La maison reprit son air habituel, et chacun de nous son train
ordinaire. Moi je m'occupais du moulin avec Gustou, et mon oncle
allait à la Borderie où se bâtissait la grange, pour laquelle il
fallait mener du sable, des bois, et des tuiles afin de la couvrir.
Quand je dis que la maison reprit son air habituel, c'est une
manière de dire qu'elle redevint tranquille comme avant la noce;
mais pour dire vrai, elle était autrement plaisante. Dix fois le
jour je montais du moulin, pour voir ma femme et lui dire un petit
mot d'amitié, et je m'en retournais au travail. Des fois, elle
descendait avec son ouvrage et rapiéçait du linge ou des hardes,
tandis que je faisais moudre. Lorsque je m'en allais en route,
chercher du blé ou rendre de la mouture, il me tardait d'être de
retour; et quand de loin je voyais les grands châtaigniers de la
cime du terme, et ensuite fumer la cheminée de la maison, je me
sentais tout réjoui. Alors en cheminant je me disais qu'il n'y avait
pas de sort plus heureux que le mien; ayant une belle et bonne femme
que j'aimais bien, et qui me le rendait, et vivant tranquille avec
mon oncle en travaillant, ne craignant point la misère et n'enviant
pas la richesse. Quelquefois, je me pensais combien j'avais eu
raison de laisser la ville pour venir demeurer au Frau. Si j'étais
resté à la Préfecture, j'aurais été pour ainsi dire toujours esclave
et prisonnier dans un bureau; je me serais marié avec une demoiselle
qui aurait voulu faire la belle dame, être cossue pour aller à la
promenade, à la musique et au bal; j'aurais eu une femme que les
officiers auraient guignée si elle avait été jolie, et qui m'aurait
peut être fait tourner en bourrique et ruiné. Au lieu de ça, j'étais
libre, maître chez nous, ne devant rien à personne, travaillant
comme je l'entendais; et j'avais une bonne femme bien aimante, bonne
ménagère, ne pensant qu'à bien faire à ceux qui étaient autour
d'elle, et à faire prospérer la maison.
Lorsque j'étais à portée de chez nous, je faisais claquer mon fouet,
ce qui faisait enlever nos pigeons picorant dans l'orge ou la
garaube, et je voyais venir sous l'auvent, ou se mettre à la
fenêtre, ma Nancy, qui me faisait signe de loin, et ça me donnait
des jambes pour finir d'arriver quand j'étais fatigué.
Au bout de quelque temps, la Marion me dit:
--Ecoutez, Hélie, votre femme est une bonne femme, ça c'est sûr, et
quelqu'un qui dirait le contraire, je lui dirais qu'il en a menti;
mais, depuis longtemps, j'ai toujours été chez des curés, habituée à
mener les choses à ma mode, n'y ayant pas d'autre femme chez eux, de
manière que je ne sais pas faire autrement. Or, à cette heure, il
est juste que votre femme soit maîtresse ici et qu'elle gouverne
tout à sa fantaisie; mais moi, vous comprenez, j'ai quarante ans
passés, et j'ai pris des habitudes que je ne saurais pas perdre
comme ça. Il vaut mieux que vous preniez une chambrière jeune, qui
aidera votre femme et qu'elle apprendra à sa manière, et moi je me
chercherai une place: jeudi qui vient, j'irai avec vous à Excideuil,
pour voir.
Je trouvai que Marion avait raison, et je le dis à mon oncle qui fut
de mon avis. Nous prîmes une fille de Saint-Sulpice appelée Suzette,
qui marchait sur ses dix-sept ans, et quant à Marion, elle se plaça
chez le curé de Saint-Paul-Laroche, dont la servante venait de
mourir.
L'hiver se passa tranquillement au Frau. Les eaux débordèrent, mais
ne firent pas trop de dégât, et nous avons eu plus de mal d'autres
fois. Le soir après souper, nous étions autour du feu réunis, mon
oncle fumant sa pipe dans la queyrio, ma femme faisant son bas,
Suzette filant sa quenouille, Gustou pelant les châtaignes en
racontant ses histoires, moi lui aidant à peler. Je me pensais lors
que nous étions bien heureux; mais tout de même, il y avait des
choses qui nous tracassaient mon oncle et moi, c'était de voir comme
les affaires du pays allaient mal.
Quelquefois, je lisais la _Ruche_, et mon oncle m'écoutait tout
triste, se demandant comment tout ça finirait. En ce temps-là, on
commençait à faire arracher les arbres de la Liberté à Paris,
soi-disant parce qu'ils gênaient, et les soldats marchaient contre
les citoyens qui se rassemblaient pour les défendre. Chez nous, les
nobles, les curés, les bourgeois, disaient tout haut que la
République n'en avait pas pour six mois. Le curé Pinot ne se gênait
pas pour prêcher, le dimanche, que le seul remède aux maux de la
France, c'était de la jeter à bas. Et lui, méchant petit curé de
campagne qui aurait dû être respectueux pour un supérieur, il
blâmait hautement l'archevêque de Paris qui, dans un mandement,
avait dit que l'Eglise respectait tous les gouvernements qu'elle
trouvait établis, même ceux sortis d'une révolution, pourvu qu'ils
fissent leur devoir. Ça n'allait pas au curé, ça, et il traitait ce
brave archevêque, comme si c'eût été quelque pauvre diable de
socialiste pareil à Lajarthe: il ne se rappelait plus, la tête de
citrouille, que lui aussi avait dit la même chose, le jour où il
avait béni l'arbre de la Liberté devant son église.
Quant à M. Silain, il criait, partout et à qui voulait l'entendre,
qu'il n'y avait pas à disputer avec les rouges, qu'il n'y avait qu'à
les foutre à l'eau partout.
C'est une chose bien triste, quand on y pense, qu'une classe de
citoyens cherche toujours à maîtriser les autres, sous prétexte de
religion ou de gouvernement. Autrefois, c'était les catholiques qui
traitaient les protestants comme des chiens, leur volaient leurs
enfants, les envoyaient aux galères et les chassaient de France;
c'était aussi les nobles qui se prétendaient les maîtres du peuple,
et le tenaient dans une dure condition. Et pour lors, c'était les
riches, ceux qui jouissaient, qui voulaient maintenir les pauvres,
ceux qui travaillaient, ceux qui souffraient, dans leur misère. Le
curé Pinot disait là dessus, croyant répondre aux républicains, que
le travail était la loi de Dieu depuis la malédiction d'Adam, et que
par conséquent ceux qui subissaient cette loi n'avaient pas à se
plaindre. Mais il n'expliquait pas pourquoi, parmi les enfants
d'Adam, il y en avait qui ne travaillaient point, et ne gagnaient
pas leur pain à la sueur de leur front, mais, au contraire,
vivaient, largement et à l'aise, du travail des autres. Si bêtes que
nous fussions alors, nous autres paysans, nous comprenions bien ça:
nous n'aurions pas trop su le dire, mais nous le sentions. Il n'y
avait personne dans la commune, par exemple, qui ne trouvât que M.
Silain était un mangeur, un homme qui toute sa vie avait été inutile
et même nuisible; et quand il parlait de foutre les autres à l'eau,
tout le monde pensait qu'il faudrait commencer par lui.
Plus il allait, plus il devenait méchant, M. Silain, quoiqu'il ne le
fût pas de nature, comme je l'ai dit. Mais maintenant, il voyait
qu'il s'enfonçait tous les jours davantage, et que dans quelques
années, pas beaucoup, tout serait mangé, ça le rendait fou. Il y
avait des moments où ça lui faisait même faire des bêtises contre
ses intérêts, comme lorsqu'il renvoya ses métayers de dedans la
cour, qui étaient là depuis une centaine d'années, et qui
nourrissaient la maison, car c'était de bons travailleurs.
Je ne sais pas trop à quel propos ça arriva, mais il paraît qu'il
était furieux après le frère plus jeune du métayer, qui venait de
rentrer du service ayant fait ses sept ans, et qui lui répondit, un
jour qu'il se fâchait pour des riens et les traitait comme des
chiens:
--Vous savez, notre Monsieur, qu'il n'y a plus d'esclaves! même les
nègres sont hommes, aujourd'hui!
Là-dessus il les avait renvoyés. Le métayer avait bien été le
trouver et avait demandé pardon pour son frère, le pauvre diable; la
demoiselle Ponsie avait prié, supplié et même pleuré, rien n'y avait
fait. Le garçon qui lui avait répondu était allé se louer ailleurs,
mais ça n'était pas assez, et il leur fallut partir tous.
Qu'avaient-ils à dire?
La terre était à lui, n'est-ce pas? Et s'il lui plaisait d'y mettre
d'autres métayers, ou de la faire valoir par des domestiques, ou de
la laisser en friche, qui pouvait l'en empêcher?
Sans doute ils auraient pu répondre que cette terre, sans eux, n'eût
amené que des ronces, des chardons, de l'ivraie et de la traînasse;
que leur travail seul lui faisait porter du revenu; que depuis cent
ans les peines et les sueurs de quatre générations de leur famille
l'avaient amendée, bonifiée et faite, pour ainsi parler, et qu'il
était bien dur d'en être chassés. Mais quoi, il n'y avait pas de
loi, pour estimer la plus-value donnée par le travail, et les
récompenser; et puisqu'il n'y en avait pas, pouvaient-ils résister?
Les gendarmes d'Excideuil n'étaient-ils pas prêts à empoigner, le
procureur de Périgueux prêt à requérir, les juges prêts à condamner,
et les geôliers de la prison, contre Tourny, prêts à enfermer?
Triste chose que le pauvre soit toujours étranglé par la loi.
Les misérables gens se préparaient donc à partir; mais le curé
Pinot, venant un jour au château, entra chez eux et les consola à sa
manière. Il leur représenta que rien dans le monde n'arrivait sans
la permission divine, et que, par ainsi, Dieu trouvait bon qu'ils
fussent renvoyés puisqu'ils l'étaient en effet. Et il les exhorta à
se soumettre aux vues de la divine Providence, qui sait mieux que
nous ce qui nous convient. Les pauvres diables n'avaient rien à
répondre à ça; la loi divine était aussi dure pour eux que la loi
humaine, et ils se résignaient. Après ce petit prêchement, le curé
s'en fut souper avec M. Silain, qui l'avait invité à manger d'un
lièvre en royale.
