ces différents crimes et délits se trouvant semés à pleines mains
dans cette _oeuvre sans précédent_, saisissante, repoussante,
renversante, étourdissante, incisive, convulsive, véritable,
incroyable, effroyable, monumentale, sépulcrale, audacieuse,
furieuse et monstrueuse,
en un mot,
CONTRE NATURE,
après laquelle, rien n'étant plus possible, pas même la
Putréfaction avancée,
il faudra
Tirer l'échelle!!!
CHAPITRE PREMIER
MESSA -- SALI -- LINA
Il était dix heures du soir...
Peut-être dix heures un quart, mais pas plus.
Du côté droit, le ciel était sombre; du côté gauche, on voyait à
l'horizon une lueur dont l'origine est un mystère.
Ce n'était pas la lune, la lune est bien connue. Les aurores
boréales sont rares dans nos climats, et le Vésuve est situé en
d'autres contrées.
Qu'était-ce?...
Trois hommes suivaient en silence le trottoir de la rue de Sévigné
et marchaient un à un. C'était des inconnus!
On le voyait à leurs chaussons de lisière et aussi à la précaution
qu'ils prenaient d'éviter les sergents de ville.
La rue de Sévigné, centre d'un quartier populeux, ne présentait
pas alors, le caractère de propreté qu'elle affecte aujourd'hui;
les trottoirs étaient étroits, le pavé inégal; on lui reprochait
aussi d'être mal éclairée, et son ruisseau répandait des odeurs
particulières, où l'on démêlait aisément le sang et les larmes...
Un fiacre passa. Le _Rémouleur_ imita le sifflement des merles; le
_Joueur d'orgue_ et le _Cocher_ échangèrent un signe rapide.
C'était Mustapha.
Il prononça quatre mots seulement:
-- Ce soir! Silvio Pellico!
Au moment même où la onzième heure sonnait à l'horloge Carnavalet,
une femme jeune encore, à la physionomie ravagée, mais pleine de
fraîcheur, entr'ouvrit sans bruit sa fenêtre, située au troisième
étage de la Maison du Repris de justice. Une méditation austère
était répandue sur ses traits, pâlis par la souffrance.
Elle darda un long regard à la partie du ciel, éclairée par une
lueur sinistre et dit en soupirant:
-- L'occident est en feu. Le Fils de la Condamnée aurait-il porté
l'incendie au sein du château de Mauruse!
Un cri de chouette se fit entendre presqu'aussitôt sur le toit
voisin et les trois inconnus du trottoir s'arrêtèrent court.
Ils levèrent simultanément la tête, -- en tressaillant!
Le premier était bel homme en dépit d'un emplâtre de poix de
Bourgogne qui lui couvrait l'oeil droit, la joue, la moitié du
nez, les trois quarts de la bouche et tout le menton. Â la vue de
cet emplâtre d'une dimension inusitée, un observateur aurait conçu
des doutes sur son identité. Rien, du reste, en lui, ne semblait
extraordinaire. Il marchait en sautant, comme les oiseaux. Son
vêtement consistait en une casquette moldave et une blouse,
taillée à la mode garibaldienne. La forme de son pantalon disait
assez qu'on l'avait coupé dans les défilés du Caucase. Il n'avait
point de bas, ni de décorations étrangères.
Sous sa blouse, il portait un cercueil d'enfant.
Le second, plus jeune et vêtu comme les marchands de
contremarques, avait en outre des lunettes en similor, pour
dissimuler une loupe considérable qui déparait un peu la
régularité de ses traits.
Le troisième et dernier, doué d'une physionomie insignifiante en
apparence, mais féroce en réalité, portait la livrée des
travailleurs de la mer, sauf l'habit noir et la cravate blanche.
Le reste de son costume consistait en un gilet de satin lilas et
un pantalon écossais.
Évidemment, ils avaient adopté tous les trois ces divers
travestissements pour passer inaperçus dans la rue de Sévigné.
Quels étaient leurs desseins?
Il était facile de reconnaître à première vue, malgré le masque de
tranquille indifférence attaché sur leur visage que c'était trois
malfaiteurs intelligents et endurcis.
À l'instant où ils levaient les yeux vers le toit d'où le cri de
chouette venait de ***ber[1], une fusée volante s'alluma et
décrivit dans les airs une courbe arrondie.
-- C'est le signal! dit le premier inconnu.
-- La route est libre, ajouta le second, rien n'arrêtera nos pas.
Le troisième conclut:
-- Mort aux malades du docteur Fandango!
La fenêtre du troisième étage se referma avec précaution et
Mandina de Hachecor, l'amante du gendarme (car c'était elle),
pensa tout haut:
-- Mustapha tarde bien! si le Fils de la Condamnée a réussi, tout
n'est pas encore perdu!
Elle disparut après avoir jeté un dernier regard à la lueur
lointaine qui rougissait la portion occidentale du ciel.
Les trois inconnus, cependant, s'étaient retournés au son de leurs
propres voix et groupés en rond d'un air impassible.
L'école du danger leur avait appris à contenir l'expression de
leurs craintes et de leurs espérances.
Tout le monde dans Paris, sait quelle est la grandeur des
véhicules de l'ancienne Compagnie Richer, appartenant aujourd'hui
à MM. Lesage et Cie, industriels de la Villette. Une de ces
voitures, si propres par leur taille, à cacher des armes
prohibées, des trappes et des double fonds, ainsi qu'à dissimuler
des conspirateurs, était arrêtée devant le trottoir. Elle abritait
momentanément nos trois inconnus contre tous les regards.
Ils s'examinèrent l'un l'autre minutieusement.
-- Messa! prononça avec mystère celui qui était bel homme en dépit
d'un emplâtre de dimension inusitée.
-- Sali! fît le second.
-- Lina! acheva le troisième.
Gringalet, l'enfant naturel de l'huissier de la place des Vosges,
entendit ces trois étranges locutions. Il les réunit, les dédoubla
et dit en lui-même:
-- Ça fait Messalina!
C'était un impubère vif, grêlé, gracieux, rieur et bancroche comme
tous les gamins de Paris.
À la voiture de vidange à air comprimé, trois grands chevaux
percherons étaient attelés.
Gringalet, souple comme un serpent, eut l'idée de se glisser entre
la queue et la croupe de l'un de ces animaux.
Une fois installé là, convenablement, il prêta l'oreille. Sa
curiosité était éveillée. Son intelligence précoce l'avertissait
que ce nom coupé en trois était le symptôme d une situation
saisissante.
En effet, celui qui avait prononcé le mot Messa, tendit ses mains
aux deux autres. Ils échangèrent aussitôt plusieurs signes
maçonniques, connus d'eux seuls. Après quoi Sali tira de son sein
un pli scellé aux armes de Rudelame de Carthagène, anciens
seigneurs du pays, ruinés par des cataclysmes, et Lina montra une
bouteille, bouchée à l'aide d'un parchemin vert.
-- Dix-huit! prononça-t-il à voix basse.
-- Vingt-quatre! répliqua Sali.
-- Trente-trois! gronda Messa d'un accent caverneux: tous clients
du docteur Fandango!
-- Tous clients du docteur Fandango! répétèrent Sali et Lina.
Gringalet croyait rêver.
Messa poursuivit, en soulevant un peu son emplâtre pour respirer
plus commodément l'air de la nuit:
-- Total général soixante-treize! c'est notre compte.
Les deux autres firent écho, répétant:
-- Soixante-treize! c'est notre compte.
Et Messa avec une gaieté farouche ajouta:
-- M. le duc sera content, je lui en apporte un petit par-dessus
le marché.
En même temps, il frappa le cercueil d'enfant, qui rendit un son
lugubre. Gringalet comprenait vaguement_._
_La moelle de ses os se figeait dans ses veines!_
-- C'est donc bien vrai! ce que disent les romans à un sou, pensa-
t-il. Paris contient d'épouvantables mystères!
Ces inconnus sont peut-être les trois Pieuvres mâles de l'impasse
Guéménée.
Sa voix s'arrêta dans son gosier, tout son corps trembla.
Si c'était vrai, une simple queue de cheval percheron le séparait
d'un trépas inévitable.
Sali, cependant, toucha son pli, scellé d'armes nobiliaires et
murmura:
-- Le Fils de la Condamnée nourrit des projets. M. le duc nous
convoque pour cette nuit dans les galeries qui s'étendent sur le
fleuve.
-- C'est bien, dit Messa. Depuis la dernière assemblée, trois
cents et quelques squelettes nouveaux ornent ces souterrains, dont
Paris, ville de plaisirs insouciants, ne soupçonne pas même
l'existence.
-- Cette nuit, fit Sali avec un sarcasme cruel, il s'agit de la
jeune et belle Elvire.
Un triple éclat de gaieté sinistre ponctua cette communication et
Lina, débouchant sa bouteille de fer-blanc, ajouta:
-- Donnez vos fioles; pendant que la voiture de vidange à air
comprimé nous protège contre tous les regards, je vais faire la
distribution de _l'élixir funeste_!
