* Cette légende est une des nombreuses explications maories du
déluge.
Nous dépassâmes donc le Trou aux Thons, et un homme fut désigné par le
patron des pirogues pour enfoncer la perche dans la mer et jeter
l'hameçon.
On attendit, de longues minutes durant. Aucun thon ne venait mordre.
Ce fut le tour d'un autre rameur, et, cette fois, un superbe thon
mordit, fit ployer la perche. Quatre bras vigoureux soulevèrent
l'arbuste en tirant les cordes à l'arrière, et le thon parut à la
surface. Mais aussitôt un gros requin bondit sur les vagues: quelques
coups des terribles dents, et nous n'avions plus, au croc de
l'hameçon, qu'une tête coupée.
Le patron me fit signe. Je jetai l'hameçon.
Au bout de très peu de temps, nous pêchions un thon
énorme.--J'entendis, sans trop y prendre garde, mes voisins rire entre
eux et chuchoter.--Assommé à coups de bâton sur la tête, l'animal,
frémissant des spasmes de l'agonie, s'agitait dans la pirogue, et son
corps, transformé en miroir brillanté de facettes, jetait les éclairs
de mille feux.
Une seconde fois, je fus aussi heureux.
Décidément, le Français portait chance! Mes compagnons me félicitaient
joyeusement, protestant que j'étais un homme de bien, et moi, tout
glorieux, je ne disais pas non.
Mais, dans le concert des louanges, je distinguai, comme lors de mon
premier exploit, des chuchotements et des rires inexplicables.
La pêche continua jusqu'au soir.
Quand la provision de petits poissons amorces fut épuisée, le soleil
allumait de flammes rouges l'horizon et dix magnifiques thons
surchargeaient la pirogue.
On se prépara au retour.
Pendant qu'on mettait tout en ordre, je demandai à un jeune garçon le
sens des paroles échangées tout bas et des rires qui avaient accueilli
mes deux captures. Il refusa de me répondre. Mais j'insistai, sachant
combien peu le Maorie possède de force de résistance, comme il se rend
vite quand on le presse énergiquement.
Mon interlocuteur finit par me confier que, si le poisson est pris par
l'hameçon à la mâchoire inférieure--et mes deux thons avaient été pris
ainsi--cela signifie infidélité de la vahiné pendant l'absence du
tané.
Je souris, incrédule.
Et nous revînmes.
La nuit, aux tropiques, tombe vite. Il s'agit de la devancer.
Vingt-deux alertes pagaies plongeaient et replongeaient ensemble dans
la mer, et les rameurs, pour s'exciter, criaient en cadence. Un
sillage phosphorescent s'ouvrait derrière nos pirogues.
J'eus la sensation d'une fuite folle: les redoutables maîtres de
l'océan nous poursuivaient; autour de nous bondissaient, comme des
troupeaux fantastiques, aux formes infinies, les poissons effrayés et
curieux.
Deux heures après, nous approchions de l'entrée des récifs.
La mer y déferle furieusement, et le passage est dangereux à cause de
la lame. Ce n'est pas une manoeuvre aisée que de bien présenter le
devant de la pirogue à la barre. Mais les indigènes sont adroits et,
avec un vif intérêt, non sans un peu de crainte aussi, je suivis
l'opération, qui s'exécuta parfaitement.
Devant nous, la terre s'éclairait de feux mouvants--flammes de torches
énormes que fournissent des branches sèches de cocotiers. Et le
spectacle était admirable: sur le sable, au bord des flots illuminés,
les familles des pêcheurs nous attendaient. Quelques figures se
tenaient assises, immobiles, d'autres couraient le long du rivage en
agitant les torches; les enfants sautaient ça et là et on entendait de
loin leurs cris aigus.
D'un puissant élan, la pirogue s'éleva sur le sable.
Aussitôt on procéda au partage du butin.
Tous les poissons furent déposés à terre, et le patron les divisa en
autant de parts égales qu'il y avait eu de personnes--hommes, femmes,
enfants,--pour concourir à la pêche aux thons et à la pêche aux petits
poissons-amorces.
Cela fit trente-sept parts.
