Me voici au bout de mon écriture, et, arrivé là, je regarde derrière
moi comme le bouvier qui a fait sa dérayure. Je me vois tout petit,
petit drole, me roulant dans le sable au bord de l'eau, et cherchant
des cailloux verts, jaunâtres, ou suivant ma grand'mère en la tenant
par son cotillon. Il y a longtemps de ça. J'ai aujourd'hui
soixante-deux ans, et, entre ces deux époques, s'est écoulée la plus
grande et la meilleure partie de ma vie. Je dis la meilleure, parce
qu'elle enferme le temps de ma jeunesse, et qu'il m'est avis que
l'homme ne fait pas comme le vin, il ne se bonifie pas en
vieillissant. En prenant de l'âge, nous devenons durs, égoïstes: la
bonté, la pitié, la générosité s'émoussent en nous, comme l'ouïe, la
vue et la mémoire. Je dis ce qu'il m'en semble quant à moi; je ne
sais si les autres valent mieux.
Mon existence n'a point été sans peines, mais elle s'est écoulée du
moins sans regrets et surtout sans remords, ce qui n'est pas peu de
chose. Bien des aventures de mon jeune temps me font rire
maintenant, comme par exemple ma passion bêtasse pour l'aînée des
demoiselles Masfrangeas, qui, pour le dire en passant, a coiffé
depuis longtemps sainte Catherine, et n'est plus qu'une vieille
fille dévote et pas trop facile. Il en est d'autres dont la
souvenance me fait plaisir, comme mon adoration d'enfant pour la
demoiselle Ponsie.
Je compte pour beaucoup d'avoir vécu chez moi, libre, indépendant,
sous le soleil, point riche, mais n'ayant besoin de personne. J'ai
travaillé, mais je n'ai jamais eu quelqu'un derrière moi pour me
commander. Quand le temps ou les occasions le requéraient, j'ai
quelquefois donné de bons coups de collier, mais c'était de ma
volonté, personne ne me poussait; je le faisais par raison, pour les
miens et pour moi. De même dans des circonstances, il m'est arrivé
de laisser la besogne pour un jour, quitte à rattraper le temps
perdu le lendemain: comme ça c'est un plaisir de travailler.
Je me suis marié avec une paysanne sans le sou, mais c'est la
meilleure affaire que j'aie faite de ma vie. Ma femme a fait
prospérer la maison par l'ordre qu'elle y a apporté, par son travail
de bonne ménagère, et elle l'a rendue plaisante en la tenant bien,
en l'arrangeant joliment, et surtout par sa bonne grâce et son bon
coeur.
Et puis il y a autre chose que je compte pour un grand profit: elle
m'a porté huit enfants, dont il me reste sept, tous bien fiers, bons
droles, vaillants et sachant se retourner. C'est elle-même qui les a
tous nourris, élevés, et soignés quand ils avaient la rougeole, la
coqueluche ou quelque autre petite maladie, sans jamais trouver que
ça fût trop pénible; toujours contente pourvu que les autres le
fussent. Ça n'est pas pour dire, mais je crois qu'il n'y a guère de
femme comme ça. Quoique j'aie soixante-deux ans et elle
cinquante-huit, je l'aime toujours, et je le lui dis quelquefois. On
se moquera de moi si on veut, mais je n'ai point connu d'autre femme
dans toute ma vie; elle est la seule.
Maintenant que je commence à être vieux, je me retire un peu du
travail du moulin, pour ne m'occuper que de notre commerce des blés
qui va bien, Dieu merci. Il faut de bonne heure laisser un peu de
maîtrise aux jeunes, ça les encourage, et puis ils apprennent à
gouverner les affaires. Ma femme fait de même pour la maison; elle
laisse faire notre nore, et s'occupe surtout de nos petits-enfants:
c'est elle qui les tient, les soigne, et les fait coucher avec elle
quand il faut les dététiner. Ainsi, nous reposant un peu tous les
deux, nous laissons notre existence couler en paix, sans trouble
aucun, comme l'eau dans le goulet du moulin.