L'injustice m'a toujours soulevé et révolté; je n'ai jamais pu la
supporter ni pour moi ni pour les autres. Aussi cette méchanceté de
M. Silain me mettait dans une colère noire. J'aurais donné je ne
sais quoi pour que la grange de la Borderie fût prête, afin de
prendre ses métayers et de les mettre bien à leur affaire tout près
de lui, pour lui faire dépit. Je ne me gênais donc pas, comme on
peut le croire, pour dire tout ce que je pensais de sa méchante
action. Mais il faut le dire, guère personne ne faisait comme moi.
M. Lacaud disait partout, non pas à moi, car je l'aurais bien
relevé, mais il disait à qui voulait l'écouter, que M. Silain avait
bien fait de jeter ces insolents à la porte; et les pauvres gens à
qui il s'adressait répondaient:
--Que voulez-vous, il est le maître! Lajarthe, lui, disait tout
hautement que des hommes comme M. Silain étaient des bêtes
nuisibles:
--Vois-tu, mon pauvre Hélie, nous autres pauvres paysans, nous avons
été tellement écrasés pendant des siècles, que nous ne pouvons par
finir de nous relever. Au lieu de faire comme les porcs qui courent
tous au secours de celui des leurs qui est attaqué, nous ferions
plutôt comme les chiens qui tombent sur celui de la meute que le
maître bat: c'est triste!
--Il n'y a qu'un remède à ça, disait mon oncle, c'est l'instruction
et la liberté. Les gens finiront par comprendre que c'est leur
devoir et leur intérêt de se soutenir, et qu'ils seront les maîtres,
le jour où ils sauront tous dire aux Silain, aux Pinot, aux
Lacaud:--Non!
Le jour du départ des métayers de Puygolfier, ils passèrent devant
chez nous, pour traverser au gué, emportant sur une charrette leur
pauvre mobilier. Le père allait devant les boeufs, se retournant de
temps en temps pour leur crier: Hâ! hâ! et les piquer de
l'aiguillon. Sur le devant de la charrette, on avait fait une place
où était assis le grand-père, infirme. Une table longue à pieds
massifs, deux bancs, un vieux cabinet de cerisier noirci par la
fumée, une maie, deux vieux châlits piqués par les vers, deux ou
trois chaises à moitié dépaillées, un dévidoir fait à coups de
hache, une barrique vide, s'entassaient sur la charrette.
Par-dessus, étaient jetées les paillasses de grosse toile rapiécées
de morceaux différents, et deux vieilles couettes jaunies. Deux
seaux se balançaient sous la charrette, avec des paniers où il y
avait des bouteilles vides, des fours d'oignons, des pelotons de
fil, et d'autres où gisaient des poules les pattes liées. Aux
ridelles étaient accrochées des affaires: une oulle pour les
châtaignes, une tourtière à faire les millassous, une marmite, une
poêle à longue queue et plusieurs paires de sabots usés. Dans les
endroits où le chargement laissait des vides, on avait placé un sac
de farine à demi plein, quelques pots de terre, des hardes, des
chiffons et deux tourtes de pain noir. A la cime de ce pilo de
meubles et d'affaires, étaient assis, sur les paillasses, deux
enfants de quatre et de sept ans.
Voilà toute la richesse de cette famille; voilà tout ce que depuis
une centaine d'années elle avait amassé par un travail dur et
acharné! Et maintenant qu'on nous dise que la propriété vient du
travail! pour quelques-uns, je ne dis pas; mais combien est grande
la foule de ceux qui de père en fils travaillent, suent et peinent à
force, et sont misérables!
Nous savons ça chez nous, et c'est pourquoi on dit communément: Les
pauvres seront toujours pauvres!
Ah! quand donc se lèvera sur le peuple le soleil de la Justice!
A côté de la charrette, marchait une forte femme brune, avec un
nourrisson sur les bras, et son bas dans sa poche de tablier. Un
drole de seize ans se tenait près d'elle, et de temps en temps
portait le petit enfantelet pour soulager sa mère, qui pendant ce
temps, comme une vaillante femme qu'elle était, faisait un tour ou
deux de bas; derrière, le labri suivait en trottinant. Tout ce monde
était triste et dolent de quitter la métairie que la famille
travaillait depuis si longtemps, et où le grand-père, infirme, était
né avant la Révolution. Mais cette tristesse était muette et
résignée, c'était la tristesse du pauvre paysan périgordin, qui
depuis des siècles et des siècles mord les dures tétines de la
Pauvreté.
Il tombait une petite brume fine. La charrette tressautait
lourdement sur les pierres du chemin, et les enfants, juchés en
haut, s'attrapaient à la corde qui serrait le chargement, afin de
n'être pas jetés à terre.
Au moment où ils passaient devant chez nous, M. Silain se trouva
justement là, revenant de la chasse. Cette rencontre le contraria
peut-être, mais il n'y avait pas moyen de l'éviter; il s'arrêta donc
pour laisser sortir la charrette du chemin étroit. Le père, qui
allait devant les boeufs, souleva son bonnet et lui dit: Bonsoir,
notre Monsieur; politesse prudente du pauvre, qui ne sait pas ce que
le sort lui réserve. Le vieux infirme ne salua pas, lui; il n'en
avait pas pour longtemps, et n'avait rien à ménager; partout on
trouve six pieds de terre pour y dormir en paix... La mère ne dit
rien non plus, mais dans ses yeux passa un éclair de haine, qui eût
fait comprendre à M. Silain, s'il s'en fût donné garde, _La
Jacquerie_ et _Quatre-Vingt-Treize_, ces explosions de colères
amassées et envieillies, pendant de longs siècles de misère et
d'oppression.
Pendant ce défilé, les droles restèrent silencieux comme de petits
sauvages, tandis que le labri, fourré sous la charrette, ne cessait
de japper après les chiens de M. Silain, qui chassait tout son monde
de Puygolfier.
J'étais monté sous l'auvent, ne voulant pas parler à M. Silain. Cet
homme me faisait horreur maintenant, depuis qu'il rendait malheureux
sa fille et tous ceux qui l'entouraient.
--Pauvres gens! dit ma femme.
--Ha! Je regrette bien, lui répondis-je, que la grange n'ait pas été
prête, nous les aurions pris à la Borderie.
Mais j'ai été un peu devant tandis que j'y étais, pour faire voir
toute la méchanceté de M. Silain. Il me faut maintenant revenir en
arrière, pour raconter une affaire qui m'arriva, il n'y avait que
quelques mois que j'étais marié.
Un samedi du mois de février, c'était en 1850, j'étais allé au
marché de Thiviers, je ne me rappelle plus pourquoi, et tout en
faisant mes affaires, je vis passer ce grand chenapan de maréchal
que j'avais si bien frotté à Négrondes, le jour de la dernière vôte,
parce qu'il faisait l'insolent avec Nancy. Il avait un fusil pendu à
l'épaule par une bretelle de lisière, et en passant près de moi il
me regarda d'un mauvais oeil. Mais je m'en moquais bien à cette
heure, Nancy était à moi, et il n'y avait rien à faire. Je
m'attardai un peu dans une auberge, avec mon oncle Chasteigner qui
était venu vendre des truffes, et l'_Angelus_ sonnait quand je
partis.
Je m'en allais tranquillement, marchant d'un bon pas, car il me
tardait d'arriver, comme toujours lorsque j'étais dehors. J'avais
passé Puyfeybert, et je n'étais pas bien loin de la Côte, dans le
chemin qui traversait un bois-châtaignier, lorsque, en arrivant à un
endroit où il y avait un gauliadis ou bourbier, il me sembla voir
remuer quelque chose derrière un gros châtaignier qui se trouvait
sur la gauche. Au lieu de passer par le sentier que les gens avaient
fait dans le bois, pour éviter le gauliadis, ce qui m'aurait mené
passer rasis le gros châtaignier, je traversai dans la boue en
enjambant sur des grosses pierres qu'on avait mises dans ce mauvais
chemin. J'étais presque sorti de là, quand tout d'un coup, je me
sentis poussé par derrière et criblé, comme si on m'avait jeté une
poignée de graves, et en même temps j'entendis un coup de fusil.
Cette poussée, au moment où je n'avais qu'un pied posé sur une
pierre, me fit trébucher et tomber. Etant étendu tout de mon long,
j'entendis les pas d'un individu qui s'en galopait, et, tournant la
tête tout doucement, je vis un grand gaillard avec un fusil. Pardi,
que je me pensai, c'est cette canaille de maréchal; et je restai un
moment tranquille, parce que je n'entendais plus ses pas, et que je
me disais qu'il s'était planté et qu'il était capable de venir
m'assommer à coups de crosse si je bougeais. Mais n'entendant rien
et ne me voyant pas remuer, il crut m'avoir tué et reprit sa course.
Quand je fus bien sûr qu'il était loin, je voulus me relever, mais
les plombs m'étaient entrés dans les reins et dans les cuisses, et
j'eus du mal à me mettre sur mes jambes, tant je souffrais. Une fois
debout, je repris mon chemin en m'aidant de mon bâton, marchant pas
à pas. Je sentais que je n'avais rien de cassé ni rien d'abîmé dans
la carcasse, et ça me faisait prendre courage. Il me fallut tout de
même une demi-heure, pour aller jusqu'à la Côte, et quand je fus là,
les gens me firent boire un coup et deux hommes me soutenant chacun
sous un bras me menèrent jusqu'au Frau. Quand ma pauvre femme, bien
inquiète déjà de ce que j'étais anuité, me vit dans cet état, elle
jeta un grand cri et me prit dans ses bras, tandis que mon oncle et
Gustou accouraient bien vite. On m'assit près du feu, et on m'ôta
mon havresac qui était plein de gros plomb de loup. Gustou partit de
suite pour aller chercher le médecin de Savignac. En attendant, on
me mit au lit, et je m'endormis, après avoir conté comment l'affaire
était arrivée. Mais je ne dis pas que c'était ce scélérat de
maréchal, parce que ça aurait encore fait plus de peine à ma femme,
de penser que c'était à cause d'elle que j'avais attrapé ça.
