Ce fut l'affaire d'un instant; il ne croyait pas beaucoup en Dieu.
Que prouvent toutes ces momeries? Dieu sait peut-être, mais il ne
dit jamais ce qu'il a vu; c'est un témoin peu embarrassant... et
si nous allions en justice, mon savant docteur, lequel serait cru
le plus aisément: d'un charlatan comme vous ou d'un gentilhomme
comme moi!
Point de réponse.
-- Madame la duchesse, poursuivit le grand-père de mon père,
aimait trop les Écossais. Quatorze coups de barre de fer rougie au
feu et empoisonnée, donnés à travers le coeur, l'oesophage, le
diaphragme, le grand sympathique et intestin grêle, suffisent à
empêcher une femme de qualité de parler. Pensez-vous qu'elle
viendrait témoigner contre moi?
La chambre éclata de rire à ces mots. Je dis la chambre, car ce
furent les murailles elles-mêmes, le plancher et le plafond qui
produisirent en apparence cette explosion de gaieté. La statue du
docteur et le cerf vivant n'y prirent aucune part.
-- Sambre goy! s'écria mon bisaïeul, vous m'impatientez, à la fin.
Rira bien qui rira le dernier. Je ne suis pas manchot, mais comme
la justice anglaise est confuse et fort imparfaite, je propose la
paix... En veut-on ici?
Le cerf brama d'une façon ironique.
-- On veut donc la guerre? demanda M. le duc.
Cette fois, le docteur Fandango lui-même remua la tête d'une façon
affirmative, comme font les biscuits chinois sur les cheminées.
C'en était trop.
Depuis quatre minutes au moins mon bisaïeul méditait un nouveau
forfait. Il avait dans sa poche un crick de Malaisie, empoisonné
avec un art extraordinaire et dont la lame, bizautée[7] selon
certaines règles mathématiques, faisait des blessures mortelles
qui ne laissaient aucune trace.
Sans faire semblant de rien, il introduisit sa main sous le revers
de sa redingote, il y prit le crick, et crac, au moment où le
docteur Fandango le croyait occupé à préparer sa sortie, il lui
plongea l'arme malaise dans le sein gauche jusqu'au manche.
Le cerf bondit pour protéger son patron, mais...
Le coup était donné et d'aplomb!...
Un cri d'horreur interrompit ici la jeune accouchée. Ce cri
appartenait à toutes les piqueuses de bottines. Il était arraché
par la pensée d'un crick malais empoisonné avec soin et perçant la
poitrine du docteur Fandango!
Mais Elvire de Rudelame eut un sourire angélique.
-- Jeunes filles du peuple, dit-elle, rassurez-vous. Coriolan ne
mourut pas en 1793, puisqu'il est le père putatif d'un enfant né
cinquante et quelques années après, jour pour jour.
Ne cessez pas de me prêter l'oreille, voici une situation bien
étonnante: ce fut le docteur Fandango qui reçut le crick dans les
poumons, mais ce fut mon imprudent bisaïeul qui tomba foudroyé...
Expliquez ça!
CHAPITRE VI
LE PORTEUR D'EAU
Le drame marchait, au dehors. À l'instant où l'accouchée de
l'allée sombre posait cette question à son auditoire, l'initiative
de Mustapha mettait le feu aux gaz délétères et lançait dans les
airs nos trois amis, les Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée.
C'est dire assez que nous avons rattrapé l'heure voulue, et que
notre histoire va bientôt marcher à pas de géant.
La formidable explosion fit dresser l'oreille à quelques Anaïs,
mais tel était l'intérêt excité que personne ne bougea.
-- Vous jetez votre langue aux chiens? continua Elvire de
Rudelame, employant cette expression familière qui semble une
condescendance ou une caresse dans la bouche des grands
personnages, vous avez raison, vous n'auriez jamais deviné.
C'est pourtant bien simple, mon bisaïeul tomba foudroyé, non par
le tonnerre, c'était au mois de décembre, mais par l'étonnement.
