XIII

Me voici au bout de mon écriture, et, arrivé là, je regarde derrière

moi comme le bouvier qui a fait sa dérayure. Je me vois tout petit,

petit drole, me roulant dans le sable au bord de l'eau, et cherchant

des cailloux verts, jaunâtres, ou suivant ma grand'mère en la tenant

par son cotillon. Il y a longtemps de ça. J'ai aujourd'hui

soixante-deux ans, et, entre ces deux époques, s'est écoulée la plus

grande et la meilleure partie de ma vie. Je dis la meilleure, parce

qu'elle enferme le temps de ma jeunesse, et qu'il m'est avis que

l'homme ne fait pas comme le vin, il ne se bonifie pas en

vieillissant. En prenant de l'âge, nous devenons durs, égoïstes: la

bonté, la pitié, la générosité s'émoussent en nous, comme l'ouïe, la

vue et la mémoire. Je dis ce qu'il m'en semble quant à moi; je ne

sais si les autres valent mieux.

Mon existence n'a point été sans peines, mais elle s'est écoulée du

moins sans regrets et surtout sans remords, ce qui n'est pas peu de

chose. Bien des aventures de mon jeune temps me font rire

maintenant, comme par exemple ma passion bêtasse pour l'aînée des

demoiselles Masfrangeas, qui, pour le dire en passant, a coiffé

depuis longtemps sainte Catherine, et n'est plus qu'une vieille

fille dévote et pas trop facile. Il en est d'autres dont la

souvenance me fait plaisir, comme mon adoration d'enfant pour la

demoiselle Ponsie.

Je compte pour beaucoup d'avoir vécu chez moi, libre, indépendant,

sous le soleil, point riche, mais n'ayant besoin de personne. J'ai

travaillé, mais je n'ai jamais eu quelqu'un derrière moi pour me

commander. Quand le temps ou les occasions le requéraient, j'ai

quelquefois donné de bons coups de collier, mais c'était de ma

volonté, personne ne me poussait; je le faisais par raison, pour les

miens et pour moi. De même dans des circonstances, il m'est arrivé

de laisser la besogne pour un jour, quitte à rattraper le temps

perdu le lendemain: comme ça c'est un plaisir de travailler.

Je me suis marié avec une paysanne sans le sou, mais c'est la

meilleure affaire que j'aie faite de ma vie. Ma femme a fait

prospérer la maison par l'ordre qu'elle y a apporté, par son travail

de bonne ménagère, et elle l'a rendue plaisante en la tenant bien,

en l'arrangeant joliment, et surtout par sa bonne grâce et son bon

coeur.

Et puis il y a autre chose que je compte pour un grand profit: elle

m'a porté huit enfants, dont il me reste sept, tous bien fiers, bons

droles, vaillants et sachant se retourner. C'est elle-même qui les a

tous nourris, élevés, et soignés quand ils avaient la rougeole, la

coqueluche ou quelque autre petite maladie, sans jamais trouver que

ça fût trop pénible; toujours contente pourvu que les autres le

fussent. Ça n'est pas pour dire, mais je crois qu'il n'y a guère de

femme comme ça. Quoique j'aie soixante-deux ans et elle

cinquante-huit, je l'aime toujours, et je le lui dis quelquefois. On

se moquera de moi si on veut, mais je n'ai point connu d'autre femme

dans toute ma vie; elle est la seule.

Maintenant que je commence à être vieux, je me retire un peu du

travail du moulin, pour ne m'occuper que de notre commerce des blés

qui va bien, Dieu merci. Il faut de bonne heure laisser un peu de

maîtrise aux jeunes, ça les encourage, et puis ils apprennent à

gouverner les affaires. Ma femme fait de même pour la maison; elle

laisse faire notre nore, et s'occupe surtout de nos petits-enfants:

c'est elle qui les tient, les soigne, et les fait coucher avec elle

quand il faut les dététiner. Ainsi, nous reposant un peu tous les

deux, nous laissons notre existence couler en paix, sans trouble

aucun, comme l'eau dans le goulet du moulin.