Le médecin vint le lendemain, me tira une dizaine de plombs, et me
dit que j'avais eu de la chance d'avoir mon havresac avec quelque
chose dedans, qui avait amorti le coup, parce que si j'avais reçu
toute la charge dans le corps, j'étais un homme mort.
Aussitôt qu'il fut sûr qu'il n'y avait pas de danger, mon oncle prit
la jument et s'en fut à Thiviers parler aux gendarmes, puisque
c'était dans leur renvers que l'affaire était arrivée. Le brigadier
monta à cheval et vint avec un gendarme pour me demander comment ça
s'était passé; quand ils furent à l'endroit, ils trouvèrent une
bourre de fusil; c'était une feuille de vieux livre. Lorsque je leur
eus bien tout expliqué point par point, et que je leur eus dit qui
je croyais que c'était, ils s'en retournèrent emportant les plombs
qu'on m'avait ôtés du corps, et la bourre du fusil.
A Thiviers ils s'enquérirent. Au bureau de tabac, on leur dit qu'un
garçon dont le signalement répondait assez à celui du goujat était
venu acheter du plomb double zéro, pour tuer le loup qui venait
souvent rôder la nuit autour de son village, à ce qu'il disait. Cet
individu avait aussi acheté pour quatre sous de tabac à fumer. Le
plomb et le tabac avaient été pliés dans des feuilles d'un vieux
livre qui était sur le comptoir, et, vérification faite, la bourre
ramassée sur le chemin était une feuille de ce livre.
Le maréchal fut amené à Thiviers et conduit au bureau de tabac. La
marchande, interrogée, déclara que celui qui avait acheté le plomb
et le tabac avait bien une figure à peu près comme celui-là, mais
était bien moins grand.
Il était clair que cette canaille avait fait acheter le plomb par un
autre, mais il fallait trouver cet autre. Autrefois la justice
n'était pas si bien menée qu'aujourd'hui, et par-dessus le marché, à
ce moment-là, les gendarmes avaient assez d'ouvrage pour surveiller
les rouges, de manière qu'il arrivait assez souvent qu'il se
commettait des crimes dont on ne trouvait jamais les auteurs, comme
c'était arrivé pour l'assassinat de ce porte-balle, près du Frau. Ça
arriva aussi pour mon affaire: les gendarmes cherchèrent,
interrogèrent plusieurs individus, mais, en finale, ils ne purent
mettre la main sur celui qui avait acheté le plomb. Pourtant,
c'était un ami du maréchal qui ne valait pas plus que lui, comme on
le sut trop tard; ils avaient déjeuné ensemble dans une auberge et
il semble qu'on aurait pu le trouver, mais enfin on ne le trouva
pas.
Au reste, il faut dire qu'en ce temps-là les gens ne tenaient pas
beaucoup à témoigner en justice, et se cachaient, parce que c'était
chose toujours pleine de dérangements et d'ennuis; sans compter que
les avocats ne se gênaient pas bien, pour supposer de vilains motifs
aux témoignages de ceux qui chargeaient leurs clients, et pour leur
chercher, comme on dit, les poux dans la tête: on m'a assuré que ça
arrivait encore quelquefois.
Moi, j'en fus quitte pour quelques jours de lit, et quinze jours de
repos, après quoi je repris mon travail et mes habitudes. Mais il me
faut dire ici que les soins de ma femme, et sa manière de bien
faire, et l'affection qu'elle me montra dans cet accident, faisaient
que je ne regrettais pas trop mon coup de fusil.
Environ dans les deux ou trois mois après, Nancy me dit un jour
qu'elle croyait être enceinte, ce qui me fit grand plaisir, car nous
autres paysans nous ne faisons pas comme des gens de la ville qu'il
y a, qui vous disent tout sans façons qu'ils ne veulent pas
d'enfants. Au contraire, il nous semble qu'un mariage n'est bien et
totalement fait et consommé que lorsqu'il a produit des fruits. Je
fus donc, comme je disais, bien content, et mon contentement allait
en augmentant, comme la taille de ma femme. Je voyais faire les
drapes, les bourrasses, les maillots, les bonnettous, pour ce petit
être qui allait venir, avec un plaisir grand qui me faisait faire
l'imbécile: c'était la première fois, il faut m'excuser.
Les nouveaux mariés ne sont pas toujours d'accord, pour désirer soit
un garçon, soit une fille; mais ma femme et moi nous étions du même
avis; c'est un garçon que nous autres voulions.
Le jour arrivé qu'elle sentit les douleurs, c'était au mois
d'octobre 1850, le 25. On envoya chercher une vieille femme du
bourg, qui s'entendait à ces affaires, n'y ayant pas de femme-sage
dans le pays. La mère Jardon était venue aussi, pour aider à la
soigner. Cette vieille me dit de m'en aller, que je ne faisais que
la déranger, en tournant et retournant toujours autour de ma femme;
alors elle en se riant, quoique ça commençât à piquer, me dit: Va au
moulin, mon Hélie, va. Et moi je descendis au moulin, où je ne pus
rester en patience, allant, venant, sortant, rentrant, sans tenir un
instant en place, et me plantant souvent sur la porte, pour savoir
plus tôt quand ça serait fini. Enfin, une heure après, la mère
Jardon sortit sous l'auvent, en essuyant ses yeux avec son tablier,
et me cria: C'est un mâle!
Ha! et je montai vivement à la maison. Le petit était déjà mailloté
et dormait, tout rouge à côté de sa mère. La pauvre n'était pas
rouge, elle, mais un peu pâle au contraire, et ses yeux mâchés se
fermaient. Je l'embrassai longuement, comme pour la remercier
d'avoir si bien travaillé. Mon oncle vint aussi tout content, et lui
dit:--A la bonne heure, ma fille, tu as commencé par un drole et tu
n'as point crié; tu es une femme! et il l'embrassa, et moi encore
après lui. Gustou monta aussi du moulin, et il dit qu'il fallait
faire boire du vin pur au petit, afin que plus tard il pût boire
tant qu'il voudrait sans se griser. Mais nous ne le voulûmes point.
Afin de les contenter lui et la vieille, il fallut tuer un coq pour
en faire manger à ma femme; si elle avait eu une fille, ça aurait
été une poule: le coq dans la soupe, ça ne pouvait faire de mal à
personne, n'est-ce pas?
Après ça, la vieille nous dit:--A cette heure, il faut la laisser
dormir: allez-vous-en tous. Et nous nous en allâmes, moi tout fier
d'avoir un garçon; il me semblait qu'étant père maintenant, j'étais
un tout autre homme.
Au bout de deux jours, ma femme commença à se lever, et après cinq
ou six jours elle avait repris son train d'habitude.
Lajarthe vint le dimanche suivant, et nous fit compliment à ma femme
et à moi:--Il faudra en faire un bon citoyen de ce petit, qu'il nous
dit, parce que les bons citoyens sont rares.
Il resta à souper le soir avec nous, et il nous conta qu'il était
allé le matin jusqu'à Coulaures, et qu'il avait ouï lire un journal,
où il était question des voyages du président de la République, dans
la Bourgogne, à Lyon et dans l'Est de la France.
--C'est fini, dit-il, nous allons avoir l'Empire. L'autre jour, à
une revue, les soldats qu'on avait saoûlés ont crié: Vive
l'empereur! Les nobles, les bourgeois, les curés, les riches, les
gens en place, tous conspirent à ça. Pourvu qu'en finale le neveu ne
nous ramène pas les Russes et les Prussiens comme son oncle, ça ira
bien. Ça, c'était toujours son refrain, de ce pauvre Lajarthe, parce
que c'était un homme de l'espèce de ceux de 1792, qui aimait fort
son pays.
--C'est triste, disait mon oncle, mais c'est comme ça. l'Empire se
fait comme tu dis. Il y aura peut-être bien au dernier moment des
gens qui se lèveront, par-ci, par-là, mais la France ne bougera pas.
Moi, tant que je pourrai, je tâcherai d'en détourner, quand ça ne
serait qu'un; mais nos pauvres gens ont l'esprit tellement
tourneboulé par le nom de Napoléon, que c'est à rien faire.
--Jusqu'à M. Silain, qui s'en mêle, dit Lajarthe. De tous temps la
maison de Puygolfier a été pour le roi, et maintenant pour Henri V,
comme ils disent; mais il paraît que M. Silain a un peu tourné sa
veste, et qu'il s'arrangerait d'un empereur.
--Il ferait mieux de s'occuper de ses affaires, répondit mon oncle;
l'empereur ne lui payera pas ce qu'il doit.
Mon oncle avait raison, et je le vis bien quelque temps après. Le
surlendemain de la Toussaint, j'étais au moulin, à faire moudre,
quand tout d'un coup, notre chienne Finette se mit à japper comme
une enragée. Je sortis sur la porte, et je te vis venir un individu
à cheval. Quand il fut à cent pas, je le reconnus; c'était ma foi
l'huissier Laguyonias, sur sa jument grise, avec sa figure en lame
de couteau, ses petits favoris jaunes, et son air chattemite. Il
était habillé moitié en monsieur, moitié en paysan, ayant de gros
souliers ferrés avec un éperon rouillé au pied gauche, une culotte
de grosse étoffe bourrue couleur de la bête, une vieille lévite
verte et un grand chapeau haut de forme à grands bords, recouvert
d'une coiffe en toile cirée. Il avait à la main une de ces espèces
de grosses cravaches de cuir roulé en torsade, communes autrefois,
dont le manche était plombé.