Il y avait de quoi!
Au moment où il s'applaudissait d'avoir plongé son poignard dans
la poitrine, du docteur Fandango, celui-ci tourna lentement sur
lui-même et montra son dos.
Son dos était ma bisaïeule, madame la duchesse de Rudelame-
Carthagène, habillée comme le soir du meurtre et portant, depuis
la gorge jusqu'à la hauteur des hanches, les quatorze trous
produits par la barre de fer rougie au feu et empoisonnée.
La malheureuse était percée comme une poêle à rôtir les marrons de
Lyon.
Et au milieu de cet écumoir[8], sortait la pointe du crick malais
que le duc avait planté dans la poitrine du docteur!
Vous sentez bien que je n'ai pas vu cela, j'étais trop jeune, le
fait étant arrivé trente-huit ans avant ma naissance, mais je le
tiens de la bouche même de Coriolan qui ne saurait proférer un
mensonge.
D'ailleurs, il y a une preuve frappante, l'horrible haine de mon
bisaïeul contre le docteur Fandango date de là. Il aurait pu lui
pardonner une innocente mystification, il ne lui pardonnera jamais
d'avoir ressuscité la duchesse.
Car la duchesse vivait.
Vous la verrez par la suite agir comme père et mère.
Si elle parla ce jour-là, M. le duc n'en sut jamais rien, car il
se retrouva quelques heures après dans son appartement où il avait
été reporté, évanoui, par des mains inconnues. Il ne demanda pas
son reste et partit pour les mers polaires où il resta enseveli
plusieurs années au sein des glaces éternelles pour laisser
étouffer le bruit de son aventure.
En ces pays froids, il n'acquit pas une bonne réputation. Les
naturels l'accusaient d'attirer chez lui les petits enfants et
même les jeunes filles pour boire leur sang et se nourrir de leur
chair. C'étaient des calomnies. Depuis mes plus tendres années, je
mange à sa table: jamais je n'y ai goûté de chair humaine. Il faut
se garder des exagérations. Hélas! ce centenaire n'est-il pas
assez chargé de crimes.
Il ne mange pas les enfants ni les jeunes filles, mais il les
emploie à d'autres usages également domestiques. Leur graisse lui
sert à composer des onguents qui prolongent sa coupable existence;
il prend des bains de jeune sang, qui reverdissent sa vieillesse,
remarquablement avancée.
Vous frémissez; moi j'y suis faite...
La fatigue me prend, et nous n'en sommes encore qu'au commencement
de la Restauration, je n'aurai pas la force, je le sens bien, de
vous raconter l'histoire du père de Mustapha, ni celle de la mère
infortunée de Mandina de Hachecor.
Franchissons donc cinquante-six années.
C'était un soir d'automne, dans cet immense palais qu'on nomme
l'hôtel de Rudelame-Carthagène et qui décore l'une des rues les
plus fréquentées du faubourg Saint-Honoré. L'air était tiède et
mou. Les dahlias élevaient vers le ciel leurs parfums fades qui se
mêlaient aux subtiles senteurs de l'oignon, dont on sarclait un
carré, dans mon jardin, à quelques coudées de ma fenêtre.
L'horloge de Saint-Philippe-du-Roule venait de sonner sept heures.
Ma jeunesse avait été solitaire, je n'avais fréquenté que
Timidita, la fille de notre concierge et M. Catimini, mon
professeur de piano, qui s'était permis, sur ma personne, une
grande quantité de lâches attentats, toujours repoussés par ma
candeur alliée à ma pudeur.
Quand mon enfant qui est une fille, aura l'âge des passions
naissantes, plutôt que de lui donner l'autre sexe pour professeur
de piano, je la plongerai à Saint-Lazare.
Les vibrations de l'horloge se balançaient encore dans les airs,
lorsqu'une voix mâle et sonore, prononça sous ma fenêtre, ce cri,
bien connu des ménages parisiens:
-- Qui veut d'l'eau... au!
La dernière de ces deux diphthongues[9], montée à l'octave de la
première.