CHAPITRE II
LA MACHINE INFERNALE
Gringalet avait lu un grand nombre de romans criminels. Il n'était
pas sans connaître les innombrables et horribles dangers que Paris
dissimule sous le riant manteau de ses fêtes.
Mais à onze heures du soir, dans la rue de Sévigné, une
distribution d'élixir funeste, destiné sans nul doute à décimer
les populations! ceci dépassait toutes les bornes!
Pour lui démontrer qu'il n'était pas le jouet d'une vaine
illusion, il fallut un fait matériel.
Au moment où Lina enlevait le parchemin qui fermait sa bouteille,
afin de remplir les fioles de ses deux complices, une odeur se
répandit dans l'atmosphère, une odeur indéfinissable et si
pénétrante que les trois Pieuvres mâles, malgré l'habitude
invétérée qu'ils avaient de cet aromate, éternuèrent à
l'unanimité.
Gringalet en eut envie, mais il se contint, craignant de dévoiler
sa présence. En dépit de sa jeunesse, il avait de la perspicacité.
Loin de se laisser abattre par la position précaire qu'il occupait
entre la croupe et la queue du cheval, il se mit à fixer dans sa
mémoire le nom à compartiment des trois inconnus: Messa, Sali,
Lina et les divers détails de cette scène inconcevable afin de les
révéler au docteur Fandango qui était son bienfaiteur et son
parrain.
En effet, l'huissier de la place des Vosges, dont il avait le
malheur d'être le fils illégitime, l'avait abandonné dès sa plus
tendre enfance aux soins du hasard.
Nous n'aimons pas les digressions, mais nous déclarons qu'un homme
comme il faut ne doit jamais détailler le fruit de ses débauches,
surtout lorsqu'il est officier ministériel.
Messa et Sali, cependant, avaient atteint chacun une fiole en
métal d'Alger qu'ils portaient, attachée à leur chaîne de montre.
Lina emplit les flacons et dit avec une horrible ironie:
-- Voilà de quoi meubler le charnier de l'arche Notre-Dame!
-- Silence! ordonna Messa qui semblait avoir sur les deux autres
une autorité morale. Nous avons une position agréable chez M. le
duc. Ne la perdons pas par de puériles étourderies. Bien des
oreilles nous guettent, bien des yeux nous observent. Nous avons
contre nous, outre les agents du pouvoir, toutes les créatures du
docteur Fandango: le Joueur d'orgues, le Rémouleur, et surtout
Mustapha qui dissimule, sous sa profession de cocher de fiacre,
une naissance féodale et une éducation de premier ordre. Nous
avons Mandina de Hachecor qui s'est faite femme coupable pour nous
épier. Bien plus, dans cet unique but, elle a même accueilli
l'amour d'un simple gendarme! La multiplicité de nos ennemis
commande une circonspection croissante. M. le duc n'est pas estimé
dans son quartier. Toi, Carapace, sais-tu comment on nomme la
demeure, ici près? on l'appelle la Maison du Repris de justice!
Toi, Arbre-à-Couche, tu passes pour avoir été mal guillotiné! Moi-
même, je n'ai pas conservé au nom de Boulet Rouge toute la
considération dont l'avaient entouré mes ancêtres. Ainsi donc,
soyons muets comme des soles normandes, et pour le vain plaisir de
faire des mots, ne risquons pas notre aisance!
Comme tous les braves, le célèbre Boulet-Rouge, l'homme à
l'emplâtre, avait de ces aphorismes et parlait avec facilité; ses
compagnons, moins lettrés, restaient sous le charme de sa faconde
et oubliaient d'ouvrir l'oeil de lynx.
Gringalet, au contraire, dans l'intérêt de son bienfaiteur le
docteur Fandango, était tout oreilles. Il classait dans sa jeune
mémoire, avec soin, les renseignements obtenus. Ainsi donc, le
véritable nom de Messa était Boulet-Rouge; Lina s'appelait
Carapace; Sali se nommait Arbre-à-Couche et devait avoir au cou le
vestige particulier à la guillotine. Tous trois possédaient un
élixir farouche et travaillaient pour un charnier inconnu du
vulgaire.
Hier encore, Gringalet n'était qu'un enfant naturel, vendant les
listes des loteries autorisées, ou ouvrant la portière des
fiacres, à l'entrée des lieux de réjouissance, tels que
spectacles, bals et restaurants; aujourd'hui, la connaissance de
tant de secrets le mûrissait de plusieurs lustres.
Il se cramponnait à son poste bien qu'il en sentit les
inconvénients.
Cette nature abrupte, mais dévouée, préférait sa cachette
incommode à un lit de roses, où il ne lui eut pas été donné de se
rendre utile, il voulait mettre un terme aux soixante-treize
meurtres quotidiens qui désolaient la France.
Ces caractères se font très rares.
Les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée (puisque nous
connaissons désormais leur position sociale), avaient d'excellents
motifs pour causer en toute sécurité sur le trottoir de la rue de
Sévigné. Outre la voiture, déjà nommée, qui les isolait de la
chaussée, sur les toits de la Maison du Repris de justice, une
sentinelle active surveillait pour eux les alentours, prête à
signaler le moindre danger à l'aide d'une fusée volante.
C'était Tancrède, dit Chauve-Sourire, parce que les sourcils lui
manquaient, ex-enfant de choeur de Saint-Eustache, congédié pour
abus de burettes. Il était le neveu propre de Dinah Tête-d'Or,
concubine d'Arbre-à-Couche. Il aurait pu passer pour
incorruptible, sauf sa bouche, sur laquelle il était porté.
Nous avons besoin de poser ces détails, en apparence indifférents,
pour rendre compréhensible la catastrophe vraiment neuve qui va
clore ce second chapitre.
À onze heures treize minutes, Mandina de Hachecor, «l'Escarboucle
de Charenton-le-Pont» comme l'appelait Brissac son gendarme et son
esclave, ouvrit avec précaution la porte du réduit modeste où elle
abritait son talent et sa beauté. Vous n'auriez pu la voir sans
l'aimer; elle portait son galant déshabillé de nuit et tenait à la
main une carafe de cassis et un verre à patte.
Elle monta deux étages. Tout en haut de l'escalier, elle passa sa
tête charmante À une lucarne qui donnait sur le toit, et d'une
voix douce elle appela Tancrède, surnommé Chauve-Sourire.
Celui-ci veillait. Il avait soif, comme toujours et reconnut bien
la voix douce qui l'avait appelé plus d'une fois déjà pour lui
offrir du vespétro ou de l'anisette, car Mandina appartenait au
docteur Fandango et ne reculait devant aucun sacrifice pour servir
les intérêts de cet homme remarquable.
Tancrède vint, Mandina lui offrit un verre de cassis, puis, usant
des innocentes séductions de son sexe, elle l'entraîna dans sa
chambre où elle l'enferma à double tour, en ayant soin de mettre
aussi le verrou et plusieurs barres de fer très solides.
Dès lors, Messa, Sali et Lina manquaient de factionnaire. Leur
sécurité devenait chimérique.
Mandina avait ses projets. Elle se coiffa d'un chapeau de bergère,
ôta sa crinoline et mit un faux nez. Ainsi travestie, elle
descendit l'escalier quatre à quatre. En descendant et par
surcroît de précaution, elle posa sur son faux nez, une paire de
lunettes vertes, propriété d'un jeune écrivain déjà célèbre qui
portait ombrage à Brissac. Il avait tort. On peut avoir sur soi
les lunettes vertes d'un jeune homme dépourvu d'aisance, sans pour
cela manquer aux lois de l'honneur.
Parvenue au rez-de-chaussée de la Maison du Repris de justice,
Mandina de Hachecor enfila l'allée et se glissa comme un vent
coulis derrière les trois Pieuvres mâles qui causaient toujours.
Boulet-Rouge la vit, il avait un oeil d'aigle, mais, trompé par
son déguisement, il la prit pour un bas-bleu.
Mandina franchit la chaussée et s'élança sur le trottoir opposé où
se trouvaient également trois hommes, bien différents de Messa,
Sali, Lina.
Peu de personnes ont eu connaissance de cette grande lutte entre
le duc de Rudelame-Carthagène et le docteur Fandango. L'autorité
étendit un voile prudent sur ces horribles massacres, afin de ne
point effrayer les touristes qui sont la fortune de Paris.
De même que les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée étaient
soudoyés par le duc, de même les trois belles et robustes natures,
rassemblées sur le trottoir opposé travaillaient pour Fandango.
C'était Pollux, le joueur d'orgues, Castor, le rémouleur et
Mustapha, le conducteur de citadine.
Tous trois déguisés en hommes du peuple!
