encore.»_

Angéline paraissait émue, et ne songeait pas à le dissimuler, et,

pour ne te rien cacher, en me retirant j'eus la mortification

d'entendre Mme Lebrun dire à sa nièce:

«Quel dommage qu'un homme qui chante si bien ne sache pas toujours

ce qu'il dit!»

J'ignore ce que Mlle de Montbrun répondit à ce charitable regret.

Chère Mina, je suis bien inquiet, bien troublé, bien malheureux.

Que dire de M. de Montbrun? Il est venu lui-même me conduire à ma

chambre, et m'a laissé avec la plus cordiale poignée de main.

J'aurais voulu le retenir, lui dire pourquoi je suis venu, mais j'ai

pensé: «Puisque j'ai encore l'espérance, gardons-la.»

J'ai passé la nuit à la fenêtre, mais le temps ne m'a pas duré. Que

la campagne est belle! quelle tranquillité! quelle paix profonde! et

quelle musique dans ces vagues rumeurs de la nuit!

On a ici des habitudes bien différentes des nôtres. Figure-toi,

qu'avant cinq heures M. de Montbrun se promenait dans son jardin.

J'étais à le considérer, lorsque Angéline parut, belle comme le

jour, radieuse comme le soleil levant. Elle avait à la main son

chapeau de paille, et elle rejoignit son père, qui l'étreignit

contre son coeur. Il avait l'air de dire: «Qu'on vienne donc me

prendre mon trésor!»

Chère Mina, que ferai-je s'il me refuse? Que puis-je contre lui? Ah!

s'il ne s'agissait que de la mériter.

À bientôt, ma petite soeur, je m'en vais me jeter sur mon lit pour

paraître avoir dormi.

Je t'embrasse.

Maurice.

(Mina Darville à son frère)

Je me demande pourquoi tu es si triste et si découragé. M. de

Montbrun t'a reçu cordialement, que voulais-tu de plus? Pensais-tu

qu'il t'attendait avec le notaire et le contrat dressé, pour te

dire: «Donnez-vous la peine de signer.»

Quant à Angéline, j'aimerais à la voir un peu moins sereine. Je vois

d'ici ses beaux yeux limpides si semblables à ceux de son père. Il

est clair que tu n'es encore pour elle que le frère de Mina.

J'ignore si, comme tu l'affirmes, le chant fut le langage du premier

homme dans le paradis terrestre, mais je m'assure que ce devrait

être le tien dans les circonstances présentes. Ta voix la ravit.

Je l'ai vue pleurer en t'écoutant chanter, ce que, du reste, elle ne

cherchait pas à cacher, car c'est la personne la plus simple, la

plus naturelle du monde, et, n'ayant jamais lu de romans, elle ne

s'inquiète pas des larmes que la pénétrante douceur de ton chant lui

fait verser.

Moi, en semblables cas, je ferais des réflexions; j'aurais peur des

larmes.

Mon cher Maurice, je vois que j'ai agi bien sagement en refusant de

t'accompagner. Tu m'aurais donné trop d'ouvrage. J'aime mieux me

reposer sur mes lauriers de l'hiver dernier.

D'ailleurs, je t'aurais mal servi; je ne me sens plus l'esprit

prompt et la parole facile comme il faut l'avoir pour aller à la

rescousse d'un amoureux qui s'embrouille.

Mais, mon cher, pas d'idées noires. Angéline te croit distrait, et

te soupçonne de sacrifier aux muses. Quant à M. de Montbrun, il a

bien trop de sens pour tenir un pauvre amoureux responsable de ses

discours.

Je t'approuve fort d'admirer Angéline, mais ce n'est pas une raison

pour déprécier les autres. Vraiment, je serais bien à plaindre si je

comptais sur toi pour découvrir ce que je vaux.

Heureusement, beaucoup me rendent justice, et les mauvaises langues

assurent qu'un ministre anglican, que tu connais bien, finira pas

oublier ses ouailles pour moi.

Je ne veux pas te chicaner. Angéline est la plus charmante et la

mieux élevée des Canadiennes. Mais qui sait, ce que je serais

devenue, sous la direction de son père...

Tu en as donc bien peur de ce terrible homme. J'avoue qu'il ne me

semble pas fait pour inspirer l'épouvante. Mais je suis peut-être

plus brave qu'un autre.