Ce cri était d'autant plus inusité dans notre illustre demeure,
que nous avions partout l'eau de Seine. Il me jeta dans une
étrange rêverie.
Étais-je mûre pour la poésie? Traversais-je un de ces quarts
d'heure bénis, que l'Être suprême, dans sa sollicitude, a marqués
pour le sentiment? Je ne sais. J'ignore tout. On n'a jamais pu
m'apprendre l'arithmétique, mais j'ai mon coeur.
J'appelais Olinda, la première de mes neuf caméristes, et je lui
dis:
-- Olinda, roule-moi une cigarette, je ne sens plus mon âme!
Elle était grecque de naissance, mais française par le goût des
loteries autorisées, dont les gros lots la rattachaient à
l'espérance. Elle a perdu depuis, dans ces entreprises, son
innocence et ses économies. Pour un franc vous pouvez y gagner des
sommes importantes. Mais vous ne voyez jamais arriver cette somme,
ni revenir votre franc.
-- Olinda, repris-je, d'où vient que la voix de ce jeune porteur
d'eau me brûle les bronches et met des battements insensés sous
l'étoffe de mon corsage?
Je ne l'avais pas vu, mais mon imagination désordonnée avait
deviné l'homme de vingt-huit ans à son organe enchanteur.
Olinda me répondit:
-- Pour faire une connaissance, autant attendre un officier ou
quelqu'un de chez l'agent de change. Moi, un porteur d'eau, ça ne
me chausse pas!
L'insensée! Je ne crache ni sur les officiers ni sur les employés
de la haute banque; mais il y a porteur d'eau et porteur d'eau. Ma
fièvre me disait que celui-ci était un prince.
Que dis-je, un prince, c'était le Fils de la Condamnée, c'était
Coriolan, le mystérieux aborigène des ruines de Palmyre, c'était
le docteur Fandango!
Olinda, pure comme l'acier et fidèle autant que lui, me roula une
cigarette. Je préférai une prise de tabac, puis un chou à la
crème, puis n'importe quelle bagatelle peu coûteuse. J'étais
hystérique et fantasque, cela peut arriver à tout le monde.
Ma seconde femme de chambre, Herminie, native du bois Meudon, où
elle avait été trouvée au bord de l'eau, dans un foulard démarqué,
peu d'heures après sa naissance, probablement entachée
d'inconséquences, entra en ce moment et déposa à mes pieds un
bouquet de fleurs rares, entouré de papier glacé.
Je tressaillis, car leur odeur attaqua mes nerfs d'une façon à la
fois délicieuse et irritante. Je mordis la troisième de mes
suivantes et Luciole, la quatrième, une Suissesse sans goitre de
la plus grande beauté, ayant témoigné sa surprise, reçut de moi un
dangereux coup de pied dans les lombes.
Cela était si éloigné de mon caractère que mes autres confidentes
s'enfuirent et ne sont jamais revenues.
À l'intérieur du bouquet de fleurs rares était une lettre en
chiffres, accompagnée d'un autre papier qui en donnait la clef.
Si j'avais gardé quelques doutes, ils se seraient évanouis à la
vue de cette double précaution, dénotant une grande délicatesse.
-- Qui que tu sois, m'écriai-je en moi-même, ô mon jeune inconnu!
tu n'appartiens pas à la simple bourgeoisie.
La lettre était ainsi conçue:
«17, 34594, 2903549669...»
Mais il vaut mieux vous la traduire en langue vulgaire:
«Ma chère demoiselle Elvire,
» La génération spontanée est une idée toute moderne. J'ai lieu de
croire que j'en suis le produit. Mon berceau fut la solitude
sablonneuse et aride. Je n'ai ni père, ni mère, ni oncle, ni
tante, ni cousin, ni cousine. Je pourrais prolonger cette
énumération, je préfère vous dire en un seul mot que je suis à
l'abri de toute espèce de famille.
Cela me rend indépendant et pensif.
» Ma famille, c'est l'humanité!