Une chose que je mets en ligne de compte quand je regarde en
arrière, c'est d'avoir mené la vie qui me convenait le mieux. Il ne
faut pas croire que ça ne soit rien. Souvent le malheur de la vie
provient de ce qu'on n'est pas à sa place; comme si un, qui aurait
été un bon marin, était employé de bureau; ou qu'on ait fait un curé
d'un jeune homme qui aurait été un bon officier de dragons. Pour
moi, j'ai vécu en paysan, et c'est cette vie qui allait le mieux à
mes goûts simples et à mon caractère sauvage un peu. Chacun a ses
défauts; il y en a qui sont trop façonniers, moi je ne le suis pas
assez. Je ne sais pas négocier les affaires, ni jouer au plus fin,
soit en politique, soit autrement; je ne sais qu'aller rondement, et
tout droit devant moi. Je ne vaux rien pour tenir quelque place que
ce soit, et je serais du tout incapable d'être maire de la plus
petite commune du département, qui est je crois celle de
Saint-Etienne-des-Landes, où ils sont une soixantaine d'habitants
avec les femmes et les petits enfants.
La vie de campagnard est une vie large, santeuse et libre; le paysan
en sabots et en bonnet de laine est roi sur sa terre: une fois qu'il
a porté son argent au _Moulin du Diable_, autrement dit qu'il a payé
sa taille au syndic, il est tranquille. Au lieu de rechercher les
emplois, de galoper après les places, depuis celle d'homme d'équipe
ou de recors, jusqu'à celle de collecteur ou de préfet, la jeunesse
de toute condition devrait se tourner vers la terre. Que de gens
ayant un bien, petit ou grand, où ils vivaient tranquilles, s'en
vont dans les villes, croyant faire fortune, ou bien attirés par le
plaisir, et finissent par s'y ruiner le corps et la bourse; pour un
qui réussit, vingt qui se noient. Et après tout, à quel prix la
réussite souvent? au prix de la santé et de la liberté qui sont les
premiers des biens.
Ceux qui regardent les choses à la légère, et ils sont en grand
nombre, se figurent que l'état de cultivateur est celui qui demande
le moins de savoir et d'intelligence. Ils croient bonnement qu'il
faut plus d'esprit pour vendre du poivre, ou des étoffes, ou pour
gratter du papier, ou pour fabriquer des bonnets de coton, que pour
travailler la terre: c'est justement le contraire qui est vrai. On
nous prend pour des imbéciles, nous autres paysans, parce que nous
n'avons pas les façons des gens des villes, et que nous ne savons
pas un tas de rubriques et de mots à la mode; mais si on y regardait
de près, on verrait que nous ne sommes pas aussi bêtes que nous en
avons l'air, et que nous savons plus de choses utiles, que ceux qui
se moquent de nous, quelquefois.
Pour moi, l'existence de propriétaire paysan, petit ou grand, est la
première de toutes. Je le dis en toute vérité, quand je devrais
revenir dix fois au monde, dix fois je voudrais vivre de la même
vie. Comme ça ne se peut pas, j'ai du moins toujours engagé mes
droles à ne pas abandonner la terre qui est notre bonne mère
nourrice, et ils m'ont écouté. Tous sont meuniers et travailleurs de
terre, manque Bernard que le hasard a poussé dans l'état militaire,
ce que je ne regrette pas; il faut qu'il y en ait pour monter la
garde à seule fin que les autres travaillent tranquilles. Celui de
mes enfants qui était le plus mal loti, Yrieix, s'est tiré
d'affaire, et maintenant il fait marcher un moulin pour son compte.
Je suis content de les voir tous établis comme ça, parce que j'ai
toujours estimé qu'il vaut mieux être paysan en sabots chez soi, que
monsieur en bottes chez les autres; qu'il vaut mieux travailler dur
pour soi et les siens, que vivre fainéantement aux dépens de
quelqu'un ou du public; et enfin qu'une bonne frotte sous sa tuilée
vaut mieux que des poulets rôtis chez autrui. Il y en a qui peuvent
trouver ça rude, mais tout est facile à celui qui n'a pas besoin de
choses inutiles. Le pauvre chez lui est aussi à son aise que le
riche, s'il a peu de besoins. Le bonheur ne consiste pas à avoir de
beaux habits, des meubles de prix, de belles maisons, des chevaux de
cent louis pièce, un ordinaire de carnaval, un grand train de
maison, et autres choses pareilles; ça n'est que par comparaison que
ceux qui envient ces choses aux riches se trouvent malheureux.