Sans perdre de temps, ma vahiné prit la hache, fendit le bois, alluma
le feu, tandis que je faisais un peu de toilette et que je me couvrais
à cause de la fraîcheur de la nuit.
De nos deux parts, l'une fut cuite, et Téhura garda la sienne crue.
Puis elle m'interrogea longuement sur les divers incidents de la pêche
et je satisfis avec complaisance sa curiosité. Elle s'égayait de tout,
contente et naïve, et je l'observais sans rien lui laisser voir de mes
secrètes préoccupations. Au fond de moi, une inquiétude sans
plausibles causes s'était éveillée et ne voulait plus dormir. Je
brûlais de faire à Téhura une question, une certaine question ... et
j'avais beau me dire: A quoi bon? je me répondais à moi-même: Qui
sait?
Vint l'heure du coucher, et, quand nous fûmes tous deux étendus côte à
côte, je dis tout à coup:
--Tu as été bien sage?
--Oui.
--Et ton amant d'aujourd'hui, était-il à ton goût?
--Je n'ai pas eu d'amant.
--Tu mens! le poisson a parlé.
Téhura se leva et me considéra fixement. Son visage était empreint
d'un caractère inouï de mysticisme et de majesté, d'une grandeur
étrange, inconnue et que je n'aurais jamais attendue de sa physionomie
naturellement enjouée, de ses traits presque puérils encore.
Une atmosphère nouvelle venait de se créer dans notre petite case: _je
sentais que Quelqu'un d'auguste venait de se lever entre nous_. Oui,
malgré moi, je subissais l'ascendant de la Foi, j'attendais
l'avertissement d'en haut, et, tout en faisant un rapide et pénible
retour sur la stérile vanité de notre scepticisme comparé aux
certitudes ardentes d'une croyance et fût-ce d'une superstition
quelconque, je ne doutais pas que l'avertissement ne dût venir.
Téhura, doucement, alla s'assurer que notre porte était bien close,
et, revenue au milieu de la chambre, fit à haute-voix cette prière:
_Sauvez-moi! Sauvez-moi!
Il est soir, il est soir des Dieux!
Veillez près de moi, ô mon Dieu!
Veillez sur moi, ô mon Seigneur!
Gardez-moi des enchantements et des mauvais conseils;
Gardez-moi de la mort subite,
De souhaiter le mal et de maudire;
Gardez-moi des querelles pour le partage des terres.
Que la paix règne autour de nous!
O mon Dieu, gardez-moi contre les guerriers furieux!
Gardez-moi contre celui qui erre en menaçant,
Qui se plaît à faire peur.
Contre celui dont les cheveux sont toujours hérissés!
Que moi et mon esprit nous vivions,
O mon Dieu!_
Ce soir-là, certes, avec Téhura, moi aussi j'ai prié.
Sa prière finie, elle s'approcha de moi et me dit, les yeux pleins de
larmes:
--Il faut me battre, beaucoup me frapper.
Et devant l'expression profonde de ce visage, et devant la beauté
parfaite de cette statue vivante, j'eus la vision de la Divinité
elle-même que Téhura venait d'invoquer.
Que mes mains soient à jamais maudites si elles osaient se lever sur
un chef-d'oeuvre de la nature!
Ainsi, nue, les yeux calmes dans les pleurs, elle me semblait revêtue
du manteau de pureté jaune-orangé, du manteau jaune-orangé de Bhixu.
Elle répéta:
--Il faut me battre, beaucoup me frapper, sinon tu seras courroucé
longtemps et tu seras malade.
Je l'embrassai.
Et maintenant, l'aimant sans défiance et autant que je l'admirais, je
murmurais en moi-même ces paroles du Bouddha: "Oui, c'est par la
douceur qu'il faut vaincre la violence, par le bien, le mal, par la
vérité, le mensonge."
Cette nuit fut divine comme tant d'autres, plus que toutes les
autres,--et le jour se leva radieux.
Dès la première heure, belle-maman nous apporta quelques cocos frais.
Du regard, elle interrogeait Téhura. Elle _savait_.
Avec un jeu très fin de physionomie, elle me dit:
--Tu as péché, hier. Tout s'est bien passé?
Je répondis:
--J'espère recommencer bientôt.