Je devinai: "Es-tu satisfait?"

Ce fut, entre ces sauvages et moi, le commencement de l'apprivoisement

réciproque.

"Sauvages!" Ce mot me venait inévitablement aux lèvres, quand je

considérais ces êtres noirs, aux dents de cannibales. Déjà, pourtant,

j'entrevoyais leur grâce réelle, étrange... Cette petite tête brune

aux yeux placides, contre terre, sous des touffes de larges feuilles

de giromon, ce petit enfant qui m'étudiait à mon insu, un matin, et

qui s'enfuit quand mon regard rencontra le sien...

Ainsi qu'eux pour moi, j'étais pour eux un objet d'observation, un

motif d'étonnement: l'inconnu de tous, l'ignorant de tout. Car je ne

savais ni la langue, ni les usages, ni même l'industrie la plus

initiale, la plus nécessaire.--Comme chacun d'eux pour moi, j'étais

pour chacun d'eux un sauvage.

Et, d'eux et de moi, qui avait tort?

J'essayais de travailler: notes et croquis de toutes sortes.

Mais le paysage, avec ses couleurs franches, violentes, m'éblouissait,

m'aveuglait. J'étais toujours incertain, je cherchais, je cherchais...

C'était si simple, pourtant, de peindre comme je voyais, de mettre,

sans tant de calcul, un rouge près d'un bleu! Dans les ruisseaux, au

bord de la mer, des formes dorées m'enchantaient: pourquoi hésitais-je

à faire couler sur ma toile toute cette joie de soleil?

Ah! vieilles routines d'Europe! timidités d'expression de races

dégénérées!

Pour m'initier au caractère si particulier d'un visage tahitien, je

désirais depuis longtemps faire le portrait d'une de mes voisines, une

jeune femme de pure extraction tahitienne.

Un jour, elle s'enhardit jusqu'à venir voir dans ma case des

photographies de tableaux, dont j'avais tapissé un des murs de ma

chambre. Elle regarda longuement, avec un intérêt tout spécial,

_l'Olympia_.

--Qu'en penses-tu? lui dis-je. (J'avais appris quelques mots de

tahitien, depuis deux mois que je ne parlais plus le français.)

Ma voisine me répondit:

--Elle est très belle.

Je souris à cette réflexion et j'en fus ému. Avait-elle donc le sens

du beau? Mais que diraient d'elle les professeurs de l'Ecole des

Beaux-Arts!

Elle ajouta tout à coup, après ce silence sensible qui préside à la

déduction des pensées:

--C'est ta femme?

--Oui.

Je fis ce mensonge! Moi, le _tané de la belle Olympia_!

Pendant qu'elle examinait curieusement quelques compositions

religieuses des Primitifs italiens, je me hâtai, sans qu'elle me vit,

d'esquisser son portrait.

Elle s'en aperçut, fit une moue fâchée, dit nettement:

--_Aïta_ (non)!

et se sauva.

Une heure après, elle était revenue, vêtue d'une belle robe, le tiaré

à l'oreille.--Coquetterie? Le plaisir de céder, parce qu'on le veut,

après avoir résisté? Ou le simple attrait, universel, du fruit

défendu, se le fût-on interdit soi-même? Ou, plus simple encore, le

caprice, sans autre mobile, le pur caprice dont les Maories sont si

coutumières?

Je me mis sans retard au travail, sans retard et avec fièvre. J'avais

conscience que mon examen de peintre comportait comme une prise de

possession physique et morale du modèle, comme une sollicitation

tacite, pressante, irrésistible.

Elle était peu jolie, selon nos règles d'esthétique.

Elle était belle.

Tous ses traits concertaient une harmonie raphaëllique par la

rencontre des courbes, et sa bouche avait été modelée par un sculpteur

qui sait mettre dans une seule ligne en mouvement toute la joie et

toute la souffrance, mêlées.

Je travaillais en hâte, me doutant bien que cette volonté n'était pas

fixe, en hâte et passionnément. Je frémissais de lire dans ces grands

yeux tant de choses: la peur et le désir de l'inconnu; la mélancolie

de l'amertume, expérimentée, qui est au fond du plaisir; et le

sentiment d'une maîtrise de soi, _involontaire et souveraine_. De tels

êtres, s'ils se donnent, semblent nous céder: c'est à eux-mêmes qu'ils

cèdent. En eux réside une force contenue de surhumaine--ou peut-être

de divinement animale essence.

* * * * *

Maintenant, je travaillais plus librement, mieux.

Mais ma solitude m'était à charge.

Je voyais bien des jeunes femmes, dans le district, bien des jeunes

filles à l'oeil tranquille, de pures Tahitiennes, et quelqu'une

d'entre elles eût volontiers peut-être partagé ma vie.--Je n'osais les

aborder. Elles m'intimidaient vraiment, avec leur regard assuré, la

dignité de leur maintien, la fierté de leur allure.

Toutes, pourtant, veulent être "prise", prises littéralement (_maü_,

saisir), brutalement, sans un mot. Toutes ont le désir latent du viol:

c'est par cet acte d'autorité du mâle, qui laisse à la volonté féminine sa

pleine irresponsabilité--car, ainsi, elle n'a pas consenti--que l'amour

durable doit commencer. Il se pourrait qu'il y eût un grand sens, au fond

de cette violence, d'abord si révoltante. Il se pourrait aussi qu'elle eût

son charme, sauvage. Et j'y rêvais bien; mais je n'osais.

Et puis, on disait de plusieurs qu'elles étaient malades, malades de

ce mal que les Européens apportent aux sauvages comme un premier

degré, sans doute, d'initiation à la vie civilisée..

Et quand les vieillards me disaient, en me montrant l'une d'elles:

--_Maü téra_ (prends celle-ci), je ne me sentais ni l'audace ni la

confiance nécessaires.

Je fis savoir à Titi que je la recevrais avec plaisir.

Elle vint aussitôt.

L'essai me réussit mal, et je pus apprécier, à l'ennui que j'éprouvai

dans la compagnie de cette femme habituée au luxe banal des

fonctionnaires, quels réels progrès j'avais faits déjà dans la bonne

Sauvagerie.

Au bout de quelques semaines, nous nous séparâmes pour toujours, Titi

et moi.

De nouveau, seul.

Noa Noa(#11646) · 第 11 / 64 题