Comme disait mon pauvre défunt oncle, trois choses seules sont
désirables: la santé, l'indépendance et la paix du coeur.
C'est tellement vrai, ce que je dis, que c'est par comparaison
seulement qu'on se trouve à plaindre, qu'en ce moment, n'est-ce pas,
personne n'est malheureux de ne pouvoir voler en l'air; mais qu'on
vienne à inventer une machine bien chère, pour ça, et tous ceux qui
n'auront pas le moyen d'en avoir une se trouveront grandement à
plaindre. Aujourd'hui nous avons un petit chemin de fer le long de
notre route, pour aller soit sur Périgueux, soit sur Excideuil. Ça
va plus vite que les anciennes diligences, cette affaire-là, mais
quand nous allions sur l'impériale, causant avec le défunt La Taupe,
nous n'étions pas malheureux de n'avoir pas ce petit chemin de fer
qu'ils appellent d'un nom anglais, comme si on ne pouvait pas le
baptiser en français.
De même avant qu'il y eût des routes et des voitures publiques, ceux
qui s'en allaient à cheval ou de pied n'en sentaient pas la
privation. On a augmenté beaucoup, et trop selon mon petit jugement,
les jouissances, les plaisirs, les satisfactions de luxe, mais on
n'a pas ajouté un fétu à notre bonheur. Toutes les commodités,
toutes les facilités que nous avons de faire ceci ou ça, ne font que
nous en dégoûter de bonne heure, parce que ce qui ne coûte aucune
peine finit par ne donner aucun plaisir.
Mais en voilà assez là-dessus, les longs prêches sont ennuyeux.
D'après tout ce que je viens de dire, on voit que je n'ai pas eu à
me plaindre du sort, ni pour les miens ni pour moi, et que nos
affaires domestiques ont marché à peu près. Depuis le procès avec
Pasquetou, nous n'avons eu d'affaire avec personne, et pour ce qui
est des médecins, nous ne les avons jamais fait travailler depuis
mon coup de fusil. Quand nous étions fatigués les uns ou les autres,
nous restions au lit attendant que ça passât, et en fait de remèdes
nous faisions une trempette avec du bon vin. Maintenant notre
famille croît et augmente à force. Pour en finir là-dessus, j'ai en
ce moment déjà neuf petits-enfants et d'après les apparences,
l'année qui vient j'en aurai douze, et ça me réjouit le coeur:
qu'est-ce qu'on veut de mieux?
Pour ce qui est des affaires publiques, nous avons eu des traverses
pas mal, et la politique nous a fait passer de mauvais moments
quelquefois. Les gens du Deux-Décembre et ceux du Seize-Mai ont
grêlé ferme sur notre persil, mais maintenant que la République est
solidement plantée et qu'elle pousse ses racines jusqu'au plus
profond de la terre française, tout est oublié.
Pourtant, il en est qui nous haïssent, de ce que nous n'avons pas
leurs idées; d'autres qui sont nos ennemis, parce que nous ne sommes
pas de leur opinion. Les uns et les autres nous ont fait tout le mal
qu'ils ont pu, et moi je me suis défendu et les miens, quelquefois
en les goguenardant fort, et d'autres fois plus sérieusement, de
manière qu'il a dû leur en cuire: qu'ils me pardonnent comme je leur
ai pardonné. L'égoïsme m'indigne, la méchanceté m'exaspère,
l'injustice me révolte, la misère me saigne le coeur; mais si j'ai
eu quelquefois des paroles de colère ou d'amertume, je n'ai point de
haine pour les personnes, ni en général, ni en particulier depuis
que le fameux Lacaud est mort.
Pour en revenir, il y en a qui ne sont pas contents encore des
progrès réalisés, ce sont les jeunes gens qui ne peuvent prendre
loin leurs points de comparaison, de manière qu'il leur semble qu'on
n'a rien fait; c'est à eux maintenant de pousser en avant. Mais pour
moi, quand je regarde vers le passé, quelle différence avec le temps
d'aujourd'hui!