Une chose que je mets en ligne de compte quand je regarde en

arrière, c'est d'avoir mené la vie qui me convenait le mieux. Il ne

faut pas croire que ça ne soit rien. Souvent le malheur de la vie

provient de ce qu'on n'est pas à sa place; comme si un, qui aurait

été un bon marin, était employé de bureau; ou qu'on ait fait un curé

d'un jeune homme qui aurait été un bon officier de dragons. Pour

moi, j'ai vécu en paysan, et c'est cette vie qui allait le mieux à

mes goûts simples et à mon caractère sauvage un peu. Chacun a ses

défauts; il y en a qui sont trop façonniers, moi je ne le suis pas

assez. Je ne sais pas négocier les affaires, ni jouer au plus fin,

soit en politique, soit autrement; je ne sais qu'aller rondement, et

tout droit devant moi. Je ne vaux rien pour tenir quelque place que

ce soit, et je serais du tout incapable d'être maire de la plus

petite commune du département, qui est je crois celle de

Saint-Etienne-des-Landes, où ils sont une soixantaine d'habitants

avec les femmes et les petits enfants.

La vie de campagnard est une vie large, santeuse et libre; le paysan

en sabots et en bonnet de laine est roi sur sa terre: une fois qu'il

a porté son argent au _Moulin du Diable_, autrement dit qu'il a payé

sa taille au syndic, il est tranquille. Au lieu de rechercher les

emplois, de galoper après les places, depuis celle d'homme d'équipe

ou de recors, jusqu'à celle de collecteur ou de préfet, la jeunesse

de toute condition devrait se tourner vers la terre. Que de gens

ayant un bien, petit ou grand, où ils vivaient tranquilles, s'en

vont dans les villes, croyant faire fortune, ou bien attirés par le

plaisir, et finissent par s'y ruiner le corps et la bourse; pour un

qui réussit, vingt qui se noient. Et après tout, à quel prix la

réussite souvent? au prix de la santé et de la liberté qui sont les

premiers des biens.

Ceux qui regardent les choses à la légère, et ils sont en grand

nombre, se figurent que l'état de cultivateur est celui qui demande

le moins de savoir et d'intelligence. Ils croient bonnement qu'il

faut plus d'esprit pour vendre du poivre, ou des étoffes, ou pour

gratter du papier, ou pour fabriquer des bonnets de coton, que pour

travailler la terre: c'est justement le contraire qui est vrai. On

nous prend pour des imbéciles, nous autres paysans, parce que nous

n'avons pas les façons des gens des villes, et que nous ne savons

pas un tas de rubriques et de mots à la mode; mais si on y regardait

de près, on verrait que nous ne sommes pas aussi bêtes que nous en

avons l'air, et que nous savons plus de choses utiles, que ceux qui

se moquent de nous, quelquefois.

Pour moi, l'existence de propriétaire paysan, petit ou grand, est la

première de toutes. Je le dis en toute vérité, quand je devrais

revenir dix fois au monde, dix fois je voudrais vivre de la même

vie. Comme ça ne se peut pas, j'ai du moins toujours engagé mes

droles à ne pas abandonner la terre qui est notre bonne mère

nourrice, et ils m'ont écouté. Tous sont meuniers et travailleurs de

terre, manque Bernard que le hasard a poussé dans l'état militaire,

ce que je ne regrette pas; il faut qu'il y en ait pour monter la

garde à seule fin que les autres travaillent tranquilles. Celui de

mes enfants qui était le plus mal loti, Yrieix, s'est tiré

d'affaire, et maintenant il fait marcher un moulin pour son compte.

Je suis content de les voir tous établis comme ça, parce que j'ai

toujours estimé qu'il vaut mieux être paysan en sabots chez soi, que

monsieur en bottes chez les autres; qu'il vaut mieux travailler dur

pour soi et les siens, que vivre fainéantement aux dépens de

quelqu'un ou du public; et enfin qu'une bonne frotte sous sa tuilée

vaut mieux que des poulets rôtis chez autrui. Il y en a qui peuvent

trouver ça rude, mais tout est facile à celui qui n'a pas besoin de

choses inutiles. Le pauvre chez lui est aussi à son aise que le

riche, s'il a peu de besoins. Le bonheur ne consiste pas à avoir de

beaux habits, des meubles de prix, de belles maisons, des chevaux de

cent louis pièce, un ordinaire de carnaval, un grand train de

maison, et autres choses pareilles; ça n'est que par comparaison que

ceux qui envient ces choses aux riches se trouvent malheureux.

