XXIV

Dès qu'il fut seul, en effet, le docteur se jeta sur son lit, mais le

sommeil ne vint pas.

Jamais il n'avait été si vivement intrigué. Il lui semblait que ce crime

était le dénoûment de quelque prodigieux mystère d'iniquité, et

précisément parce qu'il avait, croyait-il, soulevé un coin du voile, il

brûlait de l'écarter tout à fait.

--Pourquoi, se disait-il, pourquoi ce gredin que nous tenons ne

serait-il pas l'auteur des deux tentatives qui ont échoué... Cette

présomption n'a rien qui répugne à l'esprit. Après l'avoir enrôlé, on

aura sollicité et obtenu son embarquement sur _la Conquête_, et il sera

parti en se disant que ce serait bien le diable si pendant une longue

traversée ou dans un pays comme celui-ci, il ne trouverait pas

l'occasion de gagner son argent sans courir aucun risque...

Le résultat de cette impatience inquiète fut que dès neuf heures du

matin le chirurgien-major se présentait chez le procureur impérial.

Il lui exposa fort nettement l'affaire, ses soupçons et ses espérances,

et une heure plus tard il traversait la ville, pour se rendre à la

prison, accompagné d'un juge d'instruction et de son greffier.

--Comment va l'homme que des matelots vous ont amené hier? demanda-t-il

tout d'abord au geôlier.

--Mal, monsieur; il n'a pas voulu manger.

--Qu'a-t-il dit quand on vous l'a remis?

--Rien... Il était comme hébété.

--Vous n'avez pas essayé de le faire causer?...

--Dame... si, un petit peu... Il m'a répondu qu'il venait de faire un

malheur, qu'il était désespéré, qu'il voudrait être mort...

Le juge adressa un regard au docteur, comme pour lui dire: «C'est bien

là l'homme que vous m'aviez annoncé...» Puis, se retournant vers le

geôlier:

--Conduisez-nous près du prisonnier, commanda-t-il.

C'est dans une cellule du premier étage, fort étroite, mais propre, que

le meurtrier avait été enfermé.

Lorsqu'on y pénétra, il était assis sur son lit, les talons appuyés sur

les barres, le menton dans la paume de ses mains.

Apercevant le docteur, il se dressa brusquement, et les bras étendus en

avant, les yeux roulant égarés dans leur orbite, il s'écria:

--L'officier est mort!...

--Non, répondit le chirurgien; non, rassurez-vous, sa blessure est

grave, mais avant quinze jours il sera sur pied...

Ce fut comme un coup de marteau sur le front du meurtrier... Il blêmit,

sa bouche eut une contraction nerveuse et il trembla sur ses jarrets...

Cependant, il dompta vite cette défaillance de la chair, et se laissant

tomber à genoux, les mains jointes, d'un mouvement mélodramatique:

--Je ne suis donc pas un meurtrier!... murmura-t-il... ô mon Dieu! je

vous rends grâce!...

Et ses lèvres remuèrent comme s'il eût balbutié une fervente prière.

L'hypocrisie la plus basse était évidente, car le regard démentait les

paroles et la voix. Pourtant le juge parut dupe.

--Voilà qui annonce de bons sentiments, prononça-t-il. Maintenant,

relevez-vous et répondez-moi... Comment vous appelez-vous?...

--Evariste Crochard, dit Bagnolet...

--Quel âge avez-vous?

--Trente-cinq ans.

--Où êtes-vous né?...

--A Bagnolet, près Paris, Seine... Même, c'est pour cela que les amis...

--Assez. Quelle est votre profession?

Le meurtrier hésita. Ce que voyant, le juge ajouta:

--Dans votre intérêt, je vous engage à ne pas mentir... La vérité

finirait toujours par être découverte, et votre situation serait

singulièrement aggravée... Répondez donc sans détour...

--Eh bien!... je suis graveur sur métaux... mais j'ai servi... j'ai fait

un congé dans l'infanterie de marine.

--Qu'êtes-vous venu faire en Cochinchine?

--Travailler de mon état... Je m'ennuyais à Paris, la gravure chômait,

quand je rencontre un ami qui me conte que le gouvernement demande de

bons ouvriers pour les colonies...

--Comment se nomme cet ami?...

Une fugitive rougeur colora les pommettes du meurtrier, et d'une voix

altérée:

--J'ai oublié son nom!... fit-il vivement.

Le juge, sans qu'il y parût, avait redoublé d'attention.

--Voilà, prononça-t-il froidement, un manque de mémoire très-fâcheux...

Voyons, faites un effort, cherchez...

--Je me connais, ce n'est pas la peine...

--Soit... Mais vous devez vous rappeler la profession de cet ami qui

savait si bien que les bras manquaient en Cochinchine... Quelle était sa

profession?