Je n'aimais pas cet individu, ni personne d'ailleurs, car c'était un
de ces huissiers comme on n'en voit plus, Dieu merci, ferrés sur la
chicane, retors, madrés, coquins, poussant aux procès, les faisant
naître, les entretenant, faisant foisonner les actes, et ruinant les
malheureux en frais. Celui-ci avait déjà fait vendre beaucoup de
biens de pauvres diables qui avaient eu le malheur de l'écouter et
de suivre ses mauvais conseils. Mais ce n'était pas seulement ceux
qui connaissaient sa manière de faire, qui ne l'aimaient pas; les
petits droles même en avaient peur, tant il avait une méchante
figure; et quand il passait dans un village, les gens le regardaient
d'un mauvais oeil, disant entre eux:
--Voilà encore cette canaille de Laguyonias, qui va faire de la
peine à quelqu'un.
Moi, le voyant, je me disais en rentrant au moulin: Que diable vient
faire ici cette sale bête?
Je le sus bientôt. Il arriva, attacha sa jument à un anneau et
entra:
--Bonsoir, qu'il me dit, je vous porte là un acte; et en même temps
il dévissait une petite écritoire de corne, et prenant une plume
dans un étui, il mit au bas qu'il me le remettait à moi-même, en
s'appuyant contre le mur.
--C'est bon, fis-je, donnez-le moi.
--Voilà, c'est une opposition au payement de ce que vous restez
devoir à M. Silain de Puygolfier. Et il restait là, m'expliquant que
c'était au requis de Merlhiat, l'escompteur de Saint-Yrieix, qu'il
faisait cette saisie-arrêt, parce que M. Silain lui avait emprunté
de l'argent, et qu'il ne payait pas seulement les intérêts. Je
n'avais pas besoin qu'il me dît tout ça, puisque je lisais l'acte;
et je le lisais tout du long, attendant qu'il s'en allât. Mais lui
restait là, pensant sans doute que j'allais le convier à boire un
coup. Mais il se trompait. Ah! si ça avait pu lui servir de poison,
je ne dis pas. Enfin, voyant que je ne lui disais pas de monter à la
maison, et que je recommençais de lire son papier par le
commencement il s'en alla.
Je portai voir l'acte à mon oncle, qui me dit que ça devait arriver
ainsi, vu que M. Silain continuait toujours son même train, et qu'il
était entre les pattes de Merlhiat qui lui fournissait quelque peu
d'argent, et l'exploitait tant qu'il pouvait comme un usurier qu'il
était.
J'étais tout ennuyé de ça, par rapport à la pauvre demoiselle Ponsie
qui en était la victime. Je n'ai jamais souhaité la mort de personne
bien sûr, et ce que je viens de dire à propos de Laguyonias n'est
qu'une manière de parler de chez nous, où on en dit un peu plus
qu'on n'en pense, pour le mieux faire sentir. Mais, franchement, je
me disais que ça serait un grand bonheur pour la demoiselle, si son
père se cassait le cou en allant à cheval, ou bien s'il attrapait
quelque coup de fusil par accident à la chasse.
Ça n'arriva pas de cette façon, mais ça arriva tout de même. Une
huitaine de jours avant la Noël de l'année 1850, nous étions à la
maison, finissant le mérenda, quand la nouvelle métayère de
Puygolfier arriva en courant, nous priant d'y monter de suite, que
M. Silain avait eu une attaque et qu'il n'en pouvait plus. Je m'y
encourus avec mon oncle en coupant au plus court à travers les
terres. En entrant dans le salon à manger, nous vîmes bien que
c'était fini. M. Silain était sur son fauteuil, les jambes étendues,
les bras ballants, ne bougeant plus. Le nez lui saignait, et sa
pauvre fille l'essuyait avec un linge, en se lamentant, tandis que
la grande Mïette tenait la tête qui roulait sur le dossier du
fauteuil. Sur la table, les plats, les assiettes, tout était encore
là. Mon oncle toucha la main; elle se refroidissait déjà.
La grande Mïette fut chercher un miroir, et le mit devant la figure,
tout contre la bouche de M. Silain, mais il ne se fit pas la moindre
buée:
--Allons, pauvre demoiselle, dit mon oncle, il est mort, il n'y a
plus rien à faire.
La pauvre se remit à pleurer et à se désoler, disant que c'était
impossible; qu'il y avait trois quarts d'heure, il était là,
finissant de déjeuner, de grand'faim, car il était rentré tard de la
chasse, et qu'il ne pouvait pas être mort comme ça; et ses sanglots
éclataient.
Enfin, elle finit par entendre raison. Nous lui dîmes alors qu'il
fallait le monter dans sa chambre; mais ce n'était pas peu de chose.
La grande Mïette alla chercher une couverture, et appela le métayer
de la cour, car le drolar qui avait soin de la jument et des chiens
n'était pas fort assez pour nous aider. Une fois dans la couverture
et tenant chacun un coin, la Mïette qui était forte comme un cheval,
le métayer, mon oncle et moi, nous le montâmes à travers le
corridor; mais ce n'était pas aisé, surtout en montant l'escalier en
vis de la tour, car il était grand et lourd, M. Silain. Après qu'il
fut étendu sur son lit, il fallut se dépêcher de l'habiller avant
qu'il fût tout à fait froid. La demoiselle, toujours gémissant, alla
chercher les meilleurs habits de son père, ceux-là qu'il mettait
pour aller à Limoges aux foires de la Saint-Loup, et à Périgueux au
grand Cercle, et on les lui mit pour son dernier voyage, après lui
avoir ôté ceux qu'il avait. C'était triste à voir, quoiqu'on ne
l'aimât pas M. Silain, ce grand cadavre qu'il fallait remuer,
soulever, et qui se laissait faire comme un petit enfant qu'on
maillote. Où ce fut le plus malaisé, ce fut pour lui ôter ses
bottes, il fallut le tenir sous les bras, par la tête du lit, tandis
que la grande Mïette les lui tirait à grand' peine.
Quand ce fut fait, qu'il fut habillé, la demoiselle alluma deux
bouts de cierges, et la Mïette ayant étendu une serviette sur une
petite table auprès du lit, mit dessus de l'eau bénite dans une
assiette, avec un petit brin de buis du jour des Rameaux, et en jeta
quelques gouttes dessus le corps, après la demoiselle.
Cela fait, nous descendîmes, et la grande Mïette nous raconta
comment c'était arrivé. Le Monsieur était revenu tard de la chasse,
il était une heure, ayant chaud, et il s'était tourné vers le feu
dans la cuisine pour manger sa soupe, et avait fait un bon chabrol.
Puis après il était passé dans le salon à manger pour déjeuner. Il
avait mangé une grosse omelette aux pommes de terre, un reste de
civet de la veille, et approchant la moitié d'un plot qu'on avait
fait rôtir: avec ça il avait bu, bien deux bouteilles de vin, en
sorte qu'il était rouge comme la crête d'un coq. Tandis qu'il se
taillait un petit bout de bois pour s'écurer les dents, Laguyonias
était venu, avait remis à la cuisine un papier timbré, et était
reparti bien vite, parce qu'une fois il avait été un peu secoué par
M. Silain. La grande Mïette, ne sachant point ce que c'était que ce
papier, sinon qu'il était pour son Monsieur, le lui avait porté.
Tandis qu'il le lit, voilà M. Silain qui devient cramoisi, puis
violet; il veut se lever, retombe sur son fauteuil, en essayant
d'arracher sa cravate, fait quelques mouvements des bras, des
jambes, ouvre la bouche et puis ne bouge plus.
Le papier était encore là sur la table; c'était un commandement que
faisait donner Merlhiat en vertu d'une grosse, d'avoir à payer de
suite quatre mille cinq cents francs, plus des intérêts et des
frais, faute de quoi, etc.: saisie, vente et tout ce qui s'ensuit.
Il fallut envoyer des messagers, pour prévenir les amis de la
famille et les messieurs d'alentour. De parents, il n'y en avait pas
dans le pays. Le métayer partit d'un côté, et nous autres, revenus
au Frau, nous envoyâmes Gustou de l'autre. Mon oncle alla faire la
déclaration chez Migot, et puis après avertit le curé, et lui
demanda l'enterrement pour le surlendemain onze heures.
Il ne manqua pas de monde ce jour-là. Tous les nobles des châteaux
de par là, et il y en a quelques-uns, étaient venus, et les
bourgeois aussi, et quelques paysans, de proches voisins comme nous
autres. Il avait neigé quelque peu, et la terre était toute blanche,
comme le drap qui couvrait la caisse. Cette neige faisait que les
porteurs se fatiguaient vite, sans compter la pesanteur, et il
fallait souvent les changer. Le curé était venu faire la levée du
corps au château, et il pouvait bien faire ça pour M. Silain, qui
lui avait fait manger tant de lièvres en royale, dont il était si
friand.
Jeandillou marchait devant, portant la croix; puis le petit de chez
Rabier suivait, habillé en enfant de choeur, avec un pantalon tout
braudeux qui dépassait, et de gros souliers. Ensuite venait le curé
Pinot en bonnet carré et en surplis, escorté de trois autres curés
du pays. Puis le corps suivait, porté sur les épaules de six hommes,
et après, la demoiselle Ponsie avec un voile noir et pleurant dans
son mouchoir. Derrière elle, venaient les messieurs et les dames;
et, suivant le beau monde, les paysans. A cause de la neige, ça
faisait un bruit de pas sourd, et tout ce monde noir avait l'air de
couler doucement dans le chemin, comme la rivière au-dessus du
moulin.
On n'entendait qu'un petit murmure de voix, des messieurs qui
parlaient bas entre eux, et des bonnes femmes qui s'en allaient
disant leur chapelet. Par moments, dominant le tout, la voix du curé
récitait les chants de la mort.
C'était triste vraiment tout cela, au milieu de la campagne morte et
gelée, où les noyers et les châtaigniers avaient l'air de se
lamenter en levant au ciel leurs grands mars noueux et dépouillés,
tandis qu'en haut, tout à fait en haut, des troupes de graules
passaient avec leurs couah! couah! mal jovents.