D'ailleurs, tu sais quel intérêt il nous porte. L'hiver dernier, à

propos de... n'importe,--suppose une extravagance quelconque,--il

me prit à part, et après m'avoir appelée _sa pauvre orpheline_, il

me fit la plus sévère et la plus délicieuse des réprimandes.

(Malvina B... et d'autres prophétesses de ma connaissance, annoncent

que tu seras la gloire du barreau, mais tu ne parleras jamais comme

lui dans l'intimité.)

Je le remerciai du meilleur de mon coeur, et il me dit avec cette

expression qui le rend si charmant:--«Il y a du plaisir à vous

gronder. Angéline aussi a un bon caractère, quand je la reprends,

elle m'embrasse toujours.»

Et je le crus facilement.--Ce n'est pas moi qui voudrais douter de

la parole du plus honnête homme de mon pays.

Oui, c'est bien vrai qu'il tient ton sort dans ses mains. Ah!

dis-tu, s'il ne s'agissait que de la mériter? Es-tu sûr de n'avoir

pas ajouté en toi-même:

Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans...

Quel dommage que le temps de la chevalerie soit passé! Angéline aime

les vaillants et les grands coups d'épée.

Pendant les quatre mois qu'elle a passés au couvent lors du voyage

de son père, nous allions souvent nous asseoir sous les érables de

la cour des Ursulines; et là nous parlions des chevaliers. Elle

aimait Beaumanoir,--celui qui but son sang dans le combat des

Trente,--mais sa plus grande admiration était pour Duguesclin. Elle

aimait à rappeler qu'avant de mourir, le bon connétable demanda son

épée pour la baiser.

Vraiment, c'est dommage que nous soyons dans le dix-neuvième siècle:

j'aurais attaché à tes larmes les couleurs d'Angéline; puis, au lieu

d'aller te conduire au bateau, je t'aurais versé le coup de

l'étrier, et je serais montée dans la tour solitaire, où un beau

page m'apporterait les nouvelles de tes hauts faits.

Au lieu de cela, c'est le facteur qui m'apporte des lettres où tu

extravagues, et c'est humiliant pour moi la _sagesse_ de la famille.

Tu sais que M. de Montbrun me demande souvent, comme Louis XIV à Mme

de Maintenon: «Qu'en pense votre solidité?» Toi, tu ne sais plus me

rien dire d'agréable, et le métier de confidente d'un amoureux est

le plus ingrat qui soit au monde.

Mille tendresses trop tendres à Angéline, et tout ce que tu vaudras

à son père. Dis-lui que je le soupçonne de songer à sa candidature,

et un candidat, _c'est une vanité._

Je fais des voeux pour que tu continues à ne rien renverser à table.

J'appréhendais des dégâts.

Ne tarde pas davantage à poser la grande question. Aie confiance. Il

ne peut oublier de qui tu es fils, et bien sûr qu'il n'est pas sans

penser à l'avenir de sa fille, qui n'a que lui au monde.

Mon cher, la maison est bien triste sans toi.

Je t'embrasse.

Mina.

P.S.--Le docteur L..., qui flaire quelque chose, est venu pour me

faire parler; mais je suis discrète. Je lui ai seulement avoué que

tu m'écrivais avoir perdu le sommeil.

--Miséricorde, m'a-t-il dit, il faut lui envoyer des narcotiques,

vous verrez qu'il s'oubliera jusqu'à donner une sérénade.

Et le docteur entonna de son plus beau fausset:

Tandis que dans les pleurs en priant, moi, je veille,

Et chante dans la nuit seul, loin d'elle, à genoux...

Pardonne-moi d'avoir ri. Tu as peut-être la plus belle voix du pays,

mais prends garde, M. de Montbrun dirait:

Le vent qui vient à travers la montagne...

Achève, et crois-moi, n'ouvre pas trop ta fenêtre aux vagues rumeurs

de la nuit: tu pourrais t'enrhumer, ce qui serait dommage. Si

absolument tu ne peux dormir, eh! bien, fais des vers. Nous en

serons quittes pour les jeter au feu à ton retour.

Angéline de Montbrun · 第 2 / 95 题