Le meurtrier, cette fois, devint cramoisi de colère, et avec une

violence extraordinaire:

--Est-ce que je sais, moi! s'écria-t-il... D'ailleurs, que font à mon

affaire le nom et l'état de cet individu!... J'ai su par lui qu'on

demandait des ouvriers... Je me suis présenté au ministère de la marine,

on m'a engagé et me voilà...

Debout dans un des angles de la cellule, le vieux chirurgien-major ne

perdait pas un tressaillement des muscles du meurtrier.

Et il avait peine à se tenir de se frotter les mains, tant il était

émerveillé de la froide habileté du magistrat à recueillir ces indices

légers dont la réunion, à la fin d'une instruction bien conduite, forme

pour le ministère public un faisceau de preuves accablantes.

Le juge, cependant, du même air impassible, poursuivait:

--Abandonnons donc cette question, puisqu'elle vous irrite si fort, et

arrivons à votre séjour ici... Comment et de quoi avez-vous vécu depuis

que vous êtes à Saïgon?

--De mon travail, donc! J'ai des bras et je ne suis pas un fainéant...

--Ainsi vous avez trouvé à utiliser votre talent de graveur sur

métaux?...

--Non.

--Cependant, d'après votre réponse...

Evariste Crochard, dit Bagnolet, dissimula mal un geste d'impatience.

--Si vous ne voulez pas me laisser causer, interrompit-il insolemment,

ce n'est pas la peine de me questionner.

Le magistrat ne sourcilla pas.

--Oh!... causez à votre aise, fit-il froidement, j'ai le temps de vous

écouter.

--Pour lors donc, dès le lendemain de mon débarquement, le propriétaire

du Café de Paris, M. Farinol, m'a proposé une place de garçon de

salle... Naturellement, j'ai accepté, et je suis resté chez lui un an...

Maintenant, je sers la table de l'hôtel de France, tenu par M. Roy...

On peut faire venir mes deux patrons, ils diront s'ils ont eu à se

plaindre de moi.

--On les entendra, certainement... Et où logez-vous?

--A l'hôtel de France, comme de juste, chez mon patron.

Décidément, le visage du juge devenait d'une bienveillance rassurante.

--Et sont-ce là de bonnes places, interrogea-t-il, que ces places de

garçon de café ou de restaurant, dans les colonies?

--Mais oui, assez.

--On y gagne de l'argent, alors?

--Dame, c'est selon. Parfois ça va, d'autres fois ça ne va pas. Il y a

des saisons...

--C'est ainsi de tout... Mais précisons mieux. Depuis dix-huit mois que

vous êtes à Saïgon, avez-vous fait quelques économies?

Le meurtrier demeura béant et troublé, comme s'il eût senti tout à coup

que la bonhomie du magistrat l'avait attiré sur un terrain glissant et

dangereux.

--Si j'ai mis quelque sous de côté, répondit-il évasivement, ce n'est

pas la peine d'en parler.

--Au contraire, parlons-en... Combien environ avez-vous amassé?

Les regards de Bagnolet, le rictus qui contractait sa bouche, disaient

quelles rages intérieures dissimulait son calme.

--Je ne sais pas! dit-il brusquement.

Admirable de vérité fut le mouvement de surprise du juge.

--Quoi! prononça-t-il, vous ignorez le chiffre de vos épargnes? C'est

absolument invraisemblable. Quand on amasse sou à sou de quoi vivre dans

ses vieux jours, on sait son compte...

--Eh bien! mettez que je n'ai rien économisé du tout!...

--Comme vous voudrez... Seulement il est de mon devoir de vous montrer

la portée de votre déclaration. Vous affirmez n'avoir pas d'argent de

côté, n'est-ce pas? Que répondrez-vous si en opérant une perquisition

chez vous on y découvre une certaine somme?

--On ne l'y découvrira pas.

--Tant mieux pour vous, car désormais ce serait une terrible charge...

--Faites chercher...

--On cherche en ce moment même, et non seulement dans votre chambre,

mais ailleurs... On saura si vous n'avez pas placé de l'argent, si vous

n'avez pas des valeurs en dépôt chez quelqu'une de vos connaissances.

--Je puis avoir apporté de France un certain capital...

--Non, car vous venez de déclarer que vous viviez péniblement à Paris,

et que «la gravure chômait...»

Si terrible fut le mouvement de Crochard, dit Bagnolet, que le

chirurgien crut qu'il allait se précipiter sur le juge... C'est qu'il se

sentait enveloppé comme d'un filet dont les mailles de plus en plus se

resserraient par toutes ces questions si inoffensives en apparence, et

dont cependant la précision ne lui permettait aucun faux-fuyant.