Je suis né dans les dernières années de la Restauration, vers le
temps des Missions, et j'ai vu l'époque de ce Polignac qui voulait
faire marcher la France, comme d'autres se sont vantés de le faire
depuis; mais ils ont été bien mouchés tous. J'étais tout petit alors
et je ne savais pas tant seulement ce que c'était que ce Polignac
dont on avait tant parlé; mais je me souviens qu'après la Révolution
de 1830, étant dans la voiture de Périgueux, sur les genoux de ma
mère qui me ramenait de Limoges où travaillait pour lors mon père,
le postillon qui conduisait, tapait à grands coups de fouet sur un
vieux cheval blanc rétif en criant: Hue! Polignac! et ça me faisait
rire.
Les Bourbons ont été renversés, Philippe a été chassé, la deuxième
République a été égorgée une nuit de décembre, Bonaparte est tombé
dans la boue de Sedan: voilà tout en gros; et, entre ces événements,
que de choses tristes j'ai vues! que de misères le peuple a
supportées! Aujourd'hui, après avoir passé par les étamines de
l'ordre moral, et s'être tirée heureusement des coupe-gorge
monarchistes, la République est sauvée: c'est beaucoup pour ceux qui
ont vu les tristes temps de Charles X, de Louis-Philippe et de
Bonaparte, mais ce n'est pas tout.
On a fait déjà quelques bonnes lois, mais il en reste pas mal à
faire, pour protéger le travail et les petits; elles se feront sans
doute, mais il faudrait se presser, ceux qui souffrent sont
impatients, ça se comprend. Une des premières que je voudrais voir
mettre sur le chantier, c'est celle qui, à l'avenir, soustrairait à
l'hypothèque la maison du paysan. Il faudrait que cette maison, le
jardin et un morceau d'enclos, ayant été constitués insaisissables,
fussent toujours francs et libres; que le propriétaire ne pût
emprunter dessus, et par ainsi qu'un créancier ne pût les faire
vendre pour dettes. De cette manière, la famille, les petits droles
auraient toujours un abri. Nos hommes sont tellement vaillants,
qu'avec cette loi, solidement plantés sur leur peu de terre, comme
nos chênes, ceux qui auraient été malheureux se relèveraient. Comme
ça, on ne verrait pas des troupes de pauvres gens qui ne demandent
qu'à travailler, jetés hors de chez eux, prendre le bissac et se
disperser de çà, de là, et souventes fois mal tourner par suite de
la misère.
Mon gendre m'a dit avoir vu dans le journal, il y a quelque temps,
qu'une loi dans ce genre existe en Amérique, et qu'un député de la
Seine, avocat distingué, en avait proposé une semblable à la
Chambre. Ça me fait plaisir de me rencontrer, moi pauvre meunier,
avec un monsieur aussi haut placé; et ça me console un peu de ce que
quelques amis se sont tout doucettement gaussés de moi à cette
occasion.
Mais, comme je ne serais peut-être pas toujours aussi heureux, je
m'en tiendrai là. Chacun son métier, les brebis seront bien gardées
du loup, comme disait le pauvre défunt Lajarthe qui avait bien
quelquefois des idées un peu farouches que je ne partageais pas,
mais qui, au demeurant, était un brave homme.
A propos de ce pauvre ami, je me souviens qu'un jour d'élection,
devant chez Maréchou, il disait que tout le mal existant sur la
terre provenait d'un manque d'équilibre. Il y avait des pays trop
froids, d'autres trop chauds; des terres trop légères, d'autres trop
fortes; des étés trop secs, d'autres trop mouillés; des hommes trop
forts, d'autres trop faibles; des gens trop habiles, d'autres trop
innocents; des citoyens trop riches, d'autres trop pauvres; et ainsi
de suite. Et il ajoutait que s'il avait été là, lorsque le bon Dieu
fit le monde, il lui aurait donné quelques bons conseils.