Comme disait mon pauvre défunt oncle, trois choses seules sont

désirables: la santé, l'indépendance et la paix du coeur.

C'est tellement vrai, ce que je dis, que c'est par comparaison

seulement qu'on se trouve à plaindre, qu'en ce moment, n'est-ce pas,

personne n'est malheureux de ne pouvoir voler en l'air; mais qu'on

vienne à inventer une machine bien chère, pour ça, et tous ceux qui

n'auront pas le moyen d'en avoir une se trouveront grandement à

plaindre. Aujourd'hui nous avons un petit chemin de fer le long de

notre route, pour aller soit sur Périgueux, soit sur Excideuil. Ça

va plus vite que les anciennes diligences, cette affaire-là, mais

quand nous allions sur l'impériale, causant avec le défunt La Taupe,

nous n'étions pas malheureux de n'avoir pas ce petit chemin de fer

qu'ils appellent d'un nom anglais, comme si on ne pouvait pas le

baptiser en français.

De même avant qu'il y eût des routes et des voitures publiques, ceux

qui s'en allaient à cheval ou de pied n'en sentaient pas la

privation. On a augmenté beaucoup, et trop selon mon petit jugement,

les jouissances, les plaisirs, les satisfactions de luxe, mais on

n'a pas ajouté un fétu à notre bonheur. Toutes les commodités,

toutes les facilités que nous avons de faire ceci ou ça, ne font que

nous en dégoûter de bonne heure, parce que ce qui ne coûte aucune

peine finit par ne donner aucun plaisir.

Mais en voilà assez là-dessus, les longs prêches sont ennuyeux.

D'après tout ce que je viens de dire, on voit que je n'ai pas eu à

me plaindre du sort, ni pour les miens ni pour moi, et que nos

affaires domestiques ont marché à peu près. Depuis le procès avec

Pasquetou, nous n'avons eu d'affaire avec personne, et pour ce qui

est des médecins, nous ne les avons jamais fait travailler depuis

mon coup de fusil. Quand nous étions fatigués les uns ou les autres,

nous restions au lit attendant que ça passât, et en fait de remèdes

nous faisions une trempette avec du bon vin. Maintenant notre

famille croît et augmente à force. Pour en finir là-dessus, j'ai en

ce moment déjà neuf petits-enfants et d'après les apparences,

l'année qui vient j'en aurai douze, et ça me réjouit le coeur:

qu'est-ce qu'on veut de mieux?

Pour ce qui est des affaires publiques, nous avons eu des traverses

pas mal, et la politique nous a fait passer de mauvais moments

quelquefois. Les gens du Deux-Décembre et ceux du Seize-Mai ont

grêlé ferme sur notre persil, mais maintenant que la République est

solidement plantée et qu'elle pousse ses racines jusqu'au plus

profond de la terre française, tout est oublié.

Pourtant, il en est qui nous haïssent, de ce que nous n'avons pas

leurs idées; d'autres qui sont nos ennemis, parce que nous ne sommes

pas de leur opinion. Les uns et les autres nous ont fait tout le mal

qu'ils ont pu, et moi je me suis défendu et les miens, quelquefois

en les goguenardant fort, et d'autres fois plus sérieusement, de

manière qu'il a dû leur en cuire: qu'ils me pardonnent comme je leur

ai pardonné. L'égoïsme m'indigne, la méchanceté m'exaspère,

l'injustice me révolte, la misère me saigne le coeur; mais si j'ai

eu quelquefois des paroles de colère ou d'amertume, je n'ai point de

haine pour les personnes, ni en général, ni en particulier depuis

que le fameux Lacaud est mort.

Pour en revenir, il y en a qui ne sont pas contents encore des

progrès réalisés, ce sont les jeunes gens qui ne peuvent prendre

loin leurs points de comparaison, de manière qu'il leur semble qu'on

n'a rien fait; c'est à eux maintenant de pousser en avant. Mais pour

moi, quand je regarde vers le passé, quelle différence avec le temps

d'aujourd'hui!

