IV

Moi, maintenant vraiment Moi, franc d'exil et le fils adopté de la

Mère Délicieuse, je sais bien des choses,--et je sais comment il

convient d'honorer la Lune,--(après le Soleil, Dieu suprême et

l'essence inaltérable des Grands Dieux)--comment il convient de

peindre son image et de la sculpter, afin que les hommes aiment la

Déesse, la redoutent et lui rendent hommage.

Elle est diverse, mais belle également dans sa fureur et dans sa

tendresse.

Il faut célébrer d'abord Hina la Chasseresse: Hina du sang et de la

mort.

Dans la nuit effrayante des fourrés, où rampent les lianes

rousses,--Elle habite.

Le jour ne viole jamais cette retraite et nul bruit de la vie ne vibre

de là, nul bruit, même alors que la Déesse bondit, prend sa course et

s'emporte à travers les halliers. Elle est taciturne, et, sous ses

pieds cruels, la terre épouvantée se tait.

Si tu regardais longtemps au fond de l'ombre, Elle est là.

Tu verrais, à mesure que la clarté du ciel déserterait tes yeux, dans

la nuit des fourrés, la forme épouvantable et grandiose luire.

Une lumière propre émane d'Elle; d'une lumière inféconde, qui brille

sans produire de chaleur et qui n'éclaire que ses pas, dans la nuit

effrayante, dans la nuit des fourrés, Hina des Bois rayonne.

Regarde longtemps.

Elle est là:

_Furieuse, roulant du feu sous ses paupières, Et serrant de ses deux

lourdes mains de guerrière Contre son ventre qu'il déchire un

louveteau, Nue, avec ses cheveux pour somptueux manteau, Chaste, avec

sa chevelure voluptueuse, Hina des Bois, monstrueuse et majestueuse,

Ivre d'orgueil, de rage et de douleur, Hina La Chasseresse! Hina du

sang et de la mort!--L'effort tend ses nerfs, gonfle ses veines.

Farouche, Affreuse, le front bas, de l'écume à la bouche, Et les dents

longues qui broient à vide: mais vois Quel sublime incendie allument

dans les bois Les éclairs roux de sa profonde chevelure! Mais sur sa

gorge vois comme la ligne est pure De ses deux seins de femme, au

carnage étrangers, De ses deux seins de femme, harmonieux, légers, Et

qui jurent, Amour, que ta divine joie A sa source au coeur de cette

bête de proie!_

V

Fête à Hina la bienveillante et la bonne! Fête à Hina de la vie et de

l'amour!

Sous les ramures du manguier vaste qui masque l'ouverture de la grande

ravine--aux deux bords s'étage l'Ile, forêts et puis jardins et le

rivage--les jeunes hommes, aux doigts le vivo, se sont assis.

Au dessus, les hauts lieux menaçants tonnent, où Taaroa veille.

Par groupes, devant les jeunes hommes et là même où fut, splendeur de

nuit des temps, l'image en pierre sculptée, gigantesque, d'Hina,--par

groupes, immobiles, sans vêtements, le bronze de la peau luisant, et

les yeux, aux dernières lueurs du crépuscule,--se tiennent les jeunes

filles.

Et tous, en attente, les jeunes hommes, les jeunes filles, se taisent,

religieusement.

Soudain, au cri clair d'une voix de femme d'abord, que tôt poursuivent

les notes aiguës du vivo, les danseuses s'abandonnent au jeu

sacerdotal de la danse d'amour. Elles s'abandonnent, les danseuses, en

chantant, et la Déesse, qui se plait à leur hommage, les exalte, les

enivre du soir et de leur beauté.

Le rythme du vivo et des chants se précipite.

Une odorante chaleur humaine se mêle aux senteurs intenses des

cassolettes végétales exhalant leurs adieux aux ardeurs de la journée

finissante: on respire, âcre et forte, l'odeur de la vie, dans ce

cercle fermé, où la fête s'affole, lascif et mystique vertige, dans

cette atmosphère dangereuse d'un inabordable monde, où la fête

s'affole.

La fête s'affole! Les chants peu à peu ont cessé, et même les notes du

vivo. Mais la danse, fidèle au rythme progressif que tous entendent

dans le silence, mais la danse plus vite tourne, toujours plus vite

tourne, et les pieds qui volent et les seins qui tressautent gardent

une démente cadence. Dans le rire muet des bouches, dans le rire qui

s'oublie, qui s'éternise au pli des lèvres crispées, les dents larges

luisent plus vives que les prunelles. Une férocité sensuelle se trahit

aux appels des bras impérieusement tendus, aux lubriques essors

brusques des jambe,--tant qu'enfin, rapide, la nuit tombe, la nuit

pleine de soupirs et de cris.--

De telles nuits pourrait renaître le Passé, avec sa sauvagerie

féconde, avec ses Dieux réels qui sont nés de telles nuits, avec les

justes privilèges de la prostitution sainte et du délire héroïque.

Et j'en crois cette folie religieuse et cette fureur amoureuse: Hina

de l'amour et Hina de la mort sont bien la seule et la même Déesse,

monstre au mufle de fauve avec des seins de femme.

J'écoute mes pensées, dans la nuit maintenant pleine, maintenant

calme, en marchant sur le rivage, parmi l'air tout chargé encore

d'effluves humains et végétaux. Les fleurs sont mortes, foulées aux

pieds des amants. Je hume voluptueusement ce puissant arôme, ce

dictame concerté par la mort et l'amour.

Sans hâte, je regagne ma case. Déjà l'orient se colore, et, là haut,

comme une émeraude immense, la Forêt, dans une apothéose verte, brille

confusément de tous ses feuillages receleurs d'éternelles clartés,

jusqu'à mi-côte de l'Aroraï, la cime nue, solitaire, triste,--où

Taaroa veille.

Noa Noa(#11646) · 第 36 / 64 题