Voilà, me pensais-je en suivant les autres, voilà où il nous en faut
venir tous, petits et grands, riches ou pauvres, les uns plus tôt,
les autres plus tard, mais sûrement. Il n'y a point de remède à ça,
le mieux est d'être toujours prêt, et à cette fin ne point charger
sa conscience de mauvaises actions. Et je me disais en moi-même:
Supposons qu'il y ait un paradis, comme le prêche le curé Pinot,
pour sûr que M. Silain n'y est point, car il n'a guère fait de bien
et il a fait assez de mal autour de lui. Et même en y regardant
bien, il n'est pas croyable qu'il y aille plus tard.
Sans doute, la demoiselle va lui faire dire assez de messes; mais
c'est à savoir si le curé a le pouvoir de lui ouvrir les portes du
ciel. Pour moi je ne le croyais pas, et je me disais que s'il y
avait une autre vie où nous serions récompensés ou punis, ça serait
d'après ce que nous aurions mérité, par nos bonnes actions ou par
nos fautes, et non pas d'après les démarches d'autrui et des prières
payées: autrement, ça ne serait pas juste.
A l'église, les uns se mirent dans le banc de la famille, les
autres, dans les leurs, et au fond, du côté de la porte, les pauvres
gens qui avaient coutume de se mettre à genoux sur les dalles eurent
des chaises que la demoiselle leur avait fait donner. Le curé passa
un habillement noir où il y avait des têtes de mort et des os
croisés dans l'échine, et chanta une messe qui dura plus d'une
heure. Puis quand tout fut fini, qu'il eut aspergé, encensé le mort
qui était là dans sa caisse, en tournant tout autour, les porteurs
qui étaient allés à l'auberge se chauffer et boire, pour ne pas
attraper de mal en venant ayant grand chaud dans cette église
glacée, les porteurs donc remirent la caisse sur leurs épaules pour
s'en aller au cimetière. C'était là, autour de l'église: la fosse
était creusée dans un terrain clôturé appartenant aux Puygolfier, et
où il y avait des pierres des anciens avec leurs armoiries dessus.
Jeandillou, qui était fossoyeur aussi bien que marguillier, fit bien
attention tant qu'il put, mais avec ça, en touchant au fond du trou,
la caisse lourde fit un bruit sourd qui fit gémir la pauvre
demoiselle Ponsie.
Quand chacun eut jeté sa goutte d'eau bénite, sa pelletée de terre,
Jeandillou finit de combler le trou, et la nièce du curé emmena la
demoiselle à la maison curiale, où les gens comme il faut, amis et
voisins, allèrent lui faire leurs complaintes et leurs adieux. Ceux
qui avaient laissé leurs chevaux à Puygolfier attendirent un moment,
et revinrent avec elle, après quoi ils s'en allèrent, de manière
que, le soir, elle était seule avec la grande Mïette.
La pauvre demoiselle n'était pas au bout de ses peines; dès le
lendemain il vint un individu qui réclama de l'argent prêté à M.
Silain, et montra une reconnaissance qu'il lui avait faite. Comme il
n'y avait point d'argent à Puygolfier, il s'en retourna en menaçant.
Après celui-là, il en vint d'autres, et pendant quelque temps ce fut
une procession de gens à qui il était dû peu ou prou. Et ça, sans
parler de Laguyonias qui venait pour le moins deux fois par semaine
apporter du papier timbré. Il était content le vieux coquin, il
voyait qu'il gagnerait gros sur les affaires de Merlhiat et
d'autres. C'est dans ces débâcles, lorsque les gens étaient morts,
qu'il n'y avait plus dans la maison que des femmes n'entendant rien
aux affaires, ou des petits enfants, c'est là qu'il faisait ses
orges.
La grande Mïette vint un soir, en cachette de sa demoiselle, nous
raconter tout ça. Ma femme en pleurait de compassion, et moi, ça me
mit dans une colère noire après ce Laguyonias et d'autres
vauriens:--Ecoute, dis-je à mon oncle, maintenant que la grange est
finie, que nous avons des métayers à la Borderie, tu n'as plus tant
d'ouvrage. Gustou et moi nous ferons aller le moulin tout seuls, il
faut que tu t'occupes des affaires de la demoiselle, autrement elle
sera volée, pillée, et on ne lui laissera que les yeux pour pleurer.
Il y a des dettes, pardi, qui sont véritables, mais il doit y en
avoir qui sont autant de voleries; il faut tirer ça au clair.
--Ça n'est pas une petite affaire, dit mon oncle, et ce n'est pas un
amusement; mais je me le reprocherais toute ma vie si je ne le
faisais pas; va-t-en avec la Mïette et dis à la demoiselle que j'y
monterai demain matin.
Lorsque j'entrai dans la cuisine, je vis la pauvre créature au coin
du feu, toute pâle, toute maigre et les yeux rouges:--Ah! mon pauvre
Hélie, c'est toi, fit-elle en pleurant: je suis bien malheureuse,
va!
--Ecoutez, lui dis-je, tout remué en la voyant comme ça, mon oncle
viendra demain matin et il vous faudra aller chez M. Vigier lui
donner une procuration pour toutes vos affaires; il vous arrangera
tout ça, n'ayez crainte. Sans ça vous seriez chicanée par des
canailles qui vous mangeraient tout.
--Mais, dit-elle, ton oncle a ses affaires, et vraiment j'ai grand
peine de le charger de toutes mes misères.
--Quant à ses affaires, ce sont les miennes aussi, et je ferai pour
nous deux; ça ce n'est rien. Vous savez ce que je vous ai dit, lors
de mon mariage: Si jamais vous avez besoin de quelqu'un, ne
m'oubliez pas. Hé bien, maintenant me voici: mon oncle ou moi, c'est
tout un; mais il vaut mieux que ce soit lui qui voie tous ces gueux
qui vous tracassent, il leur imposera davantage, et puis il a plus
la connaissance des affaires. Allons, tranquillisez-vous, tout
s'arrangera, et reposez bien cette nuit.
--J'en aurais bien besoin, dit-elle, car depuis la mort de mon père
je ne dors plus.
Pour en finir avec les affaires de la demoiselle, je dirai tout de
suite que mon oncle éclaircit bien des choses qu'on voulait
embrouiller exprès; qu'il réduisit plusieurs comptes qui étaient
enflés plus que de raison; qu'il rogna les ongles de Laguyonias et
enfin fit entendre raison aux créanciers vrais, qui ne demandèrent
pas mieux, dès lors, que de lui laisser liquider la succession.
Quand tout fut réglé, payé, il resta à la demoiselle le château avec
les bâtiments de la cour, le puy au-dessous avec les truffières, un
pré dans la combe, quelques terres autour du château, avec une vigne
et un bois-châtaignier; à peu près ce qu'on appelait autrefois: le
vol du chapon.
Ce n'était rien comparé à l'ancien bien; mais quand elle vit ça,
elle qui avait eu peur de s'en aller de Puygolfier sans rien, elle
fut bien heureuse, et s'il faut le dire, moi aussi.--Ah! mes
pauvres, vous m'avez sauvé la vie! dit-elle.
Mon oncle lui mit un bordier dans la cour, où étaient les métayers
autrefois, et avec la Mïette qui faisait venir beaucoup de
poulaille, et vendait des oeufs aussi, les jeudis à Excideuil, elle
pouvait vivre petitement, mais tranquillement, et c'est tout ce
qu'elle demandait. Rien que les truffières de dessous la terrasse
lui donnaient bien cinquante écus par an, une année portant l'autre,
quoique Germa qui venait avec sa truie à la saison, pour les
chercher, la trompât bien peut-être quelque peu.
Dans ce temps-là, notre petit croissait tout à fait bien. Mon oncle
avait voulu lui donner mon nom, mais nous l'appelions Lélie pour le
mignarder. Ah! ils étaient bons amis: quand le drole était sur les
bras de sa mère et que mon oncle entrait, il se lançait vers lui en
criant, et lorsque mon oncle l'avait pris, il s'attrapait d'une main
à sa barbe à pleine poignée, et serrait que c'était le diable pour
le faire lâcher. En même temps de l'autre main, il lui ôtait son
chapeau, comme font tous les petits droles, je ne sais pas pourquoi,
et autant de fois que mon oncle remettait son chapeau sur sa tête,
autant de fois il le lui ôtait. D'autres fois, étant sur les genoux
de sa mère en train de téter, s'il entendait mon oncle parler et
s'approcher, il lâchait un peu de téter et le regardait un petit
moment en se riant, comme qui dit:--Attends un peu, tout à l'heure!
et tout d'un coup rattrapait son téti.
En voyant comme il aimait ce petit, et comme il était bon et
complaisant pour lui, ma femme dit un jour:
--Oncle, c'est bien dommage que vous ne vous soyez pas marié, vous
qui aimez tant les petits droles.
--C'est que vois-tu, ma fille, répondit-il en se riant un peu, bien
peu, je n'ai pas trouvé une femme comme toi... Si j'en avais trouvé
une pareille, je me serais marié.
Elle devint un peu rouge:
--Vous dites ça pour rire, oncle: il n'y en manque pas de femmes
comme moi, et qui valent mieux.
Il ne répondit pas, comme quelqu'un qui dit: Ça n'est pas la peine
de disputer là-dessus; je sais à quoi m'en tenir. Et certainement,
on voyait qu'il pensait ce qu'il disait; et d'ailleurs, tout ce
qu'il faisait le prouvait bien. Jamais il ne serait allé à
Excideuil, ou à Thiviers, ou à une foire quelque part sans dire à
Nancy: As-tu besoin de quelque chose? de ceci? de cela? Et elle
avait beau dire de non, quand il était parti, et qu'il voyait
quelque chose qu'il pensait qui lui conviendrait, il le portait.
