_Les Dieux sont mort, et Tahiti meurt de leur mort.
Le soleil autrefois qui l'enflammait l'endort
D'un sommeil désolé d'affreux sursauts de rêve,
Et l'effroi du futur emplit les yeux de l'Eve
Dorée: elle soupire en regardant son sein,
Or stérile scellé par les divins desseins.
Les Dieux sont morts.--Mais quand, sur son char de ténèbres,
Le Soir, pourpre d'amours et de meurtres célèbres,
Apparaît, pourchassant le Soleil furieux.
Du fond de leur tombeau se relèvent les Dieux
Qui, sur la cime, en un formidable concile,
Durant toute la nuit demeurent, immobiles,
Les bras dardés vers la mer. Et, du haut du mont,
Par milliers vers la grève essaiment les démons,
Tupapaüs, esprits des morts, larves cruelles,--
Qui, dans l'étroite case, en repliant leurs ailes,
Vers la couchette où la peureuse ne dort pas,
Se glissent, froids frôleurs, et chuchotent tout bas:
C'est l'heure des Dieux, c'est soir des Dieux, c'est Soir!
Viens: pour les servir c'est toi qu'ils ont élue.
C'est soir de la mort et de l'amour, c'est Soir!
Viens: pour les aimer c'est toi qu'ils ont voulue.
Tu n'iras plus danser au bord de la mer,
Cueillir en chantant la fleur des lauriers-roses,
Baigner l'or de ton corps à l'or de la mer,
Fondre ton rêve au vague rêve des choses.
Tu ne dormiras plus sous les pandanus,--
Nous allons te saisir entre nos mains creuses:
Les vivants qui t'aimaient sous les pandanus
Ont-ils su féconder ta chair amoureuse?
Ton sang est condamné! Le temps est venu
Où l'homme doit mourir pour ne pas revivre!
Il a trahi ses Dieux: le temps est venu
Où dans la nuit de la mort il doit les suivre--
Afin que le Roi, le seul Roi, Taora,
Couve à nouveau l'oeuf de l'éternel mystère,
Afin que le Roi, le seul Roi, Taora,
Partage à de plus grands que l'homme la terre.
Et comme une femme était, au premier jour,
De qui procéda la vie et l'espérance,
Qu'une femme aussi se lève, au dernier jour.
De qui vienne la mort et la délivrance.
Tu n'échapperas pas à l'amour des Dieux!
Ils te possèderont dans ta juste joie,
Téhura, glorieuse amante des Dieux,
Ou tu seras dans ton désespoir leur proie!
C'est l'heure des Dieux, c'est soir des Dieux, c'est Soir!
Viens: pour les servir c'est toi qu'ils ont élue.
C'est soir de la mort et de l'amour, c'est Soir!
Viens: pour les aimer c'est toi qu'ils ont voulue.
Et l'enfant voit dans sa terreur le sanctuaire
Antique, l'appareil des rites mortuaires,
L'autel, le prêtre rouge, et l'oeil phosphorescent
Des démons, et les Dieux au geste menaçant,
Et sa race au grand coeur d'autrefois, qui succombe
Et gravit humblement les rampes de la tombe
Où l'appellent les Dieux qu'elle a mis en oubli:
Sommet d'horreur de l'Île Heureuse, là réside
Le Temple, lieu toujours vivant, toujours avide._
V
_L'enfant voit--et déjà les temps sont accomplis.
L'homme est mort. Il est mort pour ne jamais renaître.
Les Îles et les Eaux servent un autre maître,
Meilleur, et dont les yeux sont des foyers d'amour
Et de joie,--et l'enfant, qui s'étonne du jour
Nouveau, songe qu'elle est morte,--et la mort est douce
Comme la sieste, au bord de la mer, sur la mousse._
* * * * *
_L'Aroaï tonnait dans la nuit du déluge,
Inaccessible et seul, phare, temple, refuge,
Parmi l'horreur de l'épouvantable marée,
Et, lui dédiant leurs âmes désespérées,
Quelques uns, les meilleurs de tes fils, race impie,
Race oublieuse du vrai chemin de la vie,
Atteignirent la Cime et purent voir encore
Sur l'abîme des eaux se lever les aurores.
Bientôt recommença la coutumière extase:
Lumière! Amour! Bientôt le seuil fleuri des cases
Sonna du rire clair des enfants. L'Ile Heureuse
Respirait à nouveau la lumière amoureuse,
Et du sommet sacré les Dieux veillaient sur elle.
Car elle fut durant de longs âges fidèle,
Et, gravissant aux jours marqués la cime rude,
Aux Invisibles de la haute solitude
Les générations longtemps, selon le rite,
Versèrent le flots des libations prescrites.
Vint le crime et vint la peine.