Remarquez ceci: Jadis les gens du peuple se déguisaient en grands
seigneurs pour faire leurs méchants tours; aujourd'hui, 'depuis
que le roman coupable dispose des doubles fonds de Paris, les gens
de qualité se mettent en voyous pour pouvoir pénétrer dans tous
ces souterrains où grouille le crime. C'est un échange fait entre
l'auvergnat à cinq centimes et l'habit noir à un sou.
Mandina ôta d'un geste rapide son faux nez avec ses lunettes; elle
arracha son chapeau de bergère. Il ne lui manquait désormais que
sa crinoline.
-- Paris! dit-elle, craignant de n'être pas reconnue.
-- Palmyre! répondirent les trois bons coeurs.
Puis, mademoiselle de Hachecor leur demanda avec énergie:
-- Vous ai-je suffisamment prouvé que je suis Mandina, la fille du
grand chef des Ancas! l'Escarboucle de Charenton-le-Pont?
-- Oui! répondit Mustapha, tu as notre confiance, parle.
Il se permit en même temps un geste régence autant qu'indiscret,
car il aimait les dames. Sans cela, il eut été parfait. Mandina le
repoussa avec décence et dit:
-- J'ai examiné le ciel avec soin; une lueur a paru du côté de
Mauruse où s'est écoulée mon enfance.
Pollux, Castor et Mustapha se regardèrent sans frémir.
-- Que Dieu protège le Fils de la Condamnée, murmura le choeur des
belles natures.
Et tous se serrèrent la main d'une façon particulière.
Mandina, contenant son émotion, prit une pose plus saisissante.
-- Ces voitures gigantesques, poursuivit-elle en montrant le
véhicule, de MM. Lesage et Cie, sont propres à cacher tous les
forfaits.
-- Contient-elle des animaux dangereux? demanda vivement Mustapha.
S'il n'avait pas d'épée, à cause de son métier civil, néanmoins il
était digne d'en porter une. Mandina eut un sourire amer.
-- Je ne sais, répondit-elle, je ne fais pas allusion au dedans,
mais au dehors; sur le trottoir qui vous fait face, et à l'abri de
cette volumineuse machine, j'ai vu réunis: Carapace, l'homme à
l'élixir funeste; Arbre-à-Couche, le secrétaire du duc et Boulet-
Rouge, l'assassin du cent-garde!
Castor, le rémouleur, grinça aussitôt les dents. Ce n'est pas
étonnant, le cent-garde était son propriétaire.
Mustapha mesurait déjà de l'oeil la voiture de vidange. Il était
dans son caractère de la franchir, au lieu d'en faire le tour.
-- Boulet-Rouge, ajouta Mandina, a sous sa chemise le cercueil de
l'enfant!...
Un cri d'horreur s'éleva de toutes les poitrines.
Les vidangeurs, cependant, achevaient leur besogne. On avait vidé
et purifié la modeste fosse d'aisance de la Maison du Repris de
justice, dont le rez-de-chaussée était occupé par deux industriels
brevetés: un marchand de cirage inoffensif pour la chaussure et un
commerçant en colle de poisson.
Pollux, Castor, Mandina et Mustapha se rapprochèrent les uns des
autres si étroitement que leurs haleines se confondirent.
Elles n'étaient pas toutes agréables.
Mandina parlant d'une voix creuse et avec des inflexions étranges
disait:
-- L'amadou à l'usage des fumeurs est une des plus récentes
inventions de ce siècle qui marche d'un pas sûr vers le progrès
matériel. Il a produit le télégraphe électrique et la
photographie, sans parler d'autres merveilles qu'il serait trop
long d'énumérer dans des circonstances aussi graves. Plus
récemment encore, il a produit, toujours pour l'usage des fumeurs,
ce petit briquet étonnant avec lequel on parvient à enflammer les
allumettes de la régie. J'en possède un. Il suffirait de se
glisser jusqu'à cette voiture énorme, de présenter avec adresse à
l'ouverture du robinet d'arrivée une allumette préalablement
enflammée... L'esprit s'étonne de ce qui arriverait!
Les compagnons de Mandina éprouvèrent un malaise, excepté Mustapha
dont l'esprit résolu et subtil était fait pour comprendre les
avantages incalculables de cette combinaison.
-- Je l'oserai! prononça-t-il avec un geste intraduisible. Si ma
mère me voit du haut des cieux, elle appréciera les motifs de
cette démarche. C'est le seul moyen honnête que nous ayons pour
débarrasser l'Europe civilisée de ces trois Pieuvres mâles.
Mandina, pour cette bonne réponse, lui confia aussitôt sa main à
baiser. Castor et Pollux approuvèrent la résolution de Mustapha.
Celui-ci, pâle d'émotion, mais gardant aux pommettes cette tache
rouge qui indique la phtisie galopante, reçut de mademoiselle de
Hachecor, le briquet récemment inventé. Muni de cette arme
incendiaire, il se coula comme un tigre vers la voiture de
vidange.
Les employés allaient justement fermer les robinets. Une minute de
plus et l'entreprise était manquée.
Messa, Sali et Lina avaient fini de parler affaire; ils se
préparaient à partir en fredonnant des chants patriotiques.
Mustapha était beau à voir au moment où par des prodiges de
patience, il réussissait à enflammer une récalcitrante allumette
de l'impôt. Aucun signe de crainte ne se manifestait en lui, sinon
un tremblement général et bien naturel. Il approcha la préparation
chimique du robinet en murmurant:
-- Ô ma mère!...
L'effet se fit un peu attendre; mais pour n'être pas instantané,
il n'en fut pas moins remarquable. Une explosion majestueuse et
pareille à plusieurs coups de tonnerre, fit trembler le sol,
jusqu'à la rue Saint-Antoine, située non loin de là. Toutes les
vitres de la rue de Sévigné, sans en excepter une seule, furent
mises en pièces. Quelques pavés même, furent déchaussés comme des
dents malades.
Une odeur nauséabonde et infectante se répandit dans l'air. Les
maisons de la rue du sinistre furent maculées du sol au faîte et
les ruisseaux roulèrent des flots de déjections putrides et
asphyxiantes.
Mais là, ne se bornèrent pas les dégâts.
Soixante-treize personnes des deux sexes et de tout âge,
trouvèrent la mort dans cette combinaison qui leur était
absolument étrangère. Outre la corruption fétide, le ruisseau
déversa dans l'égout des flots de sang, tandis que la chaussée
était jonchée de lambeaux humains en différents endroits. Les
amis, les parents, les domestiques vinrent pendant toute la
journée du lendemain reconnaître dans ce rouge fouillis, les
morceaux de ceux qui leur étaient chers. C'était horrible, mais
intéressant. Paris tout entier, voulut voir cela, et il vint des
gens de province en quantité. Les différentes administrations de
chemins de fer avaient eu l'excellente idée d'improviser des
trains de plaisir.
Anticipant sur les événements, nous dirons ici que par les soins
de l'autorité, ce hachis humain, ces rillettes de cadavres
mélangés à la vidange, ne tardèrent pas à mettre la peste noire
dans le quartier. Le nombre des victimes de cette cruelle maladie
n'est pas venu à notre connaissance, la préfecture de police en
garda le secret avec un soin jaloux; mais il fut tellement
considérable que 232 familles aisées émigrèrent à Versailles,
ville autrefois royale, qui gagne maintenant son pain à faire
croire qu'elle a passé un traité avec les épidémies.
Telles peuvent être les suites des briquets à l'usage des fumeurs.
Et chaque fois que vous détournez une institution de son but, vous
pouvez vous attendre à des désastres semblables.
Revenons sur nos pas: quelques détails de la catastrophe pourront
réjouir les dames.
Il ne restait plus vestige de la voiture de vidange. Le
conducteur, les employés avaient été réduits en poussière
impalpable ainsi que les trois chevaux percherons.
C'est ici le lieu de répondre à une lettre anonyme, fruit de la
malveillance, qui nous demande comment le malheureux produit de
l'incontinence d'un huissier, Gringalet, avait pu trouver un abri
commode entre la croupe et la queue d'un cheval.
À quoi servent ces plates objections? Qu'opposer à un fait? Nous
méprisons les lettres anonymes. Tel est notre réponse.
D'ailleurs, Gringalet était de petite nature. Il avait eu occasion
de rendre un service futile au percheron... Bref, le percheron
s'était prêté à la chose.
De ce cheval percheron, en particulier, il ne resta qu'une dent de
la mâchoire inférieure. Gringalet, parvenu plus tard aux honneurs,
la fit monter en épingle pour témoigner du miracle qui préserva
ses jours. Sa dame la porte.
Deux brevetés, le marchand de cirage et le commerçant en colle
furent foudroyés sur la porte de leur maison. Ils étaient ennemis,
en qualité de voisins: le trépas les réunit. Seize jeunes enfants
revenant de l'école à cette heure avancée, par suite d'un gala qui
avait célébré le jour de naissance de la pension Trîcot, furent
massacrés péniblement. Deux amoureux qui causaient, le mari qui
les guettait, et la fille de la maison qui profitait de la
circonstance pour risquer sa première équipée, reçurent la mort
également.