Tout le monde riait, et moi comme les autres. Mais depuis, songeant
à ça quelquefois, je me disais qu'il pourrait bien avoir quelque peu
raison. Les villes se sont gonflées outre mesure aux dépens des
campagnes qui se sont dépeuplées. Sans doute il y a bien d'autres
causes, mais je crois qu'une des raisons du malaise dont on se
plaint vient de là. La population ouvrière rurale s'étant jetée dans
les villes, y a amené le chômage; et le manque de bras dans les
campagnes y a fait négliger la terre: ce qu'il y a de trop d'un côté
manque de l'autre. Il faudrait, selon moi, remédier à ça, et par
tous les moyens possibles favoriser le retour à la terre de tous ces
pauvres gens qui l'ont abandonnée dans un temps de crise, las de
travailler beaucoup pour les autres, et de crever la faim.
Maintenant que le moment le plus dur est passé, en revenant dans
leur endroit, ils pourraient encore vivre heureux en contribuant à
la prospérité du pays; et en même temps ils soulageraient les
travailleurs des villes auxquels ils font une concurrence qui est la
misère pour tous.
Oui, ça serait une bonne chose de dégager un peu les villes. Il y en
a qui se carrent de ce que Périgueux a augmenté de vingt mille
habitants depuis cinquante ou soixante ans, et qui sont tout fiers
de ce que Paris en a tout près de deux millions cinq cent mille; moi
pas. Ces gros rassemblements d'hommes ne me disent rien de bon;
c'est dans les campagnes que je voudrais voir s'accroître la
population. Deux millions cinq cent mille habitants à Paris, le
quinzième de la population totale du pays, c'est comme si la France
avait un érysipèle à la tête: aussi Paris a-t-il toujours un peu la
fièvre,--et nous la donne-t-il quelquefois.
Mais s'il y a à faire, il y a à défaire aussi. Beaucoup d'anciennes
lois devraient être abolies, comme qui sarcle la mauvaise herbe dans
un champ de blé. De les dire toutes, ça serait long, car déjà toutes
ont été faites dans un esprit qui n'est plus celui d'aujourd'hui, et
par des gens qui n'étaient pas trop amis du peuple. Il y en a de ces
lois qu'il faudrait retourner de fond en cime, comme une peau de
lièvre, pour en tirer quelque chose de bon; et encore je ne sais.
Mais les lois ça n'est pas tout. Ce que je voudrais bien voir
changer aussi, c'est nos usages civiques, nos habitudes politiques,
nos moeurs publiques. Ou bien on s'insulte à plate couture, on
s'agonise de sottises, ou bien on s'accable de politesses affectées,
de compliments à n'en plus finir. Ça se voit dans les journaux;
jamais on ne s'est tant servi de toutes les expressions de
flagornerie monarchique que maintenant. Nos députés se traitent
d'honorables, gros comme le bras, comme s'il était besoin de
constater ça à chaque instant. Qu'est-ce que je dis? on n'ose plus
mentionner publiquement un brave conseiller municipal de Marsaneix
ou de Périgueux, sans le qualifier aussi d'honorable. Députés et
conseillers le sont, je le veux, je le sais, mais le diable si je
comprends la nécessité de rappeler ça à tout bout de champ, comme si
on avait peur que la chose s'oublie!
Jusque dans nos campagnes, on se met à parler comme à Paris ou à
Périgueux. Nous avons dans notre conseil de la commune un brave
homme tout à fait, mais qui, à chaque réunion, y va de son petit
discours, quoiqu'il soit comme moi, pas des plus savants, et il
tâche de parler comme à la Chambre des députés, disant toujours:
l'honorable M. le Maire; notre honorable collègue Roumy; l'honorable
adjoint; et ainsi de tous. Ces grimaces font suer déjà quand ça se
passe dans la haute; je vous demande un peu l'effet que ça fait dans
un conseil de douze bons paysans!
Mais ce n'est pas tout. Du monde de la politique où on fait la pluie
et le beau temps, cet usage flacassier des qualifications élogieuses
s'est étendu à la foule nombreuse des gens en place, des petits aux
grands. Lorsqu'on en parle, tout ce monde est habile, intègre,
distingué, sympathique, est-ce que je sais? et les gros bonnets sont
très honorables, hautement distingués, éminemment sympathiques! Quoi
de plus? Jusque dans les relations entre simples citoyens, cette
mode s'est répandue. C'est au point qu'il semble qu'on veuille mal à
quelqu'un, si on parle de lui sans coudre à son nom un de ces mots
flatteurs; entre braves gens d'ailleurs, on se gratte l'un l'autre
où ça nous démange fort. On voit venir le temps où l'oubli d'une de
ces formules flagorneuses fera déclarer des duels.