» Vous me demanderez peut-être alors pourquoi on m'appelle «le
Fils de la Condamnée».
» Ceci monte une courte explication. Vous n'ignorez pas les soins
que les Arabes accordent à leurs coursiers. Non seulement ils les
nettoient avec minutie, mais encore ils partagent avec eux leur
propre nourriture. En outre, ils en éloignent avec sollicitude
toute cause de maladie.
» Par une claire matinée de printemps, Saali, la plus belle jument
des haras de Ben Hadour, fut accusée de maladie. Le conseil des
vétérinaires du Sahara l'examina et la condamna à être abattue,
mais Abd-el-Kader, son maître, chargé de l'exécution, eut pitié
d'elle. Il fallait cependant qu'elle disparût, dans l'intérêt des
autres cavales.
» Abd-el-Kader lui attacha au cou un sac de dattes et un panier de
maïs, puis, l'ayant conduite aux confins du territoire, il lui dit
en versant des larmes: «Ô ma cavale préférée, Allah est Allah! tu
es incommodée d'une maladie incurable. Fuis jusqu'aux ruines de
Palmyre où est l'herbe de la guérison.»
» Palmyre, aussi nommée Cadmor, dut son origine au roi Salomon,
célèbre par ses dérèglements et sa sagesse. Elle fit un grand
commerce de commissions et de transit, sous l'incomparable
Zénobie, veuve d'Odenat. Des voyageurs y trouvèrent mon berceau,
je suis musulman par mon baptême.
» J'étais né depuis quelques heures au sein même des splendides
décombres, sur le seuil d'un palais ruiné qui portait le n° 179 de
la rue de l'Euphrate. Quel fut mon étonnement de voir arriver
Saali? On naît médecin. Je la guéris malgré mon peu d'expérience.
En retour, elle me nourrit de son lait.
» Saali avait été condamnée par le conseil des vétérinaires du
Sahara; j'étais le nourrisson de Saali; ne vous étonnez plus qu'on
m'ait nommé «le Fils de la Condamnée», rien de plus logique...
Ici, l'atelier des Piqueuses de bottines manifesta son
mécontentement par des murmures et Anaïs, la gérante, crut pouvoir
demander à la belle Elvire:
-- Est-ce qu'elle va durer longtemps, la lettre du docteur?
Léocadie ajouta:
-- Elle est drôlement tannante!
Elvire de Rudelame-Carthagène, réprima un mouvement de colère.
-- Vous eussiez mieux aimé, filles du peuple, que le suave
Fandango eût reçu le jour dans les cachots de l'inquisition ou au
pied de la guillotine! Il vous faut des émotions acres et
poivrées? C'est bien! ma position malheureuse exige une grande
prudence, je vais abréger.
Saali était musulmane. Quand Fandango fut reçu docteur, il
traversa les mers avec elle et vint à Paris.
Saali traîne maintenant le fiacre de Mustapha. Elle est heureuse.
Je passe une grande quantité de pages et j'arrive à la fin:
«Mon passé est un abîme, mon présent un poëme, mon avenir une
vapeur!» ... Voilà pourquoi, ma chère demoiselle, j'ai pris ce
déguisement de porteur d'eau, qui était indispensable.
«Minuit sonnant, à l'aide d'un truc connu de moi, je pénétrerai
dans votre chambre à coucher par la cheminée. Si vous vous y
opposez, sonnez du cor par trois fois: si au contraire, vous
exaucez mes voeux, mettez une fleur de pervenche à votre
boutonnière.
» Celui qui vous aime plus que la vie,
» CORIOLAN «le Fils de la Condamnée».
Je n'ai pas besoin de spécifier que cette lettre ne calma en rien
ma fièvre brûlante. Comme j'en achevais la lecture, l'organe de
mon séducteur s'éleva au lointain et lança une dernière fois dans
l'atmosphère ce cri caractéristique:
-- Qui veut d'l'eau... au!
J'appelai Olinda et j'eus des spasmes douloureux sur son sein.