Je suis né dans les dernières années de la Restauration, vers le

temps des Missions, et j'ai vu l'époque de ce Polignac qui voulait

faire marcher la France, comme d'autres se sont vantés de le faire

depuis; mais ils ont été bien mouchés tous. J'étais tout petit alors

et je ne savais pas tant seulement ce que c'était que ce Polignac

dont on avait tant parlé; mais je me souviens qu'après la Révolution

de 1830, étant dans la voiture de Périgueux, sur les genoux de ma

mère qui me ramenait de Limoges où travaillait pour lors mon père,

le postillon qui conduisait, tapait à grands coups de fouet sur un

vieux cheval blanc rétif en criant: Hue! Polignac! et ça me faisait

rire.

Les Bourbons ont été renversés, Philippe a été chassé, la deuxième

République a été égorgée une nuit de décembre, Bonaparte est tombé

dans la boue de Sedan: voilà tout en gros; et, entre ces événements,

que de choses tristes j'ai vues! que de misères le peuple a

supportées! Aujourd'hui, après avoir passé par les étamines de

l'ordre moral, et s'être tirée heureusement des coupe-gorge

monarchistes, la République est sauvée: c'est beaucoup pour ceux qui

ont vu les tristes temps de Charles X, de Louis-Philippe et de

Bonaparte, mais ce n'est pas tout.

On a fait déjà quelques bonnes lois, mais il en reste pas mal à

faire, pour protéger le travail et les petits; elles se feront sans

doute, mais il faudrait se presser, ceux qui souffrent sont

impatients, ça se comprend. Une des premières que je voudrais voir

mettre sur le chantier, c'est celle qui, à l'avenir, soustrairait à

l'hypothèque la maison du paysan. Il faudrait que cette maison, le

jardin et un morceau d'enclos, ayant été constitués insaisissables,

fussent toujours francs et libres; que le propriétaire ne pût

emprunter dessus, et par ainsi qu'un créancier ne pût les faire

vendre pour dettes. De cette manière, la famille, les petits droles

auraient toujours un abri. Nos hommes sont tellement vaillants,

qu'avec cette loi, solidement plantés sur leur peu de terre, comme

nos chênes, ceux qui auraient été malheureux se relèveraient. Comme

ça, on ne verrait pas des troupes de pauvres gens qui ne demandent

qu'à travailler, jetés hors de chez eux, prendre le bissac et se

disperser de çà, de là, et souventes fois mal tourner par suite de

la misère.

Mon gendre m'a dit avoir vu dans le journal, il y a quelque temps,

qu'une loi dans ce genre existe en Amérique, et qu'un député de la

Seine, avocat distingué, en avait proposé une semblable à la

Chambre. Ça me fait plaisir de me rencontrer, moi pauvre meunier,

avec un monsieur aussi haut placé; et ça me console un peu de ce que

quelques amis se sont tout doucettement gaussés de moi à cette

occasion.

Mais, comme je ne serais peut-être pas toujours aussi heureux, je

m'en tiendrai là. Chacun son métier, les brebis seront bien gardées

du loup, comme disait le pauvre défunt Lajarthe qui avait bien

quelquefois des idées un peu farouches que je ne partageais pas,

mais qui, au demeurant, était un brave homme.

A propos de ce pauvre ami, je me souviens qu'un jour d'élection,

devant chez Maréchou, il disait que tout le mal existant sur la

terre provenait d'un manque d'équilibre. Il y avait des pays trop

froids, d'autres trop chauds; des terres trop légères, d'autres trop

fortes; des étés trop secs, d'autres trop mouillés; des hommes trop

forts, d'autres trop faibles; des gens trop habiles, d'autres trop

innocents; des citoyens trop riches, d'autres trop pauvres; et ainsi

de suite. Et il ajoutait que s'il avait été là, lorsque le bon Dieu

fit le monde, il lui aurait donné quelques bons conseils.

