D’après des lettres et autres documents inédits.
... Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir: Cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent
Et sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons.
Ch. BAUDELAIRE.
Le soir, par les temps clairs, dans les ravins perdus des Alpes, après
que s’est tu le bronze des cloches, les chevriers et les gardiens de
génisses, estivant loin des hameaux, entendent longtemps encore leurs
voix limpides, et écoutent, le cœur ému, les _Angelus_ que balancent
jusqu’à la nuit, sous les cieux déjà pleins d’étoiles, les échos et le
vent léger.
Ils écoutent, le cœur ému, ces _Angelus_ déjà morts, et ils croient
voir, comme s’ils ne les avaient point quittés, leur village et leur
clocher.
Et moi, par un phénomène semblable, longtemps après avoir lu le poète,
j’entends sa voix susurrer à mon oreille ces quatre vers où tient toute
la psychologie du vagabond.
Je les écoute, l’âme attendrie, et, chaque fois, avec une netteté sans
pareille, ils évoquent la silhouette de la douce Errante, pour laquelle
il me semble alors que Baudelaire les a chantés.
Oui, certes, Isabelle Eberhardt fut vraiment celle qui part pour
l’unique plaisir de prendre la route, de se griser d’air pur, de lumière
et de liberté. Fidèle à son destin, elle alla d’étape en étape,
souriante et sans savoir pourquoi, jusqu’à la dune d’or d’Aïn-Sefra où
la main de Dieu lui avait fait son lit pour son dernier sommeil.
Et c’est pourquoi, tandis que le quatrain nostalgique, sans trêve ni
répit, bourdonne à mes oreilles comme un essaim d’abeilles chimériques
qui butineraient les _Fleurs du Mal_, il me plaît d’évoquer ses traits
glorieux et de conter sa vie avec sincérité.
*
* *
Enfant de l’amour, quand elle naquit dans la coquette villa de Meyrin,
un _Angelus_ égrenait sa plainte sur la colline génevoise, mais hélas!
c’était l’_Angelus_ des exilés.
Certains biographes peu scrupuleux, non contents d’avoir mis la main sur
son œuvre, ont encore, pour je ne sais quel motif, par ignorance
peut-être, maquillé et tripatouillé tout ce qui touche à sa vie. Nous ne
ferons pas comme eux. De même que nous éditons, sans en changer une
virgule, l’œuvre qu’un hasard bien heureux mit en nos mains, de même
nous dirons ici, sur sa trop courte existence, tout ce que nous savons
de vérité.
Pourquoi des scrupules? Pourquoi des légendes, quand, comme on en jugera
tout à l’heure, la réalité est plus belle encore? Et puis la morte
d’Aïn-Sefra, n’est-elle pas maintenant entrée dans l’histoire littéraire
de notre pays?
* * * * *
Donc, ainsi que cela résulte des registres de l’état-civil par nous
consultés, Isabelle d’Eberhardt, est née à Genève, en 1877, de dame
Nathalie-Dorothée-Charlotte d’Eberhardt, âgée de trente-six ans et de
père inconnu.
Oui, de père inconnu, comme Alexandre Dumas, et à Genève, comme
Jean-Jacques Rousseau.
Grande, très grande dame, cette Nathalie d’Eberhardt, issue de la plus
vieille noblesse russe et dont la vie orageuse, la psychologie
tourmentée eussent séduit Balzac, le Balzac de la _Femme de Trente ans_,
du _Curé de Village_, de _Béatrix_ et du _Lys dans la Vallée_. Car il y
eut, en cette femme remarquable, à la fois de Camille Maupin, de Mme de
Mortsauf et de Julie d’Aiglemont. C’est au milieu d’elles qu’eût été sa
place dans la galerie des héroïnes balzaciennes si fortement cataloguées
par Paul Flat. Pour sa beauté sans rivale, des diplomates se battirent à
Moscou et à Saint-Pétersbourg, des officiers de marine s’exilèrent dans
les mers des Indes, et l’un d’entre eux s’y noya de désespoir, sachant
bien qu’elle ne serait jamais infidèle à celui qu’elle aimait alors.
J’ai sous les yeux, en écrivant, une photographie d’elle et un pastel
qui ne manque pas de mérite, signé d’un peintre russe inconnu.
Dans la première, elle est âgée de vingt-trois ans; et elle avait
atteint la trentaine, quand l’artiste, sous le costume des femmes de
l’Appenzell, fixa ses traits.
Ces deux images se complètent et témoignent de leur respective fidélité.
Et elles sont l’expression extraordinairement vivante de cette beauté
régulière, limpide, faite de douceur et de fierté, pétrie de brume et de
soleil, assez fréquente chez les femmes de la Russie méridionale, où
l’Orient risque déjà son sourire d’or.
* * * * *
Dans les deux portraits, elle est coiffée comme Scopas faisait coiffer
les modèles de ses déesses.