Ma perplexité était indescriptible comme le caméléon lui-même.
Devais-je sonner du cor ou attacher une fleur de pervenche à mon
corsage?
Ma pudeur penchait vers le cuivre, mon amour allait vers la fleur.
Je n'avais jamais vu Coriolan, il est vrai, mais sa lettre dont
vous m'avez contrainte à couper la portion, la plus attachante,
allumait dans mes veines un véritable incendie.
Néanmoins, la pudeur fut en moi, la plus forte. J'allais saisir le
cor, lorsque Olinda qui devinait mon coeur, me tendit la pervenche
fatale...
-- À la bonne heure! s'écria d'une seule voix l'atelier des
Piqueuses de bottines réunies.
-- Le sort en était jeté, reprit la jeune accouchée. Je fis un
bout de toilette et j'attendis la douzième heure, en proie à des
sensations inexprimables.
Minuit sonna. Un bruit qu'il serait malaisé de définir se fit
entendre dans le tuyau de ma cheminée.
Malheureusement, elle était à la prussienne, Je m'attendais à
chaque instant à voir déboucher mon Coriolan, semblable à un
immortel, quoiqu'un peu souillé de suie. Rien ne vint. Le conduit
était trop étroit.
Après une demi-heure d'angoisse, pendant laquelle les gémissements
inarticulés de mon séducteur me brisèrent l'âme cent fois, Olinda
me dit:
-- Il n'y a pas à tortiller, il faut aller chercher le fumiste!
L'idée d'un pareil scandale m'arracha des hurlements.
Le fumiste! à cette heure de la nuit, el qu'allait-il trouver dans
le tuyau de la cheminée?
Il faut avoir passé par ces traverses pour en soupçonner
l'amertume.
Mais à de pareilles heures, l'âme se raidit et acquiert un ressort
incalculable.
Il me restait quatre confidentes, j'ordonnai à trois d'entre elles
de parcourir les corridors de l'hôtel et de verser des narcotiques
puissants à tous ceux qui n'étaient pas encore endormis.
Cette précaution me garantissait le mystère.
Quant à Olinda, je l'envoyai chez le fumiste.
Elle avait mis un masque pour n'être point reconnue dans
l'obscurité.
Moyennant une somme considérable, le fumiste consentit à quitter
les moiteurs de son lit et se laissa bander les yeux. En cet état,
on le fit monter dans un fiacre sans numéro, et après mille
détours, on l'arrêta à la porte de l'hôtel.
Tout y dormait; l'effet du narcotique avait été instantané: Olinda
et le fumiste trouvèrent les corridors jonchés de serviteurs
plongés dans le repos.
Ils entrèrent chez moi par une porte dérobée dont nul ne
soupçonnait l'existence, et le fumiste ayant ôté son bandeau, je
poussai un long cri de satisfaction.
C'était le Rémouleur!
-- Je savais tout, me dit-il avec cordialité. J'ai éloigné le vrai
fumiste sous un prétexte et j'ai pris place dans son lit, pour le
cas où le Fils de la Condamnée aurait besoin de moi... À
l'ouvrage!
Il se mit alors à attaquer le mur de ma chambre avec un marteau de
maçon entouré de vieux linge, pour empêcher le bruit.
Olinda avait eu une jeunesse déréglée, mais elle n'avait jamais
connu le véritable amour. Â son regard qui enveloppait le faux
fumiste comme une flamme, je devinai le besoin secret de son
coeur.
-- Jeune Grecque, lui dis-je, veux-tu épouser cet inconnu?
Elle se jeta à mes pieds et embrassa mes genoux pour cacher son
trouble. Je la relevai en murmurant à son oreille avec une
caresse:
-- Attends qu'il ait démoli le mur, je bénirai votre union.