Tout le monde riait, et moi comme les autres. Mais depuis, songeant

à ça quelquefois, je me disais qu'il pourrait bien avoir quelque peu

raison. Les villes se sont gonflées outre mesure aux dépens des

campagnes qui se sont dépeuplées. Sans doute il y a bien d'autres

causes, mais je crois qu'une des raisons du malaise dont on se

plaint vient de là. La population ouvrière rurale s'étant jetée dans

les villes, y a amené le chômage; et le manque de bras dans les

campagnes y a fait négliger la terre: ce qu'il y a de trop d'un côté

manque de l'autre. Il faudrait, selon moi, remédier à ça, et par

tous les moyens possibles favoriser le retour à la terre de tous ces

pauvres gens qui l'ont abandonnée dans un temps de crise, las de

travailler beaucoup pour les autres, et de crever la faim.

Maintenant que le moment le plus dur est passé, en revenant dans

leur endroit, ils pourraient encore vivre heureux en contribuant à

la prospérité du pays; et en même temps ils soulageraient les

travailleurs des villes auxquels ils font une concurrence qui est la

misère pour tous.

Oui, ça serait une bonne chose de dégager un peu les villes. Il y en

a qui se carrent de ce que Périgueux a augmenté de vingt mille

habitants depuis cinquante ou soixante ans, et qui sont tout fiers

de ce que Paris en a tout près de deux millions cinq cent mille; moi

pas. Ces gros rassemblements d'hommes ne me disent rien de bon;

c'est dans les campagnes que je voudrais voir s'accroître la

population. Deux millions cinq cent mille habitants à Paris, le

quinzième de la population totale du pays, c'est comme si la France

avait un érysipèle à la tête: aussi Paris a-t-il toujours un peu la

fièvre,--et nous la donne-t-il quelquefois.

Mais s'il y a à faire, il y a à défaire aussi. Beaucoup d'anciennes

lois devraient être abolies, comme qui sarcle la mauvaise herbe dans

un champ de blé. De les dire toutes, ça serait long, car déjà toutes

ont été faites dans un esprit qui n'est plus celui d'aujourd'hui, et

par des gens qui n'étaient pas trop amis du peuple. Il y en a de ces

lois qu'il faudrait retourner de fond en cime, comme une peau de

lièvre, pour en tirer quelque chose de bon; et encore je ne sais.

Mais les lois ça n'est pas tout. Ce que je voudrais bien voir

changer aussi, c'est nos usages civiques, nos habitudes politiques,

nos moeurs publiques. Ou bien on s'insulte à plate couture, on

s'agonise de sottises, ou bien on s'accable de politesses affectées,

de compliments à n'en plus finir. Ça se voit dans les journaux;

jamais on ne s'est tant servi de toutes les expressions de

flagornerie monarchique que maintenant. Nos députés se traitent

d'honorables, gros comme le bras, comme s'il était besoin de

constater ça à chaque instant. Qu'est-ce que je dis? on n'ose plus

mentionner publiquement un brave conseiller municipal de Marsaneix

ou de Périgueux, sans le qualifier aussi d'honorable. Députés et

conseillers le sont, je le veux, je le sais, mais le diable si je

comprends la nécessité de rappeler ça à tout bout de champ, comme si

on avait peur que la chose s'oublie!

Jusque dans nos campagnes, on se met à parler comme à Paris ou à

Périgueux. Nous avons dans notre conseil de la commune un brave

homme tout à fait, mais qui, à chaque réunion, y va de son petit

discours, quoiqu'il soit comme moi, pas des plus savants, et il

tâche de parler comme à la Chambre des députés, disant toujours:

l'honorable M. le Maire; notre honorable collègue Roumy; l'honorable

adjoint; et ainsi de tous. Ces grimaces font suer déjà quand ça se

passe dans la haute; je vous demande un peu l'effet que ça fait dans

un conseil de douze bons paysans!

Mais ce n'est pas tout. Du monde de la politique où on fait la pluie

et le beau temps, cet usage flacassier des qualifications élogieuses

s'est étendu à la foule nombreuse des gens en place, des petits aux

grands. Lorsqu'on en parle, tout ce monde est habile, intègre,

distingué, sympathique, est-ce que je sais? et les gros bonnets sont

très honorables, hautement distingués, éminemment sympathiques! Quoi

de plus? Jusque dans les relations entre simples citoyens, cette

mode s'est répandue. C'est au point qu'il semble qu'on veuille mal à

quelqu'un, si on parle de lui sans coudre à son nom un de ces mots

flatteurs; entre braves gens d'ailleurs, on se gratte l'un l'autre

où ça nous démange fort. On voit venir le temps où l'oubli d'une de

ces formules flagorneuses fera déclarer des duels.