Partagés en leur milieu, ses cheveux fins et cendrés ondulent en boucles
heureuses, sur son front moyen, pas très large, et modelé de façon
parfaite comme celui de la _Vénus de Milo_.
Sous les paupières qu’alourdissent, peut-être, des rêves d’amour, les
yeux s’ouvrent très larges, montrant toute la franchise d’une âme que
les hypocrisies sociales révoltèrent jusqu’au dernier jour. La flamme
des pensées généreuses éclaire la fixité troublante de son regard, et
l’impression que ce regard laisse au vôtre est un mélange de passion et
de bonté.
Si les narines frémissent de voluptés inconnues, l’on prête l’oreille
aux paroles de tendresse et d’humanité qui vont tomber de ses lèvres si
joliment sinueuses et entr’ouvertes à demi.
Telle quelle, cette figure vous remue jusqu’au fond de l’âme, comme les
plus vivantes de celles que le génie hellénique sculpta dans le
Pantélique ou le Paros.
*
* *
«... Monsieur, tout cela n’est que du papier, de la toile et de la
couleur, tout cela n’est que de la matière tristement inanimée. C’est la
rose, Monsieur, la rose glorieuse et frissonnante couchée pour toujours
dans un herbier. Mais combien plus belle, quand, pleine de vie et de
santé, elle respirait l’air du bon Dieu...»
* * * * *
Et j’entends encore soupirer à mon oreille le vieux proscrit, le Russe
devenu Français, à qui je dois tout ce que je vais dire d’elle et aussi
d’avoir ces deux incomparables documents sous les yeux.
«... Oui, Monsieur, nul, vous m’entendez, nul de ceux qui approchèrent
Nathalie, quel que fût son âge et à quelque rang social qu’il appartînt,
ne put pas ne pas l’aimer; que dis-je? ne pas l’adorer comme un moujik,
l’icône de sa sainte préférée.»
Elle était belle comme ne le fut jamais, et comme ne le sera jamais une
créature pétrie par la main de Dieu. Elle était belle à vingt ans et
plus belle encore à trente. La quarantaine passa sans la flétrir, et je
suis sûr qu’elle était belle infiniment quand sa fille Isabelle lui
ferma les yeux. Car, croyez-le bien, Nathalie était de celles que la
mort ne peut enlaidir.
Et bonne, Monsieur, bonne à s’ôter le pain de la bouche et à se
dépouiller de ses bijoux pour soulager les malheureux.
Ils étaient nombreux dans la province lointaine où, jeune fille, elle
vivait près des siens, grands propriétaires terriens, et pourtant, grâce
à elle, grâce à sa générosité inlassable qui tenait en perpétuelle
haleine la bonté de son père et de sa mère, nul, aux alentours du vaste
domaine, ne souffrit jamais de la faim.
Une année de très cruelle famine, comme il y en avait beaucoup en ce
temps-là, où elle entrait à peine dans ses quinze ans, elle allait à
cheval du soir au matin, courant la campagne, s’arrêtant devant les
maisons des paysans les plus éprouvés, et distribuant du pain qu’elle
achetait avec l’argent destiné à ses propres colifichets.
Et de la voir si jolie, si svelte, si lumineuse et si blanche sur sa
cavale de l’Oural, beaucoup croyaient à quelque bonne fée sortie des
bois pour les arracher au fléau. Même dans les isbahs les plus modestes,
il y avait, clouées au mur, des icônes d’une attendrissante naïveté,
représentant une jeune sainte, presqu’une enfant dont le front était
auréolé d’un nimbe d’or. Et des créatures plus naïves encore,
agenouillées devant elle, murmuraient d’une voix tremblante: «Sainte
Nathalie, petite sainte de notre campagne, qui êtes si bonne pour nous,
intercédez auprès de Dieu pour que finissent ces tristes jours...»
Et plus tard, Monsieur, à Genève, pendant les longues années de l’exil,
non seulement sa villa fut toujours ouverte à tous les malheureux de sa
patrie, mais les infortunés du village ne s’adressèrent jamais vainement
à sa bonté. Telle était sa discrétion qu’il fallut son brusque départ de
Suisse pour en connaître la mesure, aux larmes que versèrent les paysans
de Meyrin, dont elle était devenue la bonne Dame, comme elle fut la
Madone de ses moujiks.
Ah! j’entends bien ce que me dit votre regard plein d’une curiosité
attristée! Oui, cet exil volontaire de sa part, on le lui a reproché
comme la faute capitale de sa vie. Et cela prouve tout simplement, une
fois de plus, la profonde injustice de nos conventions sociales ou
plutôt la bêtise méchante de nos mensonges sociaux.
Oui, à cette femme dont l’âme généreuse connut toutes les fiertés,
toutes les délicatesses, toutes les bontés, on a fait un crime de ce qui
constitue justement son plus beau titre à l’admiration de ses amis.