Ce n'est pas parce que c'est ma femme, mais c'était bien vrai qu'il
n'y en avait pas la pareille à Nancy. De l'heure et du moment
qu'elle était entrée dans la maison, tout avait changé de façon. Je
ne veux point dire du mal de la Marion, c'était une bonne
chambrière, mais ça n'était plus la même chose. La maison était
tenue maintenant avec une propreté qui n'est pas bien ordinaire dans
nos pays. Les bassines de cuivre accrochées en haut du mur luisaient
comme des soleils et en éclairaient la cuisine. Tout était mieux
arrangé et placé. Le vaissellier était bien frotté, et les vieilles
assiettes à ramages et la vaisselle d'étain, brillantes; tout ça
était bien en ordre et propre comme un sou neuf. Sur des planches,
les toupines de graisse et celles de confit étaient alignées par
rang de grandeur, et toutes choses pareillement selon leur nature:
marmites, poêles, tourtières bien écurées; jusqu'au quite chalel de
cuivre, qui luisait d'un beau jaune d'or dans la cheminée noire. Le
plancher de la cuisine était toujours bien propre et net. Autrefois,
les poules, les canards, montaient tranquillement à la maison pour
chercher les miettes de pain tombées sous la table, et ne s'en
allaient pas sans laisser leur présent. Même les cochons, parlant
par respect, quand on les ouvrait, arrivaient vite dans la cuisine,
sentant leur baquade, du moins quand ils étaient lestes, car une
fois gras, ne pouvant plus grimper l'escalier, ils restaient au bas,
levant le groin en l'air et grognant, en remuant le bout de leur nez
garni d'un clou pour les garder de fouir. Maintenant, toutes ces
bêtes restaient dehors. Ma femme avait fait faire par Gustou une
claire-voie pour mettre à la porte, et les poules et les habillés de
soie n'entraient plus.
Dans l'été, d'ailleurs, on mettait la volaille dans l'îlot du
moulin, où on avait fait une cabane pour la fermer la nuit, et elle
y profitait beaucoup, cherchant des vers dans le terrain frais, les
canards trouvant des lamproyons dans le sable mouillé, et toute
cette poulaille mangeant tout plein de ces barbotes, de toutes ces
bestioles, qui se trouvent dans les feuilles et dans les herbes, sur
le bord de l'eau.
Ah! la Suzette était à bonne école, et faisait un bon apprentissage
de ménagère. C'était une fille de bonne volonté, d'ailleurs, et
forte, quoiqu'elle n'eût que dans les seize ans. Quand elle faisait
cuire pour les cochons elle n'avait pas besoin de personne, pour
monter et descendre la grande oulle; et elle revenait lestement de
la fontaine, avec ses deux seilles d'eau, sans souffler tant
seulement. Avec ça, un bon caractère, brin méchante, toujours riant,
et prête à faire ce qu'on lui commandait.
Moi, j'étais heureux, je ne dis pas comme un roi, parce que je ne
crois pas qu'on puisse être heureux dans cette place-là, mais
heureux comme un homme qui est bien sain, qui ne manque de rien de
ce qui est nécessaire pour vivre, qui a une maison plaisante, point
de dettes, une femme qu'il aime et dont il est sûr, et ne voit
autour de lui que des figures contentes.
Je dis, contentes, mais avec ça je voyais que mon oncle, depuis
quelque temps, avait quelque chose qui le tracassait plus fort. Chez
nous, il ne le donnait pas à connaître, à cause de ma femme, pour ne
pas la tourmenter, mais dehors, il n'était plus content comme
autrefois, ni si plaisant, lui qui avait de si bonnes rencontres. Je
me doutais bien de quoi c'était, ou pour mieux dire je le savais.
Tout le monde par chez nous disait que Bonaparte allait se faire
nommer empereur. Le curé Pinot le prêchait le dimanche, et disait
qu'on allait envoyer aux galères les rouges et les socialistes;
c'était tout son refrain. Ça n'était pas les bavardages du curé, qui
n'avait guère de cervelle et n'avait jamais su tenir sa langue, qui
inquiétaient mon oncle. Il se disait que ça n'irait peut-être pas
tout seul à Paris; alors qui serait le maître? c'est ça qui le
poignait. Il espérait que les faubourgs allaient se lever en masse
comme autrefois, en quoi il se trompait comme on l'a vu; à qui la
faute, ça n'est pas à moi de le dire.
Lajarthe venait souvent nous voir le dimanche, et on lui disait les
nouvelles du journal, et lui nous apportait tout ce qu'il oyait
dire, de çà, de là, en allant travailler dans le pays.--Chez nous,
bonnes gens, disait-il, je n'ai jamais rien vu de pareil, tout le
monde est ensorcelé ou peu s'en faut, il n'y a rien à espérer de ce
côté; tous nos paysans se laisseront mener comme un troupeau de
brebis. Dernièrement j'étais à Savignac, et j'entendais ce mauvais
Pierrichou le chiffonnier qui disait: Si les pauvres gagnent, nous
sommes tous perdus! comme s'il y risquait quelque chose.
--Dans le Midi, disait mon oncle, les gens ne sont pas aussi
innocents que chez nous, et ils n'ont pas l'air de vouloir se
laisser brider par Bonaparte et sa bande. Si Paris marchait, tout
irait bien, de tous les côtés on se lèverait et on balayerait ces
gens-là. Mais tout ça, c'est toujours du sang qui va couler, et
c'est triste de penser qu'il y a des gens qui vont mourir, parce
qu'il plaît à un homme perdu de dettes de faire un coup pour gagner
le pouvoir et la caisse.
Moi, entendant tout ça, je me tracassais aussi de ce qui allait
arriver, et des malheurs qui pourraient s'en suivre, pour toute la
France en général. Mais je dois le dire, j'étais aussi un peu
inquiet à cause de mon oncle. Pourvu, me pensais-je, qu'on ne s'en
prenne pas à lui par ici: il n'est qu'un paysan, mais avec ça dans
les commencements de la République, les gens l'écoutaient bien et
faisaient ce qu'il leur conseillait. Quand il y avait quelque mot
d'ordre à donner par chez nous, c'est à lui qu'on le faisait savoir,
car il était connu et avait connaissance de plusieurs qui étaient
les chefs du parti à Périgueux. Et puis, il était abonné à la
_Ruche_ du citoyen Marc Dufraisse, qui était le grand épouvantail
des bourgeois périgordins. Rien que ça, c'était assez; mais en plus,
il faut dire que mon oncle était un homme carré comme un pied de
coffre, qui ne se gênait pas pour dire ce qu'il avait sur le coeur.
Je pensais aussi que d'aucuns lui voulaient mal, comme M. Lacaud,
notre ancien maire, qui l'était redevenu, et ce Laguyonias, qui
était le grand cabaleur des gens de Bonaparte. Ils avaient bien
choisi pour la ruse, la menterie, l'habileté à tromper; mais
autrement c'était une canaille. Ces individus, qui en veulent à mon
oncle, me disais-je, et qui sont du parti de Bonaparte, pourraient
bien lui faire quelque méchant tour. Et quand je venais à penser à
la manière dont les gendarmes d'Excideuil l'avaient regardé un jour
de marché, comme je l'ai raconté, je me disais qu'il devait être
signalé comme un homme dangereux. Oui, dangereux, c'est comme ça
qu'en ce temps-là les gens en place et leurs estafiers appelaient
les républicains qui ne craignaient pas de parler tout haut, comme
c'était leur droit de citoyens. Ah! et puis il y avait une autre
bêtise, sa barbe aussi, je l'ai déjà dit, qui le faisait passer pour
un homme capable de tout. Je ne sais qui leur avait cogné ça dans la
tête. Maintenant, ils ne sont pas si bêtes; moi j'ai une barbe plus
longue que celle de mon oncle et personne n'y fait attention.
Cette année-là, nous avions un cochon qui était si bonne bête, joint
à ce qu'il était bien soigné par la Suzette, qu'au mois de novembre
il était fin gras, et que quinze jours après la Toussaint, il ne
pouvait plus se lever de dessus sa paillade; il fallut donc faire
venir Jeantain de chez Puyadou pour le tuer. Jamais nous n'en avions
eu un qui eut d'aussi beau lard. Le lendemain, on fit toutes les
affaires, des boudins, des andouilles, des saucisses, du confit et
des grillons. Jeantain était resté pour couper la viande, et le soir
il nous fit faire la soupe à l'eau de boudin. Il disait que c'était
bon mais moi je trouvais que ça sentait trop le graillon. Dans le
temps qu'il resta chez nous, il nous raconta que le mercredi
d'avant, étant à Périgueux, il avait ouï dire qu'il se préparait
quelque chose; quoi, on ne savait au juste, mais à des ordres
donnés, à des consignes nouvelles, à des changements d'employés du
gouvernement, on soupçonnait qu'il se mitonnait quelque coup. Et
puis les gens en place, ceux qui étaient connus pour haïr la
République, et c'était les plus nombreux, presque tous, quoique ne
sachant rien de sur et certain, sentant venir la chose, étaient
insolents plus que jamais. On ne les entendait parler que de
supprimer les journaux rouges, et d'envoyer les journalistes et tous
ceux qui égaraient le peuple crever par delà les mers.
Il n'y a pas de fumée sans feu, comme on dit. Dans les premiers
jours du mois de décembre, nous apprîmes ce qui se passait à Paris.
Des départements, pas grand'chose, sinon que dans le Midi et dans la
Bourgogne on se battait. Mais à cette époque, tenir Paris, c'était
tout; quand on tient la tête on tient le corps, et puisque Paris ne
s'était pas levé en masse, tout était perdu.
Un matin, nous déjeunions sans mot dire, assez tracassés, lorsque
nous allons entendre des pas de chevaux dans la cour, et puis des
gens qui venaient. Quand ils furent sur l'escalier de pierre, oyant
les grosses bottes et les éperons, nous nous regardâmes tous avec la
même pensée: ce sont les gendarmes!
Et en effet, c'était eux. Ils poussèrent la porte et entrèrent, puis
le plus vieux dit:--Sicaire Nogaret, au nom de la loi, je vous
arrête; il faut nous suivre.
Là-dessus ma femme jette un cri et devient pâle comme la mort, et le
petit qui s'était endormi au téton de sa mère, réveillé d'un coup,
pleurait et criait.