Enfin, ils étaient soixante-treize, pas un centimètre humain de
moins.
Un fait curieux et qui rappelle l'aventure historique du fameux
docteur Guillotin, tué par sa propre découverte, c'est que M. et
madame Fabrice, brevetés, inventeurs du briquet, furent trouvés au
nombre des victimes. Ils étaient dans la force de l'âge, et ils
s'aimaient.
Bien entendu, nous ne faisons entrer dans ce fatal chiffre de 73,
ni les chiens, ni les chats, ni les animaux secondaires.
Quant aux personnages de notre histoire, un instant avant
l'explosion, Gringalet avait quitté son poste d'observation.
Pourquoi? Parce que Messa, Sali et Lina avaient cessé leur
conférence pour chanter. Gringalet n'aimait pas la musique.
Ne l'en blâmez pas, ce fut son salut. Au moment même de
l'explosion, on avait pu voir mademoiselle de Hachecor, le
Rémouleur et le Joueur d'orgues se plonger dans une allée sombre
qui faisait face à la Maison du Repris de justice, tandis que
Mustapha, plus rapproché de la machine infernale, disparaissait
dans un tourbillon de flamme et de fumée. Mustapha fut projeté
avec une violence excessive jusqu'à la rue du Parc Royal où se
termine la rue de Sévigné. Arrivé là, il eut la présence d'esprit
de se tâter, car il croyait être mort. Rien ne lui manquait, sinon
une oreille emportée par la roue de la voiture à vidange. Il
revint en arrière pour la chercher, mais l'obscurité l'empêcha de
la rencontrer.
Pendant cela, Mandina et ses deux compagnons montaient un escalier
étroit, situé au fond de l'allée sombre. Ils comptèrent cent seize
marches et s'arrêtèrent devant une petite porte qui avait je ne
sais quoi d'énigmatique.
Mandina mit un doigt sur sa bouche et dit:
-- C'est là! J'ai compté!
-- Frappez, répliqua Pollux, vous connaissez la façon convenue.
La fiancée du gendarme obéit; elle frappa quinze coups, ainsi,
espacés, 5, 4, 3, 2, 1.
Derrière la porte, on entendit un faible bruit...
-- Qui vive? demanda une voix imposante et cassée.
Le Rémouleur répondit:
-- Les Malades du docteur Fandango!
Une clef grinça dans la serrure et la porte laissa voir en
s'ouvrant une noble tête de vieillard.
C'était Silvio Pellico!
CHAPITRE III
LES JARDINS DE BABYLONE
Il nous reste à dire ce qui advint des trois personnages chargés
de crimes, contre lesquels était dirigée la machine infernale:
Messa, Sali, Lina, Boulet-Rouge, Arbre-à-Couche et Carapace,
autrement dit: les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée.
Quand la voiture chargée de gaz délétère éclata, leur première
pensée fut de fuir, car jamais vous ne trouverez le vrai courage
dans l'âme des traîtres de mélodrame, mais ils n'en eurent pas le
temps. Ils étaient, pour ainsi dire, au centre de l'explosion qui
les surprit de la façon la plus fâcheuse. Les gaz, prenant de
l'air, avec une fureur inouïe, les saisirent tous trois ensemble,
les soulevèrent, les firent tournoyer dans l'espace comme des
brins de paille, et les lancèrent à trente-deux mètres au dessus
de la maison.
Tancrède, dit Chauve-Sourire enfermé dans la chambre de Mandina,
les vit passer devant la fenêtre avec une vitesse de projectiles.
Il put croire que tout était fini pour eux: juste châtiment de
leurs trop nombreuses faiblesses.
Mais, parvenus à trente-deux mètres au-dessus du toit, leur
pesanteur spécifique, combattant la force de projection, détermina
une triple bascule, qui s'exécuta simultanément; puis, après être
restés un millième de seconde stationnaires dans l'infini, Messa,
Sali et Lina commencèrent à tomber avec une vitesse graduée,
triplée par le carré des distances parcourues, ou peut-être par le
carré de leurs poids. Bref, c'est à vérifier.
Quoi qu'il en soit, ils étaient bel et bien flambés. Chauve-
Sourire qui les vit à travers les vitres brisées, repasser comme
trois boulets de canon leur cria:
-- Il m'est impossible d'allumer la fusée volante: méfiez-vous!
Avertissement inutile et tardif.
Mais il y a en ce monde des choses bien bizarres. Ce que nous
allons raconter est peut-être trop hardi. Que voulez-vous que nous
y fassions? Les invraisemblances produisent des situations
renversantes.
À l'étage au-dessous de la chambre de Mandina, momentanément
habitée par Tancrède, il y avait un balcon. En passant près de ce
balcon, les trois Pieuvres mâles qui fendaient l'air côte à côte,
dans des attitudes diverses, étendirent leurs bras par un
mouvement machinal. Leurs mains rencontrèrent la grille du balcon
et s'y accrochèrent avec la ténacité du désespoir.
La grille fléchit sous leur triple poids, mais elle tint bon, en
définitive, et ils se trouvèrent suspendus entre le trottoir et le
ciel.
Ils étaient un peu étourdis, quoiqu'ils eussent l'habitude des
émotions fortes et pénétrantes. Au-dessous d'eux, tout était
silence, car la foule des curieux n'avait pas eu le temps de se
masser sur le lieu du sinistre.
La première voix qu'ils entendirent appartenait à un sergent de
ville, qui disait, modérant la fougue des premiers curieux:
-- Tout le monde verra. Pas d'encombrement. En voilà une histoire!
Boulet-Rouge ouvrit enfin les yeux, et voyant la situation de ses
deux collègues, Arbre-à-Couche et Carapace, il devina la sienne
propre et pensa:
-- Ce balcon a été notre ange sauveur!
-- Où suis-je? demanda Carapace avec trouble.
Arbre-à-Couche lâcha un large soupir et gigotta[2]. Il se sentait
mal à son aise.
Boulet-Rouge déposa sur la pierre, le cercueil d'enfant qu'il
n'avait point abandonné pendant cette péripétie. Il était gêné par
ce petit meuble. Ayant dès lors ses deux mains libres, il exécuta
un mouvement gymnastique, en trois temps, bien détachés, et se
trouva debout sur le balcon.
Déjà, en bas, le monde se battait pour voir les corps morts, des
bras, des jambes, et l'oreille de Mustapha qu'un antiquaire vola
pour l'empailler dans de l'esprit de vin.
Boulet-Rouge aida ses deux compagnons à monter, et ils se
trouvèrent bientôt, tous les trois, sains et saufs, en dedans de
la balustrade.
Le balcon du second étage de la Maison du Repris de justice était
un de ces jardins suspendus, modeste imitation de ceux de
Babylone, qui mettent ça et là un sourire aux façades revêches de
nos maisons. Il y avait des capucines, des haricots fleurs rouges,
des pois de senteur et des cobæas, ces lianes en miniature dont le
mièvre feuillage, console et repose les yeux rougis des
travailleuses de Paris.
Elles n'ont pas beaucoup d'air, dans leurs mansardes, ces pauvres
ouvrières, mais elles cèdent volontiers à ces chers cobæas la
moitié de leur air et tout leur soleil, pour avoir pendant les
mois d'été, un coin vert où rafraîchir l'inflammation de leurs
paupières.
Il vient parfois un moineau dans ces indignes feuillages, et alors
tout l'atelier de sourire. L'oiseau égaré leur parle vaguement du
ciel libre, des grandes prairies et des haies pleines de chansons
qui bordaient la route si longue, si longue...
La route qu'elles prirent un jour pour échanger tout cela contre
les puanteurs de Paris.
Nous avons pris la liberté de semer en passant ces quelques
phrases bien senties, pour prouver qu'il y a de la poésie dans
notre coeur et de la philosophie dans notre cerveau. Nous n'y
reviendrons plus. D'ailleurs ces chères exilées ont Bullier, le
Moulin-Rouge, le Casino de Paris, Gugusse, Alphonse et l'absinthe.
Une lueur venait à travers les carreaux de la croisée. L'oeil
perçant de Boulet-Rouge l'aperçut le premier.
-- Silence! dit-il. La destinée nous a conduits dans des lieux
habités. À cette heure exceptionnelle, je donnerais mes droits
politiques pour un verre de cognac.
-- Vains désirs, dit Carapace.
-- Nous sommes ici séparés du monde entier, ajouta Arbre-à-Couche.
Boulet-Rouge reprit avec fierté.
-- Si grand que soit le danger, je vous sauverai. Après le trouble
inséparable d'un pareil accident, mes esprits rentrent dans leur
assiette. Je vois les événements d'un oeil froid et calculateur.
Nous sommes ici sur le balcon des «Piqueuses de bottines réunies»,
atelier libre...
-- Quoi, si près de notre point de départ? s'écria Arbre-à-Couche
avec l'accent de la surprise.