Le Rémouleur, cependant, éprouva une certaine difficulté à percer
ce vieux plâtras. Son marteau rebondit plusieurs fois contre des
ossements humains, car le palais de mes ancêtres était presque
entièrement bâti avec les produits de leurs crimes. Il relira une
grande quantité de squelettes ayant appartenu à de vieilles
chanoinesses ou à de jeunes vierges. Aussitôt qu'il eut pratiqué
un trou assez grand pour donner passage à un homme, une voix
sonore et agréable sortit de la cheminée.
-- Qui vive? demanda-t-elle avec anxiété.
-- Malade du docteur Fandango, répondit le Rémouleur sans hésiter.
-- Aucun des trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée n'est à
l'horizon? demanda encore la voix agréable.
-- Aucun.
-- La fille de l'assassin de sa famille a-t-elle sonné du cor par
trois fois?
-- Non, au contraire, elle a une fleur de pervenche à son corsage.
-- C'est bien!... Compagnons de l'humanité, sortez de votre asile!
Aussitôt s'élancèrent du trou le jeune et vaillant Mustapha, mon
cousin par alliance, qui dissimule ses ancêtres sous la profession
de cocher de fiacre, Simon le joueur d'orgues, Mandina de
Hachecor, vêtue d'un domino noir, le véritable Silvio Pellico et
d'autres. L'avant-dernier était le prêtre éthiopien, dont j'ai
omis de vous parler jusqu'à ce jour. Je remarquai avec étonnement
que cet ecclésiastique n'avait qu'un bras, qu une jambe et qu'un
oeil.
Le dernier était le Fils de la Condamnée.
CHAPITRE VII
TRAHISON!
Il faudrait la plume d'or des poètes pour vous dire l'effet
produit par l'anecdote des aventures du faux fumiste sur les
Piqueuses de bottines réunies.
-- Aviez-vous cru, s'écria tout à coup mademoiselle de Rudelame en
pleurant, fusse pendant le quart d'une seconde, aviez-vous cru,
jeunes filles du commun, que la descendante de mes aïeux, l'amante
de Coriolan, était coupable?
La présence seule du prêtre éthiopien doit vous dire avec quelle
régularité les choses se passèrent.
Le docteur Fandango ôta son costume de porteur d'eau; il avait
par-dessous des vêtements propres et d'une étonnante magnificence.
À son médium était le diamant du Vieux de la Montagne qui lui fut
donné par la reine. Tous les ordres étrangers brillaient sur sa
large poitrine. Il s'était fait la barbe peu de temps auparavant.
Que dire? Vous connaissez sa beauté. Tous les jolis garçons qui
l'entouraient avaient l'air de ses domestiques.
Il mit un genou en terre devant moi et me passa au cou un joyau en
corail aquatique, d'un prix extravagant, aussi précieux par la
matière que par le travail, en murmurant:
-- Vierge adorée, ceci est la croix de ma mère!
Son émotion était maladive. Il ajouta:
-- Grâce aux effets du porteur d'eau, j'ai surmonté tous les
dangers inséparables de mon entreprise. Désormais, soyons tout au
bonheur.
Sur un geste de lui, les lambris de ma chambre à coucher furent
immédiatement tendus de satin vert clair, parsemé de bouquets de
topaze. On répandit des parfums sur le tapis, tandis que d'autres
aromates brûlaient dans les cassolettes orientales. Un autel se
dressa en face de la cheminée à la prussienne.
Simon avait apporté son orgue de barbarie, et c'était justement
cet objet qui n'avait pas pu passer par le tuyau.
Il joua dessus plusieurs morceaux tendres et anacréontiques.
Puis, le prêtre mutilé d'Éthiopie nous unit devant Dieu.
Il unit aussi, par la même occasion, le Rémouleur et Olinda, ma
première confidente.
La cérémonie se passa très bien, sauf un incident, en apparence
vulgaire, mais qui aurait dû nous donner à réfléchir. Au moment où
le prêtre nègre prononçait sur nos têtes de saintes paroles, en un
langage incohérent, il éternua. Nous nous aperçûmes qu'un vent
coulis venait du côté des fenêtres; elles étaient restées
entr'ouvertes, on courut les fermer, mais il était trop tard. Le
prêtre d'Éthiopie qui n'avait qu'un bras, qu'une jambe et qu'un
oeil ajoutait maintenant un rhume de cerveau à ces fâcheuses
infirmités.
