_Dans la plaine et les monts, dans la mer et les îles, Et bien loin au
fond des sept lieux dans l'au delà, Quand sur sa base enfin le géant
oscilla, Un cri vibra de joie et d'attente fébriles;
Et quand, laissant dans l'air l'écho râlé d'un glas, Il accabla le sol
de sa grandeur stérile, La tempête fondit sur le mort et de mille
Promptes flèches de foudre et de sang le cribla:
Cependant que du tronc fuyait la foule affreuse Des démons expirants
dont les voix douloureuses Clamaient vers la clarté:--Le Dieu Pan est
vivant!
Et que du pied de l'Arbre une source soudaine Jaillissait, radieuse,
amoureuse, sereine, Et déjà s'y mirait l'or du soleil levant._
V
_Source cimmérienne! Eau lustrale! Eau divine! Source de vérité, ton
éclat m'illumine. Source de volupté, tes conseils sont les vrais. Je
t'écoute et ta voix m'enseigne les Secrets, Source mystérieuse, eau
divine, eau lustrale!
Voici que sur tes bords l'antique pastorale Refleurit, libre et calme
et gaie.--O je boirai Pour purifier mon coeur à ton flot sacré! Ta
fraîcheur sur mon front, sur mes mains sur mes lèvres. Pour les guérir
du feu des maléfiques fièvres! Ta fraîcheur sur mes yeux afin qu'ils
puissent voir La vie ancienne réfléchie en ton miroir, La vie humaine
au soleil jeune épanouie, La vie heureuse, la vie humaine, la Vie!
Voici.--Par groupes et par couples, librement, Groupes rieurs, couples
graves, d'amis, d'amants, Foulant de pas égaux et lents l'herbe
odorante. Ils vont, foyers vivants de lumière vibrante, Et
fastueusement vêtus de seul soleil, A la source, qui rit son frais
rire vermeil Et s'enivre d'être claire comme la joie, Baigner leurs
corps où l'or pourpré du sang flamboie.
Et l'aurore médite au front du Dieu pensif, Solidement assis dans son
orgueil massif, Majestueux monceau de siècles et de pierres Qui dresse
à l'horizon son horreur familière Pour rappeler à l'homme aisément
oublieux Qu'il se souvienne de faire leur part aux Dieux Et leur offre
à cueillir la fleur de son extase. Car cette ardeur inextinguible qui
l'embrase Lui vient d'eux et vers eux doit retrouver son cours Selon
la loi de bienfaisante parabole Qui régit les destins, les amours et
les jours. Ainsi l'aurore sur le front dur de l'idole Inscrit en s'y
jouant l'éternelle leçon:--Si de ton propre sang libéral échanson Tu
nous le verses dans la coupe de tes veines Le vin débordera toujours
la coupe pleine Et ta gloire sera le prix de ta vertu; Il tarira dans
ton coeur avare si tu Refuses de payer la rançon légitime.
Et soudain--gloire à toi, radieuse victime!--Des orbites du Dieu un
éclair jaillissant Rouge frappe à la tête et couronne de sang Un jeune
homme, entre tous le plus beau. Il frissonne Dans la lumière divine
qui l'environne, Il se lève, et tous voient de son front, de son coeur
Rayonner les traits du soleil intérieur Qui dans l'intime orgueil du
juste le désigne Avant qu'un Dieu le montre et le proclame digne.
Et de la tête éblouissante du Témoin, Sur la plaine et la mer et les
îles, au loin, Jusqu'au fond des sept cieux tumultueux naguère, A
l'infini se propage l'âme en lumière Qui demain hors du nombre et du
temps vibrera Dans le midi profond des yeux de Taora. Et tous les
vivants sur cette grande figure Admirent la splendeur de leur gloire
future, Et la nécessité heureuse de la mort Exalte la joie et l'amour
au coeur des forts. L'élu est acclamé, l'idole est saluée. Puis une
extase tendre et du ciel influée Jette aux bras des amants les amantes
tandis Que l'âme élémentaire de ce paradis, La Fontaine Voluptueuse et
Véridique Chante aux Dieux réjouis son sublime cantique.
Iméné! C'est partout l'odeur et la couleur Du sang! C'est partout la
beauté du sang vainqueur! C'est lui qu'on voit, c'est lui qu'on sent,
c'est lui qu'on touche, C'est lui qui rit dans les blessures et les
bouches, Impatient d'agir, empressé de s'offrir, Ivre de sacrifice
autant que de plaisir, Et ses effluves font sur la nature comme Un
rideau d'or roux qu'elle tient des mains de l'homme. C'est partout la
chaleur du sang qui fuse et luit! Il arrose la terre et saigne dans
les fruits. Il décore la mer et c'est lui qui s'allume Aux roses des
coraux, épanouis d'écume. Et son odeur, avec la sieste, avec le soir,
De la fontaine où les femmes viennent s'asseoir, Dénouant les plis
frais de l'onde sur leurs hanches, S'exhale et largement dans la brise
s'épanche Et se mêle au senteurs amères du santal._