Une idée sanguinolente traversait déjà l'esprit de Carapace. Il
murmura:
-- Messa, Sali!
-- Lina! répondirent les deux autres.
-- Les péripéties les plus inattendues, reprit Carapace, ne
doivent jamais nous faire oublier notre devoir. Nous appartenons à
M. le duc Rudelame-Carthagène par les liens combinés du crime et
de l'économie. J'ai confusément le soupçon que l'atelier des
Piqueuses de bottines réunies appartient à la clientèle du docteur
Fandango. Consulte la liste, Arbre-à-Couche.
Nous ferons remarquer ici un détail curieux. Quand les trois
Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée causaient, ils se donnaient
mutuellement leurs vrais noms, mais quand il s'agissait de
travailler, ils revenaient à ces mystérieux sobriquets composés de
_Messalina_ dédoublé: Messa, Sali, Lina.
L'attaque règle la défense. Dans le camp opposé, Mandina de
Hachecor, Castor, Pollux, Mustapha et le gendarme avaient aussi
des professions apparentes qui cachaient des rejetons de
l'ancienne féodalité, des banquiers, des artistes et des
bacheliers ès-lettres.
Arbre-à-Couche, l'homme aux papiers scellés d'un cachet
nobiliaire, fouilla aussitôt dans sa poche avec inquiétude. Il
songeait à la culbute exécutée à trente-deux mètres au-dessus des
toits. Pendant ce violent travail, ses poches avaient pu se
retourner. Il n'en était rien heureusement, aussi s'écria-t-il:
-- Ô providence! je n'ai rien perdu!...
Carapace répondit:
-- J'ai bien gardé ma bouteille de fer-blanc bouchée avec du
papier gris vert.
Et Boulet-Rouge ajouta d'un air pensif en frappant sur son
cercueil d'enfant:
-- Tout est étrange dans la situation où nous sommes.
Le cercueil d'enfant rendit un son creux difficile à définir.
Boulet-Rouge pâlit. L'idée d'un déficit lui traversa l'esprit
comme un éclair.
-- Mon cercueil se serait-il ouvert à mon insu? s'écria-t-il.
Il l'ouvrit précipitamment et, le voyant vide, il râla d'une voix
étranglée par la mauvaise humeur:
-- J'ai perdu mon enfant!
En ce moment, ses yeux brillèrent d'un éclat sauvage. La prunelle
des tigres de la jungle, dans l'Inde, ont[3] de ces lueurs étranges
dans les nuits tropicales. Une plainte faible, un de ces cris
particuliers qui sortent des berceaux et qu'on appelle
vagissements, avait frappé son oreille subtile à travers la
fenêtre close.
-- Ah! se dit-il en lui-même, ce n'est pas la peine de se désoler.
Voilà de quoi remplir ma botte.
Arbre-à-Couche, qui avait déplié sa liste aux armes de M. le duc,
mit un doigt dans sa bouche et imita le cri du coucou avec une
incroyable perfection.
Les deux autres n'ignoraient point ce que signifiait ce signal.
Ils prêtèrent aussitôt une oreille attentive.
-- Ce n'était pas une coupable erreur, dit Arbre-à-Couche. Les
petites ainsi dénommées: Les Piqueuses de bottines réunies, usent
des drogues du docteur Fandango.
Il y eut un silence, comme après tout arrêt prononcé.
Boulet-Rouge prit sous son aisselle un diamant de vitrier qui ne
le quittait point. D'une main sûre il scia un carreau, le détacha
et passant ses doigts par le trou, il tourna l'espagnolette de la
croisée.
-- Les chemins sont ouverts, dit-il.
Sans perdre de temps, ils passèrent et Boulet-Rouge prononça:
-- Attendez-moi un instant, ici, j'aperçois le berceau... je vais
assassiner l'enfant pour utiliser mon cercueil.
On ne pouvait rien objecter à une pensée si sage.
Boulet-Rouge ouvrit son coutelas...
Juste à la même minute, de l'autre côté de la rue de Sévigné, une
fenêtre s'ouvrit aussi au cinquième étage, La tête blanche et
vénérable de Silvio Pellico se montra aux rayons de l'astre des
nuits.
Tancrède, dit Chauve-Sourire, était toujours prisonnier dans la
chambre de Mandina de Hachecor. Il aperçut le célèbre vieillard,
saisit son arc, le banda, y adapta une flèche empoisonnée, ajusta
et tira.
La flèche partit en sifflant comme une clef. Silvio Pellico poussa
un cri de soie déchirée et disparut à tous les yeux!...
Au grenier, une femme, artiste de Montmartre, qui étudiait la
_Tour de Nesle_, lança ces mots:
-- Il est minuit, la pluie tombe, parisiens, dormez!
CHAPITRE IV
LES PIQUEUSES DE BOTTINES RÉUNIES
Par un contraste habilement ménagé, après tant de sang, tant de
larmes, et pendant que Boulet-Rouge va assassiner l'enfant, le
lecteur se reposera avec délices en un tableau plein de fraîcheur.
Vingt-cinq piqueuses de bottines, la plupart jeunes, alertes,
rieuses et débauchées, étaient réunies autour d'une table
malpropre dans une chambre de derrière qui faisait suite à celle
où les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée venaient de
s'introduire par escalade et effraction, à celle hélas! où se
trouvait le berceau.
Elles travaillaient en babillant et en chantant, les brunes, les
blondes, les châtaines, les rousses aussi; elles travaillaient
très bien, très vite et de très bon coeur. On ne travaille ainsi
qu'à Paris, où la rage du plaisir donne la rage de la besogne.
Il y en avait beaucoup de jolies et beaucoup de laides, mais les
laides avaient ce je ne sais quoi de canaille et de vif, qu'on
nomme _du chien_, qui les faisait presque jolies. C'étaient pour
la plupart des minois chiffonnés qui n'eussent point supporté
l'analyse des nez retroussés, des fronts bombés, des grandes
bouches souvent, montrant des poignées de perles.
Leurs toilettes étaient comme leurs visages, sujettes à caution,
mais avenantes et hardies. On n'eut pas vendu le tout pour cinq
cents francs peut-être. Hors de Paris, vous n'en auriez pas eu
moitié pour un prix fou.
Les noms étaient caractéristiques: les petits noms. Les noms de
l'atelier ressemblent un peu à ceux du théâtre: ce ne sont pas les
noms de familles.
Peu de Marie, point de Françoise, ni de Madeleine, ni de Jeanne.
Des Anaïs en quantité, des Régine, des Amanda, des Athénaïs,
quelques Léocadie, des Irma et des Zuléma.
Elles ont grand honte quand elles s'appellent tout uniment
Joséphine.
C'est le contraire ailleurs. Nous avons connu une femme de
qualité, morte avant l'âge du chagrin qu'elle avait de s'appeler
Léopoldine.
Les noms simples, les noms communs prouvent généralement la race.
Où diable voulez-vous que Chiquita soit née!
Il y avait la, onze Anaïs, sur vingt-cinq, et l'on était obligé de
les distinguer, par des surnoms: Chiffette, Cocarde, Colibri,
OEillet d'Inde, Chou-Fleur, Lampion, etc.; il y avait sept Amanda,
quatre Reine et trois Irma.
Leurs plaisanteries, qui les faisaient rire de si bon coeur,
n'étaient pas très variées; on entendait ça et là:
-- Fallait pas qu'y aille!
-- Des navets!
-- Et ta soeur?
-- Ma soeur? est à bord d'une chaloupe à vapeur! avec le
chauffeur! qu'est son abuseur!
-- C'est rigolo!
Et autres...
C'est suffisant à les tenir en joie.
Aujourd'hui, la réunion avait un caractère particulier pour un
double motif: d'abord on avait entendu l'explosion de la voiture
inodore. Anaïs Cocarde, dépêchée en bas, pour savoir ce que
c'était, était revenue toute pâle, disant qu'elle n'avait jamais
rien vu de si horrible dans le _Petit Journal_. Tout le monde
avait voulu se précipiter dans les escaliers, mais Anaïs Chou-
Fleur, la gérante, retenant, d'une poigne vigoureuse, Anaïs
Chiffette, Anaïs OEillet d'Inde et Anaïs Lampion, avait déclaré
qu'avant tout la veille devait être finie.
On obéit bien autrement à une gérante d'association libre, qu'à la
«demoiselle» d'une maison ordinaire.
Le second motif était plus intéressant.
Il y avait au centre de la table, une jeune fille qui ne
travaillait pas. Celle-là était très belle, mais si pâle qu'elle
vous eut fait pitié. Sa toilette avait une simplicité
aristocratique et quelque chose en elle rappelait les ingénues de
familles princières, persécutées par l'infortune au théâtre de
l'Ambigu-Comique.
Nous sommes forcés de remonter, au commencement de cette soirée
pour expliquer la présence d'Elvire, la jeune marquise fugitive, à
la table des Piqueuses de bottines réunies.
