NAVÉ NAVÉ FÉNUA [Terre délicieuse.]

I

Dans cette âme peu à peu dégagée de solennelles erreurs sous l'afflux

des joies, divines d'être, par la constance de leurs changements qui

suivent l'heure, toujours les mêmes, la lumière s'est faite et la

simplicité. Et d'un progrès ininterrompu je m'élève jusqu'à ma vérité

intime: déjà je l'entrevois, et c'est celle de l'absolu.--Ainsi, d'un

geste large de rames, puis d'ailes, d'élément en élément plus fluides,

ainsi, avec une lenteur ample, ainsi retourner à l'infini, et vers lui

d'abord franchir l'ombre, puis s'éclairer et puis luire de lui,

jusque'enfin la minute où le temps, brusquant la tangence, s'abîmera,

simplifié, dans l'immense, et laissera la parcelle lumineuse regagner

le foyer primitif.

Ou bien au bord de la mer, ou bien sous les premières ramures de la

forêt, je m'assieds, seul parfois, plus souvent près de moi celle dont

les jambes fortes et lisses sont comme les jeunes troncs de deux

cocotiers vigoureux, celle dont les lèvres savent les noms des Dieux,

le mien et rire,--et nous vivons, dans la lumière, simplement.

Quand elle est sérieuse, quand on me croirait songeur,--en effet, nous

réfléchissons, tous deux: moi (comme jadis sur les flots du voyage,

mais avec une joie que j'ignorais alors) la lumière du soleil; elle,

le rayonnement dont il emplit mes yeux. Notre simplicité s'épanouit

dans la lumière. Elle nous dit tout ce qu'il importe de connaître, au

présent.

Pourtant il nous arrive de frissonner, quand nous sentons que nos âmes

viennent d'être visitées par le reflet d'un Secret perdu, d'un des

suprêmes secrets que possédaient les aïeux de Téhura: plus près que

nous du Grand Coeur, ils ignoraient tout de ce que nous savons. Car le

Soleil, par delà les laborieuses et mal sûres opérations de la raison,

aux aïeux de Téhura révélait le mystère et le motif de vivre. A nous

il enseigne, en nous il éveille la vie seulement, lumineuse et simple.

Au moins, c'est la vraie! l'horizontal domaine de l'instant où je

m'agite, dans ma chair heureuse et dans mon esprit ébloui. A me

contenter de ce domaine et à bien jouir de lui, je mériterai

d'atteindre une station plus haute, horizontale elle aussi, et, de

stations en stations, ascendantes toutes et chacune horizontale, à

l'infini où sont tous les secrets je retournerai.

De ce sommet de la Terre Délicieuse, que j'ai pitié, quand ces

ressouvenirs m'importunent, aux compliqués soucis d'avenir où se

fatigue l'importance citadine et d'Europe, sans éclat, que celui,

morne, du métal, sans richesse, que celle-là, creuse, et la rime des

monnaies, vile fanfare de temps qui passe, de temps passé, sans que

rien, hors cette ritournelle, ait marqué l'affre ou le délice du

passage. Comme elle a perdu le sens de l'éternité, l'Europe ignore le

présent. L'activité des hommes s'y consume dans la préoccupation de

l'insaisissable demain, et, quand ils ont un peu de répit, le passé,

qu'ils n'ont pas vécu sous les seules espèces vitales du présent,

ressuscite, aigri de rancunes, dans leur pensée brûlée de regrets.

Regrets et remords, espoirs et désirs: ils furent et ils seront. Ils

ne sont jamais.

Moi, maintenant, dans la Terre Délicieuse, vraiment Moi maintenant, je

vénère les menues péripéties quotidiennes et leur signification

profonde. Avec simplicité je jouis de la lumière pendant qu'elle

brille. Moi, maintenant, je sais vivre.

Non pas le jugement des autres m'intéresse, ni eux le mien: mais

vois-tu l'ombre balancée du tamaris sur le seuil de ma case? Qu'il est

heureux et beau! Qu'il est riche! Qu'il est généreux! Comme il partage

la joie qu'il me donne!

Non pas ce que je ferai, ce soir, ni l'échéance de demain; non plus

les fameuses Questions proposées à l'inquiétude publique.--Je regarde

un sein de femme, je l'admire et j'y trouve de graves enseignements,

je l'écoute, et docile j'obéis, s'il commande.

Et je sais de même quelle science émane d'une tête tremblante de

vieillard et de la bouche fraîche d'un enfant qui rit.

Et je sais que cette science est toute la science, tout l'art et toute

la vie.

Par elle, on comprend ce qui est, on aime ce qui est: l'enfant, dans

l'enfant. Pourquoi l'homme futur?

Par elle, on touche à l'éternel, qui n'a pas d'avenir,--et par cette

science de joie et d'amour qui fleurit dans tes jardins, ô Terre

Délicieuse, j'ai connu le bonheur et je me suis guéri du mal

occidental d'espérer.

Noa Noa(#11646) · 第 32 / 64 题