Nous recherchâmes nos forces pour sortir de l'oubli où nous étions
de tout ce qui nous environnoit. Précieuse extase de l'amour, douce
récompense de deux cœurs sensibles & vertueux, vous remplîtes nos
ames! Nous ne rougîmes point de nous être fait heureux: le repentir
ne leva point sa tête de serpent parmi les roses de la volupté: nous
ne sentions dans un doux abattement que notre bonheur mutuel: nos
cœurs, dégagés d'un poids accablant, étoient légers comme l'air.
Zidzem, me dit Zaka, jamais, jamais je n'aurois cru que j'eusse pu
être si heureuse. Ah, puissent tous nos jours être aussi fortunés que
celui-ci! Je répondis à Zaka par un baiser & par un soupir, & mon
cœur se remplissoit de l'idée que chaque jour une volupté aussi
douce pourroit nous appartenir.
Nous quittâmes à regret la plaine, témoin de notre innocente
ardeur, nous retournâmes à notre désert: il perdit sa farouche
rusticité; l'amour y étoit descendu, l'amour y régnoit & nos yeux ne
voyoient qu'amour. Je ne sais quel sentiment nous disoit que nous
avions pris un rang honorable parmi l'espece humaine, & nous nous
crûmes, orgueilleux de nos sensations, bien au-dessus d'Azeb & de
Caboul, que nous regardions avec une sorte de supériorité; car un
instinct secret nous disoit qu'ils étoient incapables de goûter les
plaisirs que nous avions éprouvés. Dans notre ivresse, nous nous
regardions comme des êtres privilégiés bien au-dessus d'eux.
Azeb s'étoit apperçu de notre absence & des suites qu'elle avoit eues.
Il ne nous fit aucune réprimande, & nous regardant comme devant vivre
& mourir dans ce désert, sans connoître d'autres hommes ni d'autres
mœurs, il affecta une indifférence qui répondoit au plan qu'il avoit
conçu relativement à nous.
Mon cœur reprit son ancienne tranquillité. L'amour heureux est
la paix & l'harmonie de l'ame. Je ne desirois que Zaka; je la possédois
cent fois plus belle à mes yeux depuis qu'elle étoit tendre; cent fois
plus ravissante, je goûtois dans ses bras ces plaisirs si chers & si
doux, lorsque c'est l'amour qui les donne & qui les reçoit.
Je crus long-tems qu'aucune passion étrangere à l'amour ne pourroit
entrer dans mon cœur, parce que je le sentois rempli de cet
inépuisable sentiment. Mon bonheur me parut solidement établi: chaque
jour devoit s'écouler comme le précédent: chaque jour l'heureux Zidzem
devoit sentir le cœur de Zaka palpiter contre le sien: chaque jour
il devoit couvrir de baisers cette bouche dont le moindre accent
étoit un bienfait: chaque jour il devoit voir ces beaux yeux pleins
d'amour, languir & s'éclipser sous le nuage des plaisirs. La peine,
les chagrins, la douleur même ne pouvoient plus approcher le mortel
fortuné qui possédoit Zaka. Plein de mon ivresse, je n'appercevois dans
la carriere de la vie qu'une suite de plaisirs égaux, & j'étois
plongé à cet égard dans l'illusion la plus parfaite: enfin, je croyois
non seulement au bonheur, mais encore à sa durée éternelle.