Rares sont celles, parmi les mieux douées du côté du cœur, qui eussent
été capables d’accomplir ce qu’on reproche à Nathalie d’Eberhardt. Et
vous aviez raison tout à l’heure, de voir en elle une des plus
touchantes héroïnes de Balzac. Nul doute, en effet, que si le grand
romancier avait connu ces pages les plus incriminées de sa vie si
tourmentée, il n’eût ajouté un autre beau livre à ceux qu’il nous a
laissés.
Tourner le dos à la plus opulente fortune, abandonner le mari beau,
puissant, titré, glorieux même, qui la possédait, s’arracher à une vie
de plaisirs et d’élégances, quitter un milieu aristocratique où elle
était adulée comme une reine, pour suivre, dans la solitude et l’exil,
un homme d’une fortune médiocre, sans jeunesse et sans beauté, et cela
parce qu’elle partageait, au fond du cœur, son idéal de réparation et de
rénovation sociales, sa haine implacable de la tyrannie.
Ce fut, en effet, le crime par lequel Nathalie d’Eberhardt scandalisa
toute l’aristocratie russe d’alors.
Crime glorieux, en vérité, et après lequel, moi qui vous parle, à
l’encontre de beaucoup d’autres, j’ai senti redoubler l’admiration que
j’eus toujours pour la beauté de sa personne et la noblesse de son cœur.
Certes, je n’ignore point qu’elle ne fut pas la seule et que les
partis révolutionnaires de cette grande et malheureuse Russie
s’enorgueillissent d’abnégations analogues et de semblables dévouements.
D’autres jeunes femmes et jeunes filles belles et heureuses comme
Nathalie, ont dit un suprême adieu à leur famille, à la félicité
paisible du foyer, pour suivre le terrible destin d’un proscrit, et s’en
aller avec lui, le sourire aux lèvres et la haine du despote au cœur.
Cela est vrai. Mais, et c’est dans ce _mais_, que le génie de Balzac
eût, à coup sûr, trouvé son chef-d’œuvre, tandis que la plupart, pour ne
pas dire toutes ces héroïnes de mon pays, aimaient passionnément l’homme
avec lequel elles s’exilaient. Nathalie d’Eberhardt adorait son mari, le
général de Moërder, et de son amant elle n’appréciait que la noblesse de
sa pensée, sa science, son talent et la grandeur de son idéal. Les
autres partaient de l’amour pour aboutir à l’anarchie militante; un peu
d’égoïsme était donc au fond de leur sacrifice; tandis que celui de
Nathalie reste d’une absolue et surhumaine pureté.
Le général était beau, je le répète, et tous les sourires de la vie
éclairaient cette beauté. Le proscrit ne l’était pas et toutes les
menaces de l’exil pesaient sur lui.
Le général était doué d’une robuste santé: le proscrit fut un
valétudinaire jusqu’à sa mort.
Nathalie n’hésita pas, et abandonnant le premier à sa fortune et à sa
gloire, elle se fit la garde-malade du second et le soigna jusqu’à sa
mort, qui survint peu après la naissance d’Isabelle en exil.
*
* *
Ce que fut Alexandre Trophimowsky, son oncle qui la recueillit après la
mort de l’être cher, et devint le véritable père spirituel d’Isabelle
Eberhardt, je vais vous le dire en quelques mots:
Un savant modeste, un homme doux, un noble cœur.
Enfant, il fut aimé de notre grand Tourgueneff qui fréquentait dans sa
famille et que sa jeune intelligence émerveillait.
A quinze ans, un triste hasard le fit assister au châtiment d’un pauvre
hère, coupable d’avoir médit du général-gouverneur et que l’on knouta
jusqu’à la mort. Il s’évanouit et tel fut l’ébranlement de son système
nerveux d’éphèbe, que, quelques jours après, il fut atteint par une
fièvre typhoïde de laquelle il faillit mourir.
Deux ans plus tard, par un autre hasard, il se trouva sur la route où
passait une lamentable équipe de révoltés se dirigeant, menottes aux
poings et escortés par des cosaques, vers la Sibérie. Son émotion fut
non moins profonde, et il tomba malade à nouveau.
Cette émotivité douloureuse ainsi mise en branle par les atrocités du
tzarisme, il la garda jusqu’au dernier de ses jours. Et il va dès lors
sans dire que dès ce moment, tandis que les germes du mal physique
s’enracinaient en l’adolescent, la semence féconde du nihilisme
pénétrait en son cerveau.
Plus tard, parmi ses nombreuses et illustres amitiés, il compta celle de
Dostoiewsky et de Nicolaï Gogol.
Voici, Monsieur, un exemplaire des _Cosaques de l’Ukraine_, où, sur la
feuille de garde, vous pouvez lire, écrite de la main même de l’auteur,
cette dédicace plus éloquente que toutes les apologies:
A Alexandre Trophimowsky,
Au savant qui dissimule sa science,
à l’ami sûr qui cache ses vertus comme
d’autres cachent leur ignorance et leurs
vices, son humble et dévoué.