Ceux qu'on oublie,
Les Dieux se sont vengés sur ta gloire, abolie,
Race défaite, race réduite et captive,
Et tu ne mires sur l'enchantement des rives
Que l'indolence d'un sourire nostalgique
Où le ressouvenir de ta grandeur tragique,
Écrit en traits d'inaltérable orgueil, demeure.
Qu'attends-tu, sachant la fatalité de l'heure
Et que les Dieux trahis ignorent l'indulgence?
Ah! reconquiers ton vieil honneur dans leur vengeance!
Hors du temps lâche qui lentement te décime,
Bondis jusque vers l'éternité de la Cime
Qui tonne encore comme en la nuit de l'antique
Désespoir, et plus haut que le flux méphitique
De l'injure, de l'esclavage, de la honte,
Retourne à tes Dieux, race expirante: remonte!_
Ces derniers vers, hier _l'actualité_, aujourd'hui l'Histoire les
souligne d'une singulièrement émouvante coïncidence.
La fière race maorie n'a pas attendu nos conseils pour se résoudre à
l'héroïsme du suicide, et si elle ne remonte pas, littéralement, à la
Montagne du Sacrifice, si elle accepte le mode, plus moderne, de la
fusillade, c'est tout de même à la mort qu'elle va, pour l'amour de
son propre et national idéal, et c'est donc à ses Dieux qu'elle
retourne.
Tel, du moins, l'exemple de grandeur que donna au monde--mais la
presse là-dessus soigneusement fit le silence--la population de
Raïatéa, l'une des Iles-sous-le-vent.
Les spécialistes qui dirigent notre "expansion coloniale", ayant
décidé d'annexer à nos possessions océaniennes ce petit groupe d'îles,
usèrent d'abord, humainement, des moyens diplomatiques. Mais ils
commirent une lourde faute en confiant ce soin au nègre qui gouvernait
Tahiti, Lacascade.
Celui-ci envoya à Raïatéa un messager, qui réussit, par la ruse, à
amener sur la plage le chef de l'île, accompagné de chefs subalternes.
A peine étaient-ils en vue que, du navire de guerre qui attendait à
distance le résultat de cette première tentative, on dépêchait à terre
des embarcations armées, tandis que, sur le navire-même, on braquait
en sourdine les canons.
Les indigènes, qui ont la vue très perçante, conçurent de ces
manoeuvres quelque défiance, et se retirèrent en bon ordre. Les
troupes de débarquement furent reçues à coups de fusil et obligées de
retourner à bord au plus vite. Plusieurs matelots et un enseigne
expièrent la maladresse de Lacascade et de son messager.
A quelque temps de là, un des spécialistes dont nous parlions, M.
Chessé, s'étant fait fort de venir à bout des révoltés par la simple
persuasion, le gouvernement l'en crut. Cela coûta une centaine de
milliers de francs à la Colonie, capital dépensé en de nombreux envois
de messagers aux différents chefs insoumis et en une infinité de
petits cadeaux aux femmes indigènes: ballons rouges, boites à musique,
etc.
Ces moyens de séduction n'ayant produit aucun résultat, il fallut
recourir aux armes.
Le feu commença le 1er janvier 1897.
Il devait durer, les montagnes pouvant cacher les Maories pendant
longtemps.
--Pourquoi ne voulez-vous pas être, comme ceux de Tahiti, gouvernés
par les lois françaises?--demandait-on à un indigène quelques jours
avant l'action.
--Parce que nous ne sommes pas à vendre, parce que nous nous trouvons
très bien comme nous sommes, et parce que nous voulons rester nos
maîtres. Nous savons, du reste, par l'exemple de Tahiti précisément,
en quoi consistent les bienfaits de votre civilisation. A peine
installés, vous prenez tout, la terre et les femmes, et sous prétexte
d'ivrognerie, de vol, vous nous envoyez en prison pour nous donner,
sans doute, le goût des vertus dont vous parlez beaucoup et que vous
ne pratiquez pas. Et les amendes! et les papiers timbrés! et les
impôts! et les gendarmes! et les fonctionnaires!....
--Mais qu'espérez-vous?
--Rien. Nous savons que nous serons vaincus. Qu'importe! Si nous nous
rendions, les principaux de nos chefs seraient envoyés à Nouméa, au
bagne, et comme, pour un Maorie, la mort loin de la terre natale est
ignominieuse, nous préférons mourir chez nous. Ce n'est pas nous qui
avons provoqué les troubles, mais il n'y aura pas de repos durable
tant que Maories et Français seront côte à côte. Il faut donc nous
tuer tous. Vous n'aurez plus alors à vous disputer qu'entre vous. Pour
nous, nous n'avons d'autre recours que la fuite quotidienne dans la
montagne.
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