Cependant mon oncle disait aux gendarmes:
--Au nom de la loi, vous dites; et quelle est cette loi qui permet
d'arrêter un citoyen qui n'a ni tué, ni volé, ni fait rien de mal?
--Ça ne nous regarde pas, nous avons des ordres, il faut nous suivre
de suite.
--C'est bien, dit mon oncle, laissez-moi prendre mes souliers.
Pendant ce temps, j'essayai de tirer quelques explications des
gendarmes, mais ils n'avaient d'autre réponse, sinon qu'ils avaient
reçu des ordres. Je me figurais qu'ils allaient le mener à
Excideuil, mais ils me dirent que c'était à Périgueux.
Le pauvre Gustou avait reçu comme un coup de masse sur la tête, et
restait là, la bouche ouverte, ne disant mot. La Suzette geignait
dans son tablier, et ma femme tout en pleurant, renversée sur une
chaise, essayait de consoler son petit.
--Gustou, dis-je, va seller la jument.
Puis j'emmenai ma femme dans la grande chambre:
--Donne-moi une chemise, des bas, des mouchoirs; que veux-tu, on ne
peut pas le garder, il n'a rien fait: que diable, on ne peut pas
mettre un homme en prison, seulement parce qu'il n'aime pas
Bonaparte. Allons, console-toi, je vais l'accompagner à Périgueux,
et là je verrai M. Masfrangeas; peut-être qu'il nous aidera à le
sortir de prison.
La pauvre créature, tenant d'un bras son petit serré contre elle, de
l'autre prenait dans la lingère les affaires qu'il fallait; mais
elle faisait ça machinalement, sans parler, ne sachant trop où elle
en était. Je pliai tout dans une serviette, et je lui dis: Reste là;
je ne voulais pas qu'elle vît mon oncle partir. Mais lui vint avec
un air tranquille, et l'embrassa en lui recommandant bien de ne pas
se faire du mauvais sang, qu'on ne le garderait pas.
Elle ne disait rien et pleurait. Sa poitrine se soulevait, étouffant
de gros soupirs. Nous sortîmes, mais quand elle entendit les
gendarmes descendre l'escalier, emmenant mon oncle, elle jeta un
grand cri, et tomba par terre. Le pauvre oncle, entendant ce cri,
voulut remonter, mais les gendarmes l'attrapèrent par le bras et
l'emmenèrent. Moi j'étais remonté vitement, et avec la Suzette je
mis ma pauvre femme sur un lit, et je la fis revenir avec du
vinaigre. Je restai ensuite un moment avec elle, tandis que la
Suzette tenait le petit, et je m'efforçai de la consoler, et de
l'arraisonner. Pour lui faire reprendre courage, je lui disais que
probablement mon oncle reviendrait avec moi, mais je ne le croyais
pas. Enfin, elle se remit un peu, descendit du lit, et la voyant
plus tranquille je m'en allai, en disant à Gustou de rester à la
maison en tout cas.
Je pris la jument à l'écurie, et tenant le paquet attaché dans la
serviette, je la fis courir un peu pour les rattraper. Je me disais
en moi-même: L'auront-ils attaché? Quand je fus tout près d'eux, je
vis que non, et je sus, après, que l'un des gendarmes, avant de
monter à cheval au départ, avait tiré ses chaînes. Mais mon oncle
l'avait regardé dans les yeux et lui avait dit:--Est-ce que vous
voulez attacher comme un voleur un ancien maréchal des logis de
chasseurs d'Afrique qui est innocent de tout crime? Je vous promets
de ne pas chercher à me sauver.
Le plus jeune qui avait la chaîne, un Corse méchant, voulait
l'attacher quand même, mais l'autre, un vieux brisquard qui avait
femme et enfants, et n'était pas mauvais diable au fond, dit à son
camarade:
--Je le connais, il ne se sauvera pas, laissons-le libre.
Lorsque je les eus rejoints, je descendis menant la jument par la
bride, et mon oncle me dit:--Hé bien et Nancy? et le drole?
--Elle est mieux maintenant, et le petit dort.
Quand nous fûmes à Coulaures, les gens furent bien étonnés de voir
le meunier du Frau entre deux gendarmes, et tout de suite ils se
doutèrent de quoi il retournait, sachant bien que Sicaire Nogaret ne
pouvait être arrêté pour aucune mauvaise action. Malgré ça, c'est
triste à dire, il y eut de nos connaissances qui nous laissèrent
passer sans nous parler, et d'autres rentrèrent chez eux, honteux de
ne pas seulement dire bonjour au prisonnier, et n'osant le faire,
crainte de se compromettre. Mais les Puyadou ne firent pas ainsi;
ils vinrent au milieu de la route lui toucher de main, et la petite
vieille l'embrassa, en criant tout haut et clair:--Si on met les
braves gens en prison, qu'est-ce donc que ceux-là qui les y font
mettre?
Là-dessus, le Corse dit:
--Allons! allons! marchons! et nous repartîmes.
Le long de la grande route, les gens nous regardaient passer, et ne
disaient rien, tout épeurés. A Savignac, ce fut comme à Coulaures:
les uns nous regardaient tristement; d'autres rentraient chez eux.
Quelques bourgeois et messieurs qui se trouvaient là, dans un café,
se mirent à la fenêtre et devant la porte, et ricanaient en nous
voyant passer. Devant l'auberge du _Cheval-Blanc_, nous ne vîmes
personne; pourtant Lajaunias n'était pas bien capon, mais peut-être
il n'était pas chez lui. A la sortie du bourg presque, cependant, un
cordonnier déjà sur l'âge, tout grisonnant, sortit de sa boutique,
le tranchet à la main, comme s'il eût voulu tomber sur les
gendarmes. Quand il fut tout près de nous, il leva sa casquette et
s'écria en regardant les gendarmes, les yeux pleins de
colère:--Salut aux bons citoyens persécutés!
--Merci Lafont, merci, dit mon oncle, en lui faisant signe de la
main, et nous passâmes.
En arrivant à Saint-Vincent, je vis qu'il y avait deux chevaux de
gendarmes, attachés devant la porte d'une auberge où se faisait la
correspondance. Quelque ouvrier de la forge nous ayant vus, le dit
aux autres et ils sortirent tous, et en tête ce grand à qui nous
avions parlé un jour en revenant de Périgueux.
--Tonnerre de Dieu! cria-t-il, voilà qu'on emmène Nogaret! Et les
gendarmes eurent beau faire, ces forgerons vinrent lui serrer la
main. Ils nous suivirent jusqu'à l'auberge où les gendarmes
d'Excideuil remirent leur prisonnier à ceux de Périgueux, et là nous
trinquâmes, et tous se regardant dans les yeux, dirent:--A la santé
de la Marianne! A la prochaine sortie de Nogaret! Les gendarmes de
Périgueux, cependant, demandaient des renseignements à leurs
camarades et se consultaient; puis ils dirent:--Allons! il faut
partir.
Au moment où nous quittions l'auberge, les forgerons levèrent leurs
casquettes et crièrent:--Bon courage, Nogaret! Vive la République!
Après que nous eûmes marché un quart d'heure, les gendarmes
s'arrêtèrent et descendirent de cheval, pour faire ce qu'ils
n'avaient pas osé faire devant les forgerons. L'un d'eux prit une
chaîne dans ses fontes et dit à mon oncle:
--Donnez vos mains!
--Comment! dit mon oncle, vos camarades ne m'ont pas attaché; je
vous promets de vous suivre tranquillement.
Et j'appuyai de mon côté:--Ne craignez rien, il ne se sauvera pas.
--Avec ça, dit celui qui tenait la chaîne, que ça vaut quelque
chose, la parole d'un rouge. Quand on a affaire à des gens comme ça,
il faut prendre ses précautions. Allons! donnez les mains! et en
même temps ils les prirent brutalement, et cadenassèrent chaque
poignet.
Mon oncle devint pâle et me regarda, et nos yeux se parlèrent:
--Ha! brigand de Bonaparte!
Les gendarmes remontés à cheval nous nous remîmes en route.--Avec
ces petits bracelets, dit l'un, nous sommes sûrs de notre démoc-soc;
ça serait dommage de l'échapper, vu qu'on va le fusiller, ou tout au
moins l'envoyer crever à Cayenne.
--C'est comme ça, répondait l'autre, qu'on devrait faire à toute
cette crapule, qui ne veut que sang et pillage; à tous ces
meurt-de-faim de partageux.
Et tout le temps ce n'était que des paroles comme ça, ignobles, et
des propos dégoûtants. On voyait bien qu'on avait monté la tête de
ces gens-là, car ordinairement ils emmènent sans mot dire les plus
grands coquins comme Delcouderc. Moi je n'avais rien dit depuis que
nous avions quitté Savignac, mais la colère me monta à la
figure:--Ah ça! leur criai-je, vous êtes chargés de conduire le
prisonnier, et non pas de l'insulter! C'est brave, à vous autres,
d'agoniser de sottises un homme qui a les deux mains attachées!
Ils se retournèrent sur leur selle:
--Vous, vous allez nous foutre le camp de là!
--La route est à tout le monde, j'ai le droit d'y marcher, et j'y
marcherai!
Ils s'arrêtèrent.
--Vous savez, dit l'un en fouillant dans sa fonte, si vous faites le
méchant, nous avons une autre paire de bracelets!
--Hélie! dit mon oncle, songe à ta femme...à la maison: reste en
arrière.
Je m'arrêtai sans rien dire, et je suivis à vingt pas.
Quel voyage! Encore aujourd'hui, je n'y pense pas sans colère.
La prison étant presque à l'entrée de la ville, sur Tourny, nous ne
vîmes guère personne en arrivant; il faisait froid; ce n'était pas
le temps de se promener. Les gendarmes s'arrêtèrent à la porte, et
le guichetier étant venu, ils lui dirent:
--Voilà du gibier!
Et l'autre ricana.
--Ha! ha! ça donne depuis deux jours!
Nous nous embrassâmes bien fort, mon oncle et moi; il prit son
paquet et suivit un geôlier, après quoi la lourde porte se referma.
Après avoir mis ma bête à l'écurie, je m'en fus vite pour voir M.
Masfrangeas. J'entrai dans mon ancien bureau, où on me dit qu'il
venait d'être appelé par le secrétaire général.
J'attendis un quart d'heure dans le corridor, puis je le vis venir.
--Mon oncle est arrêté!
--Que me dis-tu là!
--On vient de le fermer en prison.
--Attends-moi une minute, il faut que je sorte, je prends mon
chapeau.
Quand nous fûmes dehors, je contai à M. Masfrangeas tout ce qui
s'était passé.
Il pensa un moment, et me dit:
--Ecoute, ce que tu as de mieux à faire, c'est de t'en retourner au
Frau. Ça ne t'avancerait à rien de rester ici, tu ne pourrais pas
voir ton oncle, il y a une consigne très sévère. Moi, je ferai mon
possible pour le tirer de là... Je parlerai au Préfet, je tâcherai
de faire agir quelqu'un près du procureur...
--Mais pensez-vous réussir?
--Je n'en sais rien du tout, mon pauvre ami. Les ordres de Paris
sont très rigoureux; mais je ferai l'impossible, tu le sais bien.
Je quittai M. Masfrangeas pas trop content, comme on pense, et je
m'en fus à l'auberge. Lorsque la jument eut fini de manger sa
civade, je repartis. Mes idées étaient bien tristes tout le long du
chemin. Par moments je me disais: Ça n'est pas possible, on ne peut
pas arracher comme ça un homme à son pays natal, à sa maison, pour
le mettre en prison ou aux galères, rien que parce que c'est un
républicain ferme et courageux. Il y a encore des honnêtes gens en
France, qui ne souffriraient pas ça; l'opinion publique se
soulèverait. Je me faisais là-dessus des idées folles qui me
donnaient de l'espoir; mais tantôt après, quand je venais à penser
comme les honnêtes gens étaient couards dans ces affaires, et
combien Bonaparte et sa bande avaient de l'audace, je me disais que
tout cela pouvait arriver sans que personne bronchât; et en effet
tout ça s'est vu: des hommes, des femmes, des enfants ont été
fusillés, éventrés par les baïonnettes; d'autres sont allés mourir à
Lambessa minés par la fièvre et le chagrin, ou à Cayenne de la
guillotine sèche. Bien sûr des milliers et des millions de gens
pensaient qu'après tout, ces transportés n'étaient pas des
scélérats, et que c'était une abomination de les envoyer mourir
comme ça loin de la Patrie; mais personne n'a rien dit; la peur et
l'égoïsme ont fermé toutes les bouches, et ce grand crime s'est
accompli.
Il était sur les neuf heures du soir quand je fus au Frau. Je
trouvai ma femme au lit, avec la fièvre, dormant un moment, et se
réveillant en sursaut, la tête pleine de mauvais rêves. Le petit
pleurait, lui, et lorsque sa mère lui donnait le téton, il le
prenait et le lâchait d'abord.
A la cuisine, Gustou me dit qu'il était venu des messieurs avec le
maire, M. Lacaud, et qu'ils avaient fait une perquisition dans la
maison, et au moulin dans la chambre de mon oncle, fouillant les
tiroirs, retournant tout dans le vieux cabinet, pour trouver des
papiers et des listes d'une société, à ce qu'ils disaient entre eux.
Heureusement, un mois auparavant, mon oncle, qui sentait venir le
coup, avait mis des lettres et d'autres papiers dans une cache
introuvable pour les plus fins limiers. Ces messieurs avaient trouvé
seulement des vieux numéros de la _Ruche_ et des petits livres
républicains; mais de papiers et d'écritures point. Pour qu'il ne
fût pas le dit, qu'ils s'en retournaient comme ils étaient venus,
ils avaient saisi les journaux et les petits livres.
Je ne veux pas dire le nom de ces hommes qui avaient accepté, et
dont l'un avait même demandé cette vilaine commission, pour faire
valoir son dévouement à Bonaparte, et obtenir de l'avancement. Je ne
le dis pas à cause de leurs fils, qui heureusement, valent mieux que
leurs pères et sont de bons citoyens.
Le lendemain de grand matin, ma femme me dit: Mon lait est gâté, je
n'en ai presque plus, je ne peux plus nourrir mon drole... Et elle
se mit à pleurer à chaudes larmes.
Heureusement, le petit avait un peu plus d'un an, et avec du lait
que nous prenions à Puygolfier, où la demoiselle tenait une brette,
il finit par prendre le dessus; mais ce ne fut pas sans peine. Ma
femme se remit aussi, mais elle était bien triste, et ne mangeait
quasi pas, en voyant au bout de la table la place vide du pauvre
oncle. Quelques jours se passèrent, et nous nous inquiétions de ne
rien savoir, lorsque Brizon m'apporta une lettre de M. Masfrangeas
qui me mandait qu'il avait vu mon oncle; qu'il n'était point malade,
et que à part qu'il s'ennuyait de nous, il était aussi bien que
possible. Il ajoutait qu'il avait bon espoir de le tirer de là,
puisqu'on n'avait rien trouvé au Frau en fait de papiers dangereux.
A la vérité, il y avait des dénonciations contre lui, et tous les
rapports du maire et des gendarmes le chargeaient fort d'être un de
ceux qui prêchaient les paysans, un rouge dangereux. Mais il avait
plaidé le contraire, disant que des dénonciations comme celles d'un
Laguyonias ne pouvaient pas nuire à un honnête homme, et que quant
aux rapports du maire, il y avait entre M. Lacaud et lui une vieille
haine qui les rendait suspects. En finale, M. Masfrangeas nous
admonestait de prendre courage, et de ne pas nous chagriner plus que
de raison.
La demoiselle Ponsie était toute malheureuse de savoir mon oncle en
prison. Elle n'entendait pas la politique, la pauvre, et elle ne
comprenait pas comment on pouvait enfermer un si brave homme; tous
les jours elle descendait voir si on l'avait lâché.
Un qui était comme fou de ça, c'était le pauvre Lajarthe.--Si
encore, disait-il, on m'avait pris, moi qui n'ai pas de maison à
faire aller, point de famille, rien, ça ne serait pas une affaire;
mais aller mettre en prison la crème des hommes! qui a rendu plus de
services autour de lui que Bonaparte n'a fait de mal, et ça n'est
pas peu dire! Quel tas de canailles! Mais on n'avait pas mis
Lajarthe dedans; ça n'aurait pas produit assez d'effet dans le pays,
un pauvre diable de tailleur à la journée, ne sachant guère parler
français, ça n'en valait pas la peine. Il fallait que ça fût un de
ceux qu'on regardait comme un des principaux du parti dans le
canton, et un paysan, comme tous ces paysans qu'il s'agissait
d'épeurer, pour leur faire voter l'Empire.
Quand il travaillait dans les environs, Lajarthe venait souvent à la
veillée pour savoir si nous avions des nouvelles et bon espoir. Et
il s'en allait toujours en disant:--Ces brigands-là finiront bien
sans doute par le lâcher! Mais on voyait bien qu'il avait peur que
non.
Un soir, nous étions là tous autour du foyer, et après avoir tourné
et retourné toutes les chances et malchances, nous ne savions que
croire, et nous regardions les braises que je tisonnais avec un
bâton. On n'entendait au dehors que le bruit de l'écluse et au
dedans que le lent tic-tac de la pendule, quand tout à coup nous
entendons monter l'escalier. C'est lui! pensâmes-nous tous en même
temps, et nous voici tous debout, tandis que la porte s'ouvrait.
Déjà Nancy était crochée autour de son cou, et l'embrassait sans
rien dire en pleurant, et elle ne le lâchait plus, comme si elle eût
crainte qu'on revînt le chercher. Lui, l'embrassait tout doucement
au front en la tenant par la taille, et enfin il la ramena vers le
foyer avec de bonnes paroles. Alors ce fut notre tour et nous
l'embrassâmes tous, ma foi, jusqu'à Gustou, jusqu'à Lajarthe,
quoique nous autres paysans nous ne soyons pas de grands
embrasseurs. Comme le petit Lélie dormait, mon oncle alla lui faire
un poutou dans le lit.
Après ça, ma femme lui appareilla à souper, mais il n'avait guère
faim et ne mangea qu'un tout petit morceau de quartier d'oie passé à
la poêle. En mangeant, il nous raconta comment ils étaient traités à
la prison, et c'était assez mal. Ils étaient là plusieurs, enfermés
ensemble dans la même chambrée, pour la même cause, et les geôliers
les regardaient d'un mauvais oeil, et les traitaient plus mal que
les voleurs, leurs pensionnaires d'habitude. Il nous dit aussi que
M. Masfrangeas avait eu bien du mal à le faire lâcher, et qu'on ne
l'avait fait, qu'en ce qu'il s'était engagé formellement, et avait
promis pour mon oncle, qu'il se tiendrait coi. Il avait su aussi
tous les méchants rapports que le fameux Lacaud avait faits contre
lui.
--Quelle canaille! s'écriait Lajarthe. Voilà deux hommes dont les
grands-pères étaient amis comme deux frères; deux hommes qui, étant
petits, se tutoyaient et s'amusaient ensemble, et voici que l'un
d'eux dénonce l'autre, et fait tout ce qu'il peut pour l'envoyer
mourir delà les mers! Quelle canaille!
Quand mon oncle eut fini de souper, je fus chercher de l'eau-de-vie
pour choquer de verre tous ensemble à l'occasion de son retour.
Revenus devant le feu, nous devisions tout doucement de toutes les
choses qui s'étaient passées depuis un mois; mais, après le premier
moment de contentement en retrouvant sa maison, sa famille et ses
amis, nous nous aperçûmes que mon oncle était redevenu triste. Ma
femme le lui dit et alors il lui répondit:
--C'est que vois-tu, ma fille, je pense à ceux que j'ai laissés à la
prison, à ceux qu'à cette heure on transporte, entassés dans la cale
des vaisseaux, en Afrique ou à Cayenne, où les attend la mort...
Et nous restâmes tous bouche close, les yeux dans le foyer.