Et dans les lettres donc, il faut voir ces civilités de la fin; ces:

agréez, veuillez agréer, daignez agréer, ces salutations

distinguées, ces hautes considérations, ces respects, ces profonds

respects, et le reste!

Lorsque j'entends, ou que je lis dans le journal, toutes ces

cagnardises et toutes ces rubriques plates comme des punaises, et

puantes comme elles, il me semble qu'on me passe un chat dans

l'échine en le tirant par la queue. Hé foutre! ça me fait jurer. Pas

tant de fadaises verbales, qu'on en revienne plutôt à la simplicité

fière de nos anciens de la Révolution, qui disaient: _tu, citoyen_,

et: _salut et fraternité!_

Et puis, si toutes ces platusseries n'étaient qu'en paroles

seulement!

Il y a encore quelque chose qui me dérange bien. Les Français sont

tous égaux, c'est entendu, aussi chacun cherche à se hausser

au-dessus des autres. Jamais, au grand jamais, on n'a vu tant de

gens décorés qu'au jour d'aujourd'hui. Ceux qui n'ont pas la chance

d'accrocher la croix d'honneur française se jettent sur ces croix

étrangères, dont on tient boutique. Et puis, pour faire prendre

patience à ceux qui demandent le ruban rouge, on a inventé des

petites affaires, qui se mettent à la boutonnière, avec un ruban

couleur d'évêque. Je ne sais pas ce que c'est, ni ne tiens à le

savoir; c'est assez que ce soit un moyen de se distinguer des autres

citoyens. Mais il y a autre chose encore. Depuis quelques années on

fabrique des chevaliers du Mérite Agricole. Moi je ne suis qu'un

coyon de meunier, mais cette chevalerie du labourage me fait crever

de rire. Franchement, on aurait pu épargner ce petit ridicule à

l'état de cultivateur qui est le premier de tous.

Je ne parle pas de la manière dont les croix et le reste sont

distribués, ça porterait trop loin. J'en sais des décorations qui

sont bien placées, mais le diable me crâme, il y en a trop qui me

feraient dire comme le défunt Barrière, un vieux retraité du premier

Empire:--_Aouro n'en fan paillado!_--ce qui veut dire: Maintenant on

en fait litière!

Mais ce n'est pas fini. Après toutes ces décorations, il y a encore

des médailles d'honneur de tous les genres, de toutes les classes,

de tous les calibres et de tous les métaux; des diplômes d'honneur

aussi, des mentions honorables;--que d'honorabilité!--des

témoignages de satisfaction, des félicitations officielles, est-ce

que je sais! Il semble que nous soyons, non pas des citoyens, des

hommes libres, mais des écoliers à qui on distribue des récompenses,

s'ils sont bien sages.

On me croira si on veut, mais moi je préfère à toutes ces simagrées

monarchiques, à toutes ces croix, à toutes ces médailles, le

franc-parler et la rude égalité républicaine de

_Quatre-vingt-treize_, et les épaulettes de laine des généraux, et

la cocarde au bonnet de la Liberté: oui, je regrette les caractères

fiers et les coeurs hautains, et la saine rusticité de ceux de cette

époque.

A force de nous vouloir adoucir et polir, on nous a amollis, pauvres

gens, et nous ne sommes plus que des chiffes. Nous n'avons plus

cette haine farouche de nos anciens, pour l'intrigue, la sujétion,

les usages du beau monde et l'esprit courtisan: nous nous laissons

piper par des paroles, et attacher avec des rubans.

Il me peine fort de voir qu'au lieu de tâcher de faire passer la

mode de toutes les distinctions et décorations; qu'au lieu de nous

dététiner tout bellement des croix et des médailles, on les a

prodiguées, et, par-dessus le marché, on a inventé un tas d'engins

décoratoires: J'ai ça sur l'estomac.