Vers sept heures et demie, longtemps par conséquent avant la
catastrophe imprévue qui devait plonger soixante-treize familles
dans le deuil, la gérante de l'atelier était sortie pour acheter
du thé, du sucre et du rhum; l'habitude étant de s'accorder cette
douceur quand la veillée se prolongeait jusqu'à minuit et au delà.
En allant chez l'épicier, la gérante n'avait rien vu
d'extraordinaire, sinon une jeune fille donnant le bras à un
vieillard de cent et quelques années qui avait une figure de
hibou.
Quant elle revint la jeune fille et le vieillard avaient disparu.
Mais comme elle traversait l'allée sombre de la Maison du Repris
de justice, elle entendit dans la nuit des gémissements
inarticulés.
Avec son thé, son sucre, son rhum, elle rapportait une boite de
ces allumettes bougies dont il serait superflu de faire l'éloge,
tant elles ont déjà rendu de services à l'humanité.
Elle eut l'idée candide d'en allumer une et vit alors un spectacle
attachant.
La jeune fille et le vieillard de cent et quelques années étaient
sous ses yeux.
La jeune fille, étendue sur les dalles de l'allée, venait de
mettre au jour de la nuit, au milieu des souffrances les plus
atroces, un enfant du sexe masculin, très bien conformé et très
viable.
Le vieillard, dont la figure de hibou exprimait une cruauté
incalculable, essayait d'une main d'étrangler l'enfant nouveau-né,
et de l'autre, de poignarder la jeune fille avec un crick malais
d'un travail curieux et manifestement empoisonné[4].
Une seconde encore, et c'en était fait des deux infortunées
créatures.
Anaïs le comprit; ce n'était qu'une faible femme, douée d'une
éducation médiocre et de moeurs relâchées, mais elle avait de
l'initiative. Son coeur généreux bondit dans sa poitrine. D'une
main elle alluma d'un seul coup toutes ses bougies, de l'autre,
elle tint en l'air ce feu d'artifice peu dangereux, mais
éblouissant.
Le vieillard, épouvanté, laissa échapper un geste de
désappointement et se glissa en rampant vers la rue.
Anaïs le poursuivit pour lui demander son nom et son adresse. Elle
ne le vit pas sur le trottoir, mais une voix qui n'avait rien
d'humain bourdonna à son oreille:
-- Femme imprudente, crains la vengeance du bisaïeul!
-- Des nèfles! répondit-elle dans la gaieté de sa vaillance
populaire.
Puis elle revint dans le fond de l'allée, mit l'enfant nouveau-né
dans la poche de son tablier et aida la jeune accouchée à monter
les deux étages qui conduisaient à l'atelier. Quoique privée de
sentiment, l'inconnue avait encore l'usage de ses jambes.
On doit juger de l'étonnement des Léocadie et des Amanda, quand la
gérante, ouvrant la porte de l'atelier, fit entrer la jeune mère
et tira l'enfant caché dans son sein.
C'était lui qui dormait dans le berceau de la chambre au balcon;
c'était lui que menaçaient les détestables passions de Boulet-
Rouge.
S'il avait su...
La gérante dit:
-- Mes petits amours, il ne faut pas que ça vous empêche de
travailler. Je vais installer la jeune étrangère dans un bon
fauteuil et elle va nous raconter ses aventures pour passer le
temps agréablement.
-- Femme généreuse, murmura la jeune fille d'une voix altérée,
quand je devrais vivre cent et quelques années, comme mon trop
cruel bisaïeul, je n'oublierai jamais vos bienfaits... donnez-moi,
je vous prie, un bouillon...
-- Je n'ai que du rhum, interrompit Anaïs.
-- Ça me suffira!
Elle but un verre de rhum et parut soulagée par ce cordial.
-- Bonté divine, murmura-t-elle ensuite, en versant des larmes
abondantes, dans quel abîme une liaison innocence, mais qui a des
suites, peut précipiter une jeune personne!
Toutes les Anaïs grillaient de savoir; les Irma en étaient
malades.
L'étrangère s'assit et poussa un soupir de soulagement.
-- Femme du commun vraiment magnanime, reprit-elle, je vous dois
un aveu complet. Racontez un peu à ces demoiselles ce qui s'est
passé dans l'allée sombre, cela me donnera le temps de reprendre
haleine. Quand vous aurez fini, je prendrai la parole, et vous
connaîtrez toute l'étendue de mon malheur.
Elle arrêta la gérante au moment où celle-ci ouvrait la bouche,
pour dire encore avec une dignité pleine de réserve:
-- Épargnez autant que possible, dans votre récit, le noble
criminel dont vous avez prévenu le dessein pervers. Outre qu'il
est respectable par son âge, je lui dois tendresse et obéissance.
Il est le père du père de mon père.
-- Voilà comme elles sont dans la haute, s'écria Chou-Fleur avec
admiration. C'est bête! Moi, ni une ni deux, j'aurais étranglé le
vieux polisson.
Puis employant le langage pittoresque et imagé de la basse classe,
elle fit le récit succinct, mais complet du drame de l'allée.
Elle eut un vrai succès et la curiosité ne connut plus de bornes
dans l'atelier des Piqueuses de bottines réunies.
Quoique faible encore, n'étant accouchée que depuis un quart
d'heure, l'étrangère commença aussitôt:
-- La fortune et la naissance ne donnent pas le bonheur, j'en suis
un fatal exemple.
Je reçus le jour loin de Paris, au delà de la porte jaune, entre
la ville de St-Cloud et le village de Garches, département de
Seine-et-Oise, dans un antique et noble château connu sous le nom
de Mauruse.
Loin de moi, la pensée de faire envie à votre pénurie, en vous
détaillant le luxe qui entoura mon berceau. Mon père, fils aîné du
marquis de Rudelame, qui lui-même était le fils aîné du duc
portant le même illustre nom, avait épousé Fanchon de la Roque-
Aigurande, descendante et unique héritière des captals de Buch,
cadets de la maison de Foix. À l'âge de dix ans, j'avais une
poupée qui coûtait 185 louis de 24 francs et ma nourrice portait
des boucles de rubis à ses jarretières.
Passons... Je l'ai bien payé plus tard!
Le château de Mauruse est une antique demeure perchée au sommet
d'une montagne et entourée de précipices sans fond qui rejoignent
les fameux étangs de Ville-d'Avray par des percées souterraines.
Il fut bâti par Anguerrand de Carthagène qui tua en combat
singulier le bailli de Chavanette, derrière Bicêtre, sous Henri
II.
Passons... Si je vous disais les diverses illustrations de ma
famille, ça vous humilierait et nous n'en finirions plus.
À l'époque de la révolte des peuples, en 1789, mon bisaïeul était
déjà un homme de trente et quelques années, bien vu en cour,
heureux près des dames, beau joueur et tout à fait bon enfant.
La révolution le surprit à l'improviste. Quand on vint pour piller
son château de Mauruse, il était à Sèvres pour acheter du tabac.
Il n'eut pas le temps de rassembler ses trésors qui furent
dilapidés par la multitude. Obligé de partir pour l'émigration
avec sa femme et son fils (le père de mon père), il ne possédait
que son argent de poche et les boutons de son habit qui étaient en
perles fines, heureusement.
Il arriva ainsi à Londres, capitale de l'Angleterre. Son argent de
poche, ajouté au prix de ses boutons, lui compléta une somme de
250 guinées, ou si vous le préférez 8.750 francs. Ça vous semble
encore un joli denier, mais ma bisaïeule dépensait 50 louis par
jour. Le duc de Rudelame-Carthagène l'adorait.
Ce fut pour satisfaire à ses fantaisies qu'il contracta plusieurs
mauvaises habitudes dont sa famille devait être plus tard la
victime. Il se fit usurier d'abord, puis, les produits de cette
industrie ne suffisant pas aux prodigalités de sa femme, il apprit
à tromper au jeu, dans les bonnes sociétés. Un jour enfin, emporté
par l'envie de faire plaisir à son épouse, il se mit à travailler
sérieusement, passa ses examens avec succès, et fut reçu membre de
cette importante compagnie:_ La Grande Famille_ des voleurs à
Londres.
Il était là sur une pente glissante, il glissa. Toujours pour
procurer à sa compagne idolâtrée des bijoux précieux, des
cachemires et des liqueurs fortes, car la duchesse avait contracté
un culte tout particulier pour la sobriété anglaise, il fabriqua
des poisons, inventa une nouvelle espèce de poignards, destinés à
ne pas laisser de traces et se comporta en un mot comme un homme
indigne de l'estime générale.
Je suis suspecte de partialité, puisqu'il est mon ancêtre, mais la
vérité me force à déclarer qu'il garda toujours une certaine tenue
au sein de ses dérèglements. Il ne vola jamais qu'en gros et il
faisait exécuter ses meurtres par des employés.