Est-ce pour vous entretenir de ce détail que j'ai parlé des
fenêtres ouvertes? Non! Au travers des carreaux, le noble Mustapha
crut voir une tête de hibou.
Il s'approcha pour mieux regarder et aperçut dans le feuillage des
sycomores, plantés en rond autour du bassin de Mercure, une
multitude d'ombres humaines et fugitives.
La lune qui se cacha sous un nuage opaque, cessa d'éclairer la
nature. Mustapha crut s'être trompé. Il ne parla point. Il eut
tort. Un seul mot tombant de sa bouche nous eut épargné un
épouvantable péril et neuf mois de tortures atroces, qui me furent
particulières et privatives, car mon Coriolan resta libre.
La cérémonie achevée, Mandina de Hachecor qui me servait de dame
d'honneur, fit comprendre au reste de l'assemblée que l'heure de
la retraite avait sonné. Nos amis s'éloignèrent au son de l'orgue
de barbarie qui jouait un air connu, dans les corridors, pour
étouffer le bruit de leurs pas.
Coriolan était enfin seul avec son Elvire.
Ô jeunes filles, mesurez la nouveauté de cette situation. Nous
étions mariés, nous nous aimions avec délire, et c'était la
première fois que nous nous rencontrions dans le monde!
Mais il avait acheté ma photographie, et sa brillante renommée me
le rendait familier,
Il prit place auprès de moi, sur le sopha[10], si jeune, si beau et
surtout si bon que je m'accoutumai à lui tout de suite, puis le
sommeil nous gagna tout doucement.
Puissance divine! Quel réveil nous attendait!
La vision du noble Mustapha, dont il a été précédemment question,
n'était pas une chimère. Le visage de hibou, aperçu à travers les
carreaux, appartenait à mon bisaïeul, et les formes sombres,
perchées dans les sycomores, étaient celles de ses sicaires.
Une de mes confidentes avait trahi notre secret.
Mon bisaïeul, éveillé en sursaut, vers minuit, avait vu près de sa
couche cette fille sans entrailles Herminie, native du Bas-Meudon,
celle-là même qui m'avait apporté le bouquet de fleurs rares,
entouré de papier glacé.
-- Pendant que vous dormez, lui dit-elle, imprudent vieillard,
votre arrière-petite-fille est en train de se mésallier à un
porteur d'eau alsacien.
Le duc bondit hors de ses draps, il se trouvait devant une
personne de l'autre sexe, n'importe, son grand âge le forçant à
porter toujours des pantalons de flanelle, il était en état. Il
appela ses valets; ce fut en vain: le narcotique faisait
admirablement son office, les tenant enchaînés dans le sommeil.
Alors, sachant bien qu'il ne pouvait s'attaquer tout seul au Fils
de la Condamnée, il monta au sommet d'une tour et alluma le phare.
Un quart d'heure après, trente-huit à quarante pieuvres mâles des
divers impasses de Paris, arrivaient à l'hôtel. Vous avez deviné
que le phare était un signal.
Mon bisaïeul les rassembla dans la grotte et leur dit sans
préambule:
-- J'ai assez vécu pour voir le déshonneur de ma maison. Coriolan
Fandango, natif des ruines de Palmyre, en Asie, exerçant la
médecine à Paris, sans diplôme, a pénétré dans mon domicile à la
faveur d'une veste de porteur d'eau, et s'est uni aussitôt à ma
riche héritière.
-- Qui vous a révélé ce mystère? demanda le pieuvre mâle de
l'impasse Tivoli.
Mon bisaïeul montra Herminie du Bas-Meudon.
Cette infortunée tomba, frappée de trente-huit à quarante coups de
yatagan.
-- Comme cela, dit la hyène de l'impasse Tivoli, elle ne fera plus
de cancans dans le voisinage.