Enfin, c'est comme ça et mes jérémiades n'y font rien. Pourtant, ça

m'étonne quand j'y pense, de voir des gens sérieux s'amuser à ces

choses-là, dans le temps où nous sommes; de même que ça me surprend

de voir encore des royalistes, des bonapartistes, des orléanistes,

des carlistes, des Louis-dix-septistes, des républicains, enfin des

braves gens de toute couleur et de toute opinion, s'attraper aux

cheveux à propos de personnes et de choses prêtes à disparaître. Hé!

Messieurs, ce n'est plus le temps de disputer sur l'étiquette et les

préséances; sur le traité d'Utrecht, le droit divin ou les

Constitutions défuntes; c'est vers l'avenir qu'il faut regarder. Moi

je chevauche mieux ma mule que la bourrique de Balaam, pourtant il

me semble qu'une rénovation sociale germe dans les esprits. Les

ouvriers de terre, métayers, bordiers, tierceurs, journaliers,

domestiques, commencent à réfléchir sur l'arrangement présent des

choses, et ils font des comparaisons qui leur donnent fort à penser.

C'est pourquoi, il serait juste et sage de faciliter au paysan son

accession à la propriété; car, quoique je ne sois qu'un pauvre

oison, il me tombe quelquefois dans l'idée, que cette grosse boule

de terre grise sur laquelle nous vivons n'a pas été pétrie et lancée

dans l'espace à raison de vingt-sept mille lieues à l'heure, pour

que ceux-là dont je parle, qui font métier de travailler la terre,

précisément n'en aient pas une picotinée. Je me figure qu'ils

auraient droit à une petite part pour cela seul qu'ils sont hommes.

On a formé des sociétés pour aider aux ouvriers de l'industrie à

acquérir des maisons payées par termes annuels dans de bonnes

conditions. Qui ferait ça pour les pauvres Jacques-sans-terre; qui

leur procurerait les moyens de devenir petits propriétaires, en

attendant mieux, ferait une grande chose, une très grande chose.

Mais que ça arrive ainsi, ou autrement, comme il est d'un intérêt

vital pour le pays, que le paysan mercenaire soit fixé au sol par la

propriété, et qu'ainsi s'achève la conquête de la terre française

par sa pioche vaillante, cela sera donc. Lorsque ce temps sera venu,

les inégalités sociales, étant moins choquantes, n'engendreront plus

de ces haines féroces qui épouvantent. Grâce au progrès des idées de

mutualité, de solidarité, de justice, la vie sera moins dure pour

les faibles, meilleure pour tous. Alors, nul ne pouvant se

soustraire à la grande loi du travail, des millions de bras

fainéants seront rendus au labeur, à la production, et les pauvres

femmes qui s'exterminent aux champs et dans les ateliers seront

renvoyées à leur ménage; et puisqu'on parle que la population

diminue, au lieu de faire l'ouvrage des hommes, elles feront des

enfants...

Mais de quoi vais-je me mêler? Ça n'est pas à un chétif meunier de

raisonner de toutes ces choses, et j'entends qu'on me crie depuis un

moment:

--Vieille baderne, retourne à ton moulin!

--Un petit instant, et j'y vais.

Moi je ne compte pas voir se réaliser tout ce dont j'ai parlé, et je

le regrette, mais mes enfants le verront, j'en ai la foi. Ça me

console tout de même, de penser qu'un jour viendra où l'égalité

n'offusquera plus personne, où le travail primera l'argent, et où la

charité, devenue inutile, ne sera plus qu'un souvenir. Ce jour venu

par la marche sûre et pacifique des choses, on ne verra plus de gros

rentiers inutiles comme les Lacaud, ni de mendiants à bissac comme

Nicoud, mais davantage de gens ayant moyennement de quoi. Il y aura

peut-être encore de la pauvreté, de cette pauvreté digne qui

n'effraie pas les vaillants hommes, mais plus de misère imméritée.

Le monde ne sera pas parfait, bien sûr, mais il aura fait un grand

pas dans le chemin du progrès, en prenant la Justice pour la seule

règle de tous les rapports de la vie sociale.

Mais si je ne vois pas ces grandes choses, j'espère du moins vivre

assez pour faire la commission dont mon oncle m'a chargé à son lit

de mort.

Je m'en irai content, lorsque j'aurai pu aller là-bas, au cimetière,

lui crier sur sa tombe:

--Oncle, ils sont partis!

Le moulin du Frau · 第 24 / 25 题