Mais, au moins, la personne en faveur de laquelle il se
compromettait ainsi était-elle digne de tant d'amour? Ne l'espérez
pas! Madame la duchesse avait de l'éducation; à part cela, c'était
une coquine. Outre son goût pour la boisson, elle allait avec les
Écossais.
Vous entendîtes parler sans doute de Marie Stuart. Si l'Écosse est
l'amie de la France, ce n'est pas une raison. M. le duc ayant
appris que la compagne de sa vie prodiguait l'argent gagné avec
tant de peine, à des jeunes gens à la mode, à des musiciens, à son
valet de pied, trois avocats et même à des militaires, résolut à
se venger. Il acheta _l'Affaire Clémenceau_ [5] et une barre
de fer toute neuve qu'il mit rougir un feu très ardent pendant
quarante-huit heures, après quoi, il l'imbiba, toute chaude,
nicotine, de phénol Boboeuf et d'acqua Tafana, mélangés avec de
l'assa foetida et une composition dont notre famille garde
précieusement le secret. Elle n'est pas dans le commerce. Ayant
pris ainsi ses mesures, il rentra un soir à son domicile plus tôt
que de coutume. Il apportait avec lui une corbeille remplie de
vins fins, de liqueurs fabriquées dans divers monastères, de
viandes froides, de saucisses et de petits gâteaux.
J'ai dit qu'il était bel homme. Ma bisaïeule, portée sur sa
bouche, ne demanda pas mieux que de souper avec lui. Il fit
dresser la table dans une certaine chambre de son hôtel qui
n'avait ni porte ni fenêtre.
On n'eut trouvé nul part un lieu plus favorable à ses farouches
desseins.
Madame la duchesse, sans défiance et remplie d'appétit, le suivit
dans cette dangereuse retraite. Le souper commença à huit heures
dix minutes. À dix heures on renvoya les domestiques. Au coup de
minuit, alors que la coupable et infortunée femme était ivre
d'amour et d'anisette, mon bisaïeul prit, au lieu d'un simple
couteau à papier, la barre de fer rouge qu'il avait caché sous sa
chemise et la lui passa quatorze fois au travers du corps, non
sans prononcer des paroles d'amère et vindicative raillerie.
Jusqu'au treizième coup, la malheureuse cria et appela ses
militaires.
Il ne me faut pas d'autres preuves pour affirmer qu'elle avait la
vie dure. Néanmoins, le duc de Rudelame-Carthagène dut croire
qu'il en était débarrassé pour jamais. La suite de cette anecdote
montrera si c'était là une chimère...
Ici, Elvire fut prise d'une convulsion, occasionnée par son état.
Les piqueuses de bottines réunies se précipitèrent à son secours.
C'était l'heure où la voiture de vidange, inodore arrivait dans la
rue. Rien n'annonçait encore une sanglante catastrophe. Les
oiseaux dormaient dans les gouttières, la brise faisait tourner
les girouettes au sommet des monuments, et les vieux messieurs,
sur les trottoirs, suivaient les petites ouvrières.
CHAPITRE V
L. D. F. E. V. -- I. A. T. V. -- D. E. J. -- T.!
La jeune et belle Elvire de Rudelame-Carthagène reprit ses sens,
but un verre de rhum et poursuivit en ces termes:
-- Ô mes chères bienfaitrices, malgré la distance qui sépare nos
positions sociales, ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie! Je
veux tout d'abord modérer l'étonnement que pourrait vous causer le
crime de la chambre sans porte ni fenêtre.
La seule chose surprenante, c'est que mon bisaïeul eût pu garder
la barre de fer rouge sous sa chemise. Mais outre que c'était pour
l'empêcher de refroidir, nous sommes à Londres.
À Londres on en voit bien d'autres.
Et quant à l'atrocité du forfait, ma famille est depuis longtemps
habituée à ne se rien refuser. Le marquis, mon père, s'est amusé
une fois à faire le relevé des crimes et délits appartenant en
propre à notre maison, depuis le règne de Henri II jusqu'à Louis-
Philippe seulement. Il y a quatre-vingt-un meurtres dont deux
parricides, sept fratricides des deux sexes, trois tanticides,
cinq onclicides, treize neveux ou niécicides, huit infanticides,
vingt-trois adultères, dix-neuf incestes!...
Il y a des instants, s'interrompit ici la jeune accouchée avec un
désespoir impétueux, où je préférerais avoir reçu le jour au sein
de la misère. Ah! gardez vos moeurs innocemment égrillardes,
fillettes du commun. Cette atmosphère de sang et de honte est loin
d'être agréable, à la longue!
Le lendemain matin, mon bisaïeul chercha le cadavre de sa femme,
car il voulait le faire embaumer, par un dernier caprice. À sa
place, il trouva un billet ainsi conçu:
«L. D. F. E. V. -- I. A. T. V. -- D. E. J. -- T.!
Ce mystérieux écrit le remplit d'inquiétude et d'alarmes. Il se
creusa la tête en vain pour en deviner la signification.
Tant d'initiales accumulées devaient cacher une menace.
Qui donc avait pu entrer dans cette chambre sans porte ni fenêtre?
Il y avait la cheminée!
Mon bisaïeul la fit aussitôt fermer à l'aide d'une grille en acier
fondu; -- Mais il était trop tard.
Il fut malade dangereusement.
À peine remis sur pied, il ordonna à nombreux domestiques de
regarder sous les lits et dans tous les tiroirs des commodes:
Le cadavre de la duchesse resta introuvable.
Cela aigrit d'autant le caractère de bisaïeul qui déjà n'était pas
trop tendre. Il devint cruel, et, dans le silence du cabinet, ses
meilleurs amis le surprirent souvent torturant des insectes ou
soumettant des animaux domestiques à différents supplices.
En ce temps, plusieurs petits enfants de son quartier disparurent
et toutes les recherches demeurèrent sans résultat. Il les avait
coupés par morceaux sans utilité apparente. Il avait d'ailleurs
bien des motifs de mauvaise humeur.
De même que le cadavre de la duchesse était inrencontrable, de
même le mystérieux billet restait intraduisible. M. le duc s'était
adressé aux hommes d'affaires les plus habiles; aucun d'eux
n'avait pu lui donner le mot de l'énigme.
Il entendit parler un jour d'un personnage étonnant qui passait
pour être le fameux Gagliostro[6], bien que celui-ci fut mort au
château de Saint-Léon, dans la campagne de Rome, mais cela ne fait
rien à l'affaire; d'autres prétendaient qu'il était le non moins
célèbre comte de Saint-Germain, bien que ce dernier fut décédé à
Sleswig, qu'importe? La chose certaine, c'est que ce personnage
faisait de nombreux miracles. Il avait guéri le catarrhe de la
reine et sauvé un enfant de Pitt et Cobourg qui tombait du haut
mal. Londres entier le consultait pour les objets égarés, les cors
aux pieds et les engelures.
Il se nommait le docteur Fandango...
Ce nom produisit dans l'atelier des Piqueuses de bottines un effet
extraordinaire. Ce fut autour de la table un long murmure.
-- Et quoi! s'écrièrent ensemble plusieurs Anaïs, le docteur
Fandango existait déjà à cette époque reculée?
-- Lui, si jeune! ajouta la gérante. Et tout l'atelier acheva:
-- Lui si beau!
Elvire de Rudelame poussa un long soupir.
-- À qui dites-vous, murmura-t-elle, qu'il est jeune, beau,
entraînant, irrésistible? Vous voyez devant vous sa victime!
Second effet, plus fort que le premier.
-- L'enfant d'à-côté?... commença la gérante.
-- Il est à lui! acheva Elvire en baissant ses beaux yeux pleins
de larmes.
Vous dire l'émotion qui étreignit à la fois tous ces coeurs, est
impossible. Le docteur Fandango était un dieu pour sa clientèle.
L'atelier entier se leva, mit une main sur son coeur et s'écria:
-- Nous sommes les Malades du docteur Fandango...
-- Permettez-moi d'en douter, répliqua Elvire qui prit aussitôt
une apparence de froideur.
-- Ah! par exemple! voulut dire la principale Anaïs.
Mais l'accouchée de l'allée sombre l'interrompit et dit
péremptoirement:
-- Alors, montrez le cachet!
Il y eut quelque chose d'étrange. Les Piqueuses de bottines
réunies se levèrent toutes à la fois et se déshabillèrent.
Les corsages, les jupes, les jupons et jusqu'aux pantalons,
tombèrent simultanément.
Abdiquant toute pudeur, les vingt-cinq ouvrières relevèrent
ensemble leur chemise et montrèrent un peu au-dessous du nombril
le triangle d'un vaccin au milieu duquel était une empreinte
chimique, de forme ovale, qui semblait être le résultat de
l'application d'un timbre sec, imbibé de matières caustiques.
Cette empreinte présentait deux initiales: D. F., surmontées d'un
phénix sortant des flammes.