Et dans les lettres donc, il faut voir ces civilités de la fin; ces:
agréez, veuillez agréer, daignez agréer, ces salutations
distinguées, ces hautes considérations, ces respects, ces profonds
respects, et le reste!
Lorsque j'entends, ou que je lis dans le journal, toutes ces
cagnardises et toutes ces rubriques plates comme des punaises, et
puantes comme elles, il me semble qu'on me passe un chat dans
l'échine en le tirant par la queue. Hé foutre! ça me fait jurer. Pas
tant de fadaises verbales, qu'on en revienne plutôt à la simplicité
fière de nos anciens de la Révolution, qui disaient: _tu, citoyen_,
et: _salut et fraternité!_
Et puis, si toutes ces platusseries n'étaient qu'en paroles
seulement!
Il y a encore quelque chose qui me dérange bien. Les Français sont
tous égaux, c'est entendu, aussi chacun cherche à se hausser
au-dessus des autres. Jamais, au grand jamais, on n'a vu tant de
gens décorés qu'au jour d'aujourd'hui. Ceux qui n'ont pas la chance
d'accrocher la croix d'honneur française se jettent sur ces croix
étrangères, dont on tient boutique. Et puis, pour faire prendre
patience à ceux qui demandent le ruban rouge, on a inventé des
petites affaires, qui se mettent à la boutonnière, avec un ruban
couleur d'évêque. Je ne sais pas ce que c'est, ni ne tiens à le
savoir; c'est assez que ce soit un moyen de se distinguer des autres
citoyens. Mais il y a autre chose encore. Depuis quelques années on
fabrique des chevaliers du Mérite Agricole. Moi je ne suis qu'un
coyon de meunier, mais cette chevalerie du labourage me fait crever
de rire. Franchement, on aurait pu épargner ce petit ridicule à
l'état de cultivateur qui est le premier de tous.
Je ne parle pas de la manière dont les croix et le reste sont
distribués, ça porterait trop loin. J'en sais des décorations qui
sont bien placées, mais le diable me crâme, il y en a trop qui me
feraient dire comme le défunt Barrière, un vieux retraité du premier
Empire:--_Aouro n'en fan paillado!_--ce qui veut dire: Maintenant on
en fait litière!
Mais ce n'est pas fini. Après toutes ces décorations, il y a encore
des médailles d'honneur de tous les genres, de toutes les classes,
de tous les calibres et de tous les métaux; des diplômes d'honneur
aussi, des mentions honorables;--que d'honorabilité!--des
témoignages de satisfaction, des félicitations officielles, est-ce
que je sais! Il semble que nous soyons, non pas des citoyens, des
hommes libres, mais des écoliers à qui on distribue des récompenses,
s'ils sont bien sages.
On me croira si on veut, mais moi je préfère à toutes ces simagrées
monarchiques, à toutes ces croix, à toutes ces médailles, le
franc-parler et la rude égalité républicaine de
_Quatre-vingt-treize_, et les épaulettes de laine des généraux, et
la cocarde au bonnet de la Liberté: oui, je regrette les caractères
fiers et les coeurs hautains, et la saine rusticité de ceux de cette
époque.
A force de nous vouloir adoucir et polir, on nous a amollis, pauvres
gens, et nous ne sommes plus que des chiffes. Nous n'avons plus
cette haine farouche de nos anciens, pour l'intrigue, la sujétion,
les usages du beau monde et l'esprit courtisan: nous nous laissons
piper par des paroles, et attacher avec des rubans.
Il me peine fort de voir qu'au lieu de tâcher de faire passer la
mode de toutes les distinctions et décorations; qu'au lieu de nous
dététiner tout bellement des croix et des médailles, on les a
prodiguées, et, par-dessus le marché, on a inventé un tas d'engins
décoratoires: J'ai ça sur l'estomac.
