Moi, maintenant vraiment Moi, franc d'exil et le fils adopté de la
Mère Délicieuse, je sais bien des choses,--et je sais comment il
convient d'honorer la Lune,--(après le Soleil, Dieu suprême et
l'essence inaltérable des Grands Dieux)--comment il convient de
peindre son image et de la sculpter, afin que les hommes aiment la
Déesse, la redoutent et lui rendent hommage.
Elle est diverse, mais belle également dans sa fureur et dans sa
tendresse.
Il faut célébrer d'abord Hina la Chasseresse: Hina du sang et de la
mort.
Dans la nuit effrayante des fourrés, où rampent les lianes
rousses,--Elle habite.
Le jour ne viole jamais cette retraite et nul bruit de la vie ne vibre
de là, nul bruit, même alors que la Déesse bondit, prend sa course et
s'emporte à travers les halliers. Elle est taciturne, et, sous ses
pieds cruels, la terre épouvantée se tait.
Si tu regardais longtemps au fond de l'ombre, Elle est là.
Tu verrais, à mesure que la clarté du ciel déserterait tes yeux, dans
la nuit des fourrés, la forme épouvantable et grandiose luire.
Une lumière propre émane d'Elle; d'une lumière inféconde, qui brille
sans produire de chaleur et qui n'éclaire que ses pas, dans la nuit
effrayante, dans la nuit des fourrés, Hina des Bois rayonne.
Regarde longtemps.
Elle est là:
_Furieuse, roulant du feu sous ses paupières, Et serrant de ses deux
lourdes mains de guerrière Contre son ventre qu'il déchire un
louveteau, Nue, avec ses cheveux pour somptueux manteau, Chaste, avec
sa chevelure voluptueuse, Hina des Bois, monstrueuse et majestueuse,
Ivre d'orgueil, de rage et de douleur, Hina La Chasseresse! Hina du
sang et de la mort!--L'effort tend ses nerfs, gonfle ses veines.
Farouche, Affreuse, le front bas, de l'écume à la bouche, Et les dents
longues qui broient à vide: mais vois Quel sublime incendie allument
dans les bois Les éclairs roux de sa profonde chevelure! Mais sur sa
gorge vois comme la ligne est pure De ses deux seins de femme, au
carnage étrangers, De ses deux seins de femme, harmonieux, légers, Et
qui jurent, Amour, que ta divine joie A sa source au coeur de cette
bête de proie!_
V
Fête à Hina la bienveillante et la bonne! Fête à Hina de la vie et de
l'amour!
Sous les ramures du manguier vaste qui masque l'ouverture de la grande
ravine--aux deux bords s'étage l'Ile, forêts et puis jardins et le
rivage--les jeunes hommes, aux doigts le vivo, se sont assis.
Au dessus, les hauts lieux menaçants tonnent, où Taaroa veille.
Par groupes, devant les jeunes hommes et là même où fut, splendeur de
nuit des temps, l'image en pierre sculptée, gigantesque, d'Hina,--par
groupes, immobiles, sans vêtements, le bronze de la peau luisant, et
les yeux, aux dernières lueurs du crépuscule,--se tiennent les jeunes
filles.
Et tous, en attente, les jeunes hommes, les jeunes filles, se taisent,
religieusement.
Soudain, au cri clair d'une voix de femme d'abord, que tôt poursuivent
les notes aiguës du vivo, les danseuses s'abandonnent au jeu
sacerdotal de la danse d'amour. Elles s'abandonnent, les danseuses, en
chantant, et la Déesse, qui se plait à leur hommage, les exalte, les
enivre du soir et de leur beauté.
Le rythme du vivo et des chants se précipite.
Une odorante chaleur humaine se mêle aux senteurs intenses des
cassolettes végétales exhalant leurs adieux aux ardeurs de la journée
finissante: on respire, âcre et forte, l'odeur de la vie, dans ce
cercle fermé, où la fête s'affole, lascif et mystique vertige, dans
cette atmosphère dangereuse d'un inabordable monde, où la fête
s'affole.
La fête s'affole! Les chants peu à peu ont cessé, et même les notes du
vivo. Mais la danse, fidèle au rythme progressif que tous entendent
dans le silence, mais la danse plus vite tourne, toujours plus vite
tourne, et les pieds qui volent et les seins qui tressautent gardent
une démente cadence. Dans le rire muet des bouches, dans le rire qui
s'oublie, qui s'éternise au pli des lèvres crispées, les dents larges
luisent plus vives que les prunelles. Une férocité sensuelle se trahit
aux appels des bras impérieusement tendus, aux lubriques essors
brusques des jambe,--tant qu'enfin, rapide, la nuit tombe, la nuit
pleine de soupirs et de cris.--
De telles nuits pourrait renaître le Passé, avec sa sauvagerie
féconde, avec ses Dieux réels qui sont nés de telles nuits, avec les
justes privilèges de la prostitution sainte et du délire héroïque.
Et j'en crois cette folie religieuse et cette fureur amoureuse: Hina
de l'amour et Hina de la mort sont bien la seule et la même Déesse,
monstre au mufle de fauve avec des seins de femme.
J'écoute mes pensées, dans la nuit maintenant pleine, maintenant
calme, en marchant sur le rivage, parmi l'air tout chargé encore
d'effluves humains et végétaux. Les fleurs sont mortes, foulées aux
pieds des amants. Je hume voluptueusement ce puissant arôme, ce
dictame concerté par la mort et l'amour.
Sans hâte, je regagne ma case. Déjà l'orient se colore, et, là haut,
comme une émeraude immense, la Forêt, dans une apothéose verte, brille
confusément de tous ses feuillages receleurs d'éternelles clartés,
jusqu'à mi-côte de l'Aroraï, la cime nue, solitaire, triste,--où
Taaroa veille.