Ce tableau de vingt-cinq jeunes filles portant pour tout costume
des bottines, des bas et une chemise retroussée, ne laissait pas
que d'être enchanteur.
Si vous avez espéré, toutefois, nous le voir décrire plus
longuement et détailler la profusion inouïe de seins fermes et
polis, d'épaules de marbre, de cuisses blanches, de hanches
rebondies, de fesses grasses, de ventres nacrés, liliacés et
luisants, allant se perdre dans l'ombre duvetée formée par les
cuisses, que l'on pouvait voir à ce charmant conseil de révision,
c'est que bien peu vous connaissez notre réserve.
Aucun homme d'ailleurs n'était présent et nous ne l'avons su que
par ouï-dire. Puisse cet aveu nous servir d'excuse.
Dès qu'Elvire de Rudelame eut reconnu le cachet, son visage
s'éclaira d'une joie pure.
-- C'est maintenant que je remercie Dieu à deux genoux, ô mes
soeurs! dit-elle dans le délire de son allégresse, je suis
sauvée!... Mais remettez vos vêtements pour ne point offenser
inutilement la décence particulière à notre sexe.
Afin de contenter le désir si légitime de la noble accouchée, les
Piqueuses de bottines réunies se revêtirent.
En dépit de sa position malheureuse, Elvire sautait de joie.
-- Je vous reconnais! dit-elle enfin, je suis rassurée. Nous
allons bavarder tout à notre aise. Je n'ai pas besoin de vous
apprendre désormais que Paris et sans doute l'univers entier, sont
divisés en deux fractions: «les Malades du docteur Fandango» et
les «Chevaliers de l'élixir funeste» appelés aussi «les Fléaux de
la capitale» ou «les Pieuvres mâles» des divers impasses...
Elle s'animait en parlant, et si vous saviez comme elle était
belle!
Arrêtons-nous pour tracer son portrait.
Elle avait une de ces beautés saisissantes qui ne ressemblent à
rien. Son nez rappelait celui du bisaïeul qui faisait songer au
bec des hiboux, son regard était piquant, inexprimable. Rien de
comparable à sa bouche, si ce n'est son aisselle qui semblait
fouillée par la main d'un sculpteur très habile. La brise était
amoureuse de ses cheveux; elle ne trouvait pas de chaussures assez
mignonnes pour son pied et la meilleure ganterie de Paris faisait
des miniatures en peau de Suède pour ses mains.
Avec cela, noble, spirituelle, instruite, riche et pure, malgré sa
chute.
-- Je n'ai pas besoin de vous dire, continua-t-elle plus charmante
à mesure qu'elle parlait, que tous les Malades du docteur Fandango
se portent bien et meurent d'un accident mystérieux produit par
l'ingestion de l'élixir funeste.
J'ai pensé parfois que l'homme célèbre et séduisant qui marque à
son cachet tous ses clients et clientes pour les reconnaître,
n'avait pas réfléchi que c'était un danger, car les fléaux de la
capitale profitent de ce signe pour choisir à coup sûr leurs
victimes. Mais je ne puis blâmer celui qui se déguisa en porteur
d'eau pour me séduire et qui est le père de mon jeune enfant:
Virtuté!
Elle reprit haleine, pendant que les filles du peuple essuyaient
leurs yeux mouillés.
-- Ce qui va être intéressant pour vous, poursuivit-elle, c'est
d'apprendre comment s'entama cette grande querelle qui divisa
l'univers. Prêtez-moi une oreille attentive.
À l'époque où mon bisaïeul se présenta pour la première fois chez
Fandango, cette individualité hors ligne avait une cinquantaine
d'années... Ne m'interrompez pas, vos étonnements sont superflus.
Cinquante-sept ans après cette date, je l'ai adoré sous un
déguisement vulgaire.
Il ne paraissait pas alors plus jeune qu'aujourd'hui. À première
vue, on lui aurait donné vingt-huit ans et neuf mois. Depuis lors,
il n'a pas vieilli d'une semaine.
Mon bisaïeul le trouva dans son laboratoire, entouré d'un seul
livre, d'une fiole, d'une cuvette et d'un cerf vivant qui
possédait des cornes d'argent massif.
Tout d'abord, M. le duc de Rudelame fut frappé de sa souveraine
beauté, quoique Coriolan (vous savez que c'est le petit nom de cet
idolâtré Fandango) n'eut point encore lavé ses mains, ni fait sa
barbe. On était au matin, ce qui explique suffisamment cette
négligence chez un homme ordinairement propre et même coquet de sa
personne.
Le duc de Rudelame le salua et lui demanda si c'était bien au
docteur Fandango qu'il avait l'honneur de parler.
À son grand étonnement, ce fut le cerf, doué de bois en argent
massif, qui lui rendit son salut.
Le docteur lui-même restait immobile et muet comme une statue de
marbre de Paros.
Mon bisaïeul voulut décliner ses noms et qualités. Le cerf vivant
lui ferma la bouche d'un geste froid et lui désigna la cuvette. Au
fond de la cuvette, mon bisaïeul vit, avec une surprise
croissante, des caractères qui se formaient sous une couche d'eau
plus pure que le cristal.
Ces caractères, une fois devenus distincts! donnèrent les mots:
Robert, Athanase, Bonaventure, duc de Rudelame-Carthagène, comte
de Balamor, seigneur de Mauruse et autres lieux, présentement
émigré, tourmenteur de mouches et tueur de femmes!
Mon bisaïeul releva la tête, indigné qu'il était de ce dernier
trait.
Le docteur était toujours immobile.
Le cerf vivant remua la patte et ses cornes devinrent d'or.
M. le duc n'est pas un esprit ordinaire, il vit bien qu'il avait
affaire à un enchanteur et dévora l'affront. Résolu à user d'une
profonde dissimulation, il prononça les paroles suivantes avec
aménité:
-- Ô vous, qui êtes, au dire de l'histoire, des plus grands
savants de l'Europe, je m'aperçois que votre talent n'est pas au
dessous votre renommée. Je viens vous consulter et je vous prie de
me marquer au timbre que vous mettez sur toutes vos pratiques.
Il tressaillit et regarda tout autour de lui. Il avait prononcé
ces derniers mots d'une voix insinuante. Un organe lui répondait.
Ce ne pouvait être le cerf, et les lèvres du docteur ne remuaient
point. La voix semblait sortir de la fiole, elle dit:
-- Le cachet de la vertu ne prendrait pas sur ta peau. Cesse de
feindre. Que veux-tu du maître?
Mon bisaïeul pâlit et ses dents grincèrent, car il commençait à se
fâcher.
Mettant de côté, désormais, toute vaine dissimulation, il tira de
sa poche le billet énigmatique composé des treize initiales: «L.
D. F. E. V. -- I. A. T. V. -- D. E. J. -- T.!»
Au moment où le papier parut dans sa main, une harmonie sauvage,
mais douce se fit entendre. Elle venait de tous les côtés à la
fois. On eut dit que les parois même de la chambre la suintaient.
Mon bisaïeul déplia le papier et lut les initiales distinctement,
puis il demanda:
-- Pouvez-vous m'expliquer ce que cela signifie?
La voix répondit oui, dans la fiole, après quoi, elle en sortit
pour entrer dans le livre dont les feuilles s'agitèrent vaguement.
La voix dit encore:
-- Regarde au fond de la cuvette!
Et l'harmonie sauvage, mais douce se tut instantanément.
M. le duc regarda à travers la couche d'eau pure et put lire ces
treize mots qui se rapportaient exactement aux treize initiales.
«Le Docteur Fandango Est Venu. -- Il A Tout Vu. -- Dieu Est Juste.
-- Tremble!»
Les cornes du cerf vivant brillèrent en ce moment d'une façon peu
ordinaire. Si ce n'eut été impossible, vu le prix de la matière,
le témoin de tout cela aurait juré qu'elles étaient désormais en
diamant.
Il resta un instant abasourdi, sous le coup de tant de choses
étranges. Mais ce n'était pas un homme à rester bien longtemps
inactif.
Le mystérieux billet avait été trouvé dans la chambre sans porte
ni fenêtre, que nous pouvons appeler maintenant, la chambre du
monstre. Le docteur était venu là, où tout y faisait allusion au
crime; le docteur avait tout vu, il était maître du terrible
secret.
Il faut rendre cette justice à ma famille on n'y a pas froid aux
yeux. Le duc regarda son ennemi en face, car il n'y avait pas à en
douter, Fandango était son ennemi mortel, et lui dit avec calme:
-- Le billet était de vous?
Autant parler à une pierre. Ni le docteur, ni sa fiole, ni sa
cuvette ne répondirent cette fois! Le cerf même resta impassible.
Mon bisaïeul se prit à ricaner et fit tout haut cette réflexion:
-- La chambre n'avait ni porte ni fenêtre. Pas de témoins!
L'eau de la cuvette se rida. Sur les treize mots placés au fond,
douze s'effacèrent; il n'en resta qu'un seul: