Il me fallut revenir en France. Des devoirs impérieux de famille me
rappelaient.
Adieu, terre hospitalière, terre délicieuse, patrie de liberté et de
beauté!
Je pars, vieilli de deux ans, rajeuni de vingt ans, plus _barbare_
qu'à l'arrivée et bien plus _instruit_.
Oui, les sauvages ont enseigné bien des choses au vieux civilisé, bien
des choses de la science de vivre, ces ignorants, et de l'art d'être
heureux. Surtout, ils m'ont fait me mieux connaître moi-même, ils
m'ont dit ma propre vérité.
--Etait-ce là ton Secret, monde mystérieux? O monde mystérieux d'être
la Toute Clarté, tu as fait en moi la lumière, et j'ai grandi dans
l'admiration de ton antique beauté, qui est la jeunesse immémoriale de
la Nature. Et je suis devenu meilleur d'avoir compris et d'avoir aimé
ton âme humaine,--une fleur qui achève de fleurir et dont personne,
désormais, ne respirera plus l'odeur.
Quand je quittai le quai, au moment de prendre la mer, je regardai
pour la dernière fois Téhura.
Elle avait pleuré plusieurs nuits durant. Lasse maintenant, et triste
toujours, mais calme, elle se tenait assise sur la pierre, les jambes
pendantes, effleurant de ses pieds larges et solides l'eau salée.
La fleur qu'elle portait, le matin, à son oreille, était tombée sur
ses genoux, fanée.
De distance en distance, d'autres, comme elle, regardaient, fatiguées,
muettes, mornes, sans pensées, la lourde fumée du navire qui nous
emportait tous, bien loin, pour jamais, amants d'un jour.
Et de la passerelle du navire, avec la lorgnette, longtemps encore,
tandis que nous nous éloignions, il nous sembla lire sur leurs lèvres
ces vieux vers maories:
_Vous, légères brises du sud et de l'est,
Qui vous joignez pour vous jouer et vous caresser
au-dessus de ma tête,
_Hâtez-vous de courir ensemble à l'autre Ile.
Vous y trouverez, assis à l'ombre de son arbre favori,
Celui qui m'a abandonnée.
Dites-lui que vous m'avez vue en pleurs._