Enfin, c'est comme ça et mes jérémiades n'y font rien. Pourtant, ça
m'étonne quand j'y pense, de voir des gens sérieux s'amuser à ces
choses-là, dans le temps où nous sommes; de même que ça me surprend
de voir encore des royalistes, des bonapartistes, des orléanistes,
des carlistes, des Louis-dix-septistes, des républicains, enfin des
braves gens de toute couleur et de toute opinion, s'attraper aux
cheveux à propos de personnes et de choses prêtes à disparaître. Hé!
Messieurs, ce n'est plus le temps de disputer sur l'étiquette et les
préséances; sur le traité d'Utrecht, le droit divin ou les
Constitutions défuntes; c'est vers l'avenir qu'il faut regarder. Moi
je chevauche mieux ma mule que la bourrique de Balaam, pourtant il
me semble qu'une rénovation sociale germe dans les esprits. Les
ouvriers de terre, métayers, bordiers, tierceurs, journaliers,
domestiques, commencent à réfléchir sur l'arrangement présent des
choses, et ils font des comparaisons qui leur donnent fort à penser.
C'est pourquoi, il serait juste et sage de faciliter au paysan son
accession à la propriété; car, quoique je ne sois qu'un pauvre
oison, il me tombe quelquefois dans l'idée, que cette grosse boule
de terre grise sur laquelle nous vivons n'a pas été pétrie et lancée
dans l'espace à raison de vingt-sept mille lieues à l'heure, pour
que ceux-là dont je parle, qui font métier de travailler la terre,
précisément n'en aient pas une picotinée. Je me figure qu'ils
auraient droit à une petite part pour cela seul qu'ils sont hommes.
On a formé des sociétés pour aider aux ouvriers de l'industrie à
acquérir des maisons payées par termes annuels dans de bonnes
conditions. Qui ferait ça pour les pauvres Jacques-sans-terre; qui
leur procurerait les moyens de devenir petits propriétaires, en
attendant mieux, ferait une grande chose, une très grande chose.
Mais que ça arrive ainsi, ou autrement, comme il est d'un intérêt
vital pour le pays, que le paysan mercenaire soit fixé au sol par la
propriété, et qu'ainsi s'achève la conquête de la terre française
par sa pioche vaillante, cela sera donc. Lorsque ce temps sera venu,
les inégalités sociales, étant moins choquantes, n'engendreront plus
de ces haines féroces qui épouvantent. Grâce au progrès des idées de
mutualité, de solidarité, de justice, la vie sera moins dure pour
les faibles, meilleure pour tous. Alors, nul ne pouvant se
soustraire à la grande loi du travail, des millions de bras
fainéants seront rendus au labeur, à la production, et les pauvres
femmes qui s'exterminent aux champs et dans les ateliers seront
renvoyées à leur ménage; et puisqu'on parle que la population
diminue, au lieu de faire l'ouvrage des hommes, elles feront des
enfants...
Mais de quoi vais-je me mêler? Ça n'est pas à un chétif meunier de
raisonner de toutes ces choses, et j'entends qu'on me crie depuis un
moment:
--Vieille baderne, retourne à ton moulin!
--Un petit instant, et j'y vais.
Moi je ne compte pas voir se réaliser tout ce dont j'ai parlé, et je
le regrette, mais mes enfants le verront, j'en ai la foi. Ça me
console tout de même, de penser qu'un jour viendra où l'égalité
n'offusquera plus personne, où le travail primera l'argent, et où la
charité, devenue inutile, ne sera plus qu'un souvenir. Ce jour venu
par la marche sûre et pacifique des choses, on ne verra plus de gros
rentiers inutiles comme les Lacaud, ni de mendiants à bissac comme
Nicoud, mais davantage de gens ayant moyennement de quoi. Il y aura
peut-être encore de la pauvreté, de cette pauvreté digne qui
n'effraie pas les vaillants hommes, mais plus de misère imméritée.
Le monde ne sera pas parfait, bien sûr, mais il aura fait un grand
pas dans le chemin du progrès, en prenant la Justice pour la seule
règle de tous les rapports de la vie sociale.
Mais si je ne vois pas ces grandes choses, j'espère du moins vivre
assez pour faire la commission dont mon oncle m'a chargé à son lit
de mort.
Je m'en irai content, lorsque j'aurai pu aller là-bas, au cimetière,
lui crier sur sa tombe:
--Oncle, ils sont partis!