--Répondez-moi d'un seul mot, insista le juge... Avez-vous apporté de

l'argent de France, oui ou non?...

Le meurtrier se dressa, ses lèvres s'entr'ouvrirent pour une

imprécation; mais, se maîtrisant, il se rassit, et avec un éclat de rire

farouche:

--Vous voudriez «m'entortiller,» n'est-ce pas, et me faire me couper...

Heureusement, j'y vois clair, je ne réponds plus!...

--C'est-à-dire que vous voulez vous consulter... Prenez garde!... Il

n'est pas besoin de réflexions pour confesser la vérité...

Et le meurtrier s'obstinant à se taire, après une minute, le juge

reprit:

--Vous savez ce dont on vous accuse?... On soupçonne que c'est avec

l'intention de lui donner la mort que vous avez tiré sur le lieutenant

Champcey.

--C'est un mensonge abominable!...

--Vous le dites, du moins... Comment avez-vous su que les officiers de

_la Conquête_ avaient organisé une grande battue?...

--Je l'avais entendu dire à la table d'hôte.

--Et vous avez abandonné votre service pour vous rendre à cette chasse,

à une douzaine de lieues de Saïgon... C'est au moins singulier!

--Non, parce que j'aime beaucoup la chasse, et ensuite, je me disais que

si je rapportais une certaine quantité de gibier, je le vendrais

très-bien...

--Et vous en auriez ajouté le prix à vos économies, n'est-ce pas?...

Sous la pointe de cette ironie, Crochard, dit Bagnolet, tressaillit de

tout son corps, comme s'il eût été cinglé d'un coup de fouet.

Mais, comme il ne soufflait mot:

--Expliquez-nous, dit le juge, comment les choses se sont passées.

Sur ce terrain, le meurtrier se sentait maître de lui, ayant eu le temps

de se préparer, et avec une exactitude qui faisait honneur à sa mémoire,

ou à sa véracité, il raconta ce qu'il avait déjà raconté au docteur, sur

le théâtre et sur le moment même de la catastrophe. Ajoutant toutefois

ce détail, que s'il s'était caché aussitôt le malheur arrivé, c'est

qu'il n'avait que trop prévu à quelles accusations terribles

l'exposerait sa maladresse.

Et à mesure qu'il parlait, se pénétrant de la vraisemblance de son

récit, il reprenait l'assurance, l'impudence plutôt qui semblait faire

le fond de son caractère.

--Connaissez-vous l'officier que vous avez blessé? lui demanda le juge

quand il eut achevé.

--Naturellement, puisque j'ai fait la traversée avec lui. C'est le

lieutenant Champcey.

--Avez-vous eu à vous plaindre de lui?

--Jamais...

Et d'un accent d'amertume et de ressentiment:

--Quels rapports voulez-vous qu'ait eus un pauvre diable comme moi avec

un gros personnage tel que lui? Est-ce qu'il aurait seulement daigné me

regarder? Est-ce que j'aurais osé lui adresser la parole? Si je le

connais, c'est pour l'avoir vu de loin se promener sur l'arrière avec

les autres officiers, un cigare à la bouche, après un bon repas, pendant

que nous autres à l'avant nous mangions notre morue et nous nous

cassions les dents sur du biscuit moisi.

--Ainsi, vous n'aviez contre lui aucun motif de haine.

--Aucun, pas plus que contre les autres.

Assis sur un méchant escabeau, son carton sur les genoux, son écritoire

de corne à la main, le greffier, d'une plume rapide, écrivait les

demandes et les réponses; le juge lui fit signe que c'était fini, et

s'adressant au meurtrier:

--En voici assez pour aujourd'hui, dit-il. Je dois vous déclarer que je

me vois obligé de changer en mandat de dépôt le mandat d'arrêt décerné

contre vous...

--C'est-à-dire que vous allez me retenir prisonnier...

--Oui, jusqu'à ce que la justice sache si vous êtes coupable d'un

assassinat ou d'un homicide par imprudence...

Comme s'il eût prévu cette conclusion, Crochard, dit Bagnolet, haussa

les épaules et d'une voix enrouée:

--En ce cas, dit-il, je salirai plus d'une paire de draps ici, vu que si

j'avais été assez canaille pour comploter un assassinat, je n'aurais pas

été assez bête pour aller le dire.

--Qui sait!... fit le juge, certaines preuves valent un aveu.

Et se retournant vers son greffier:

--Lisez au prévenu son interrogatoire, ajouta-t-il.

L'instant d'après, cette formalité remplie, le juge et le vieux

chirurgien quittaient la prison. Le magistrat était devenu excessivement

grave:

--Vous aviez raison, docteur, prononça-t-il, cet homme est un

assassin... Le soi-disant ami dont il n'a pu dire le nom, n'est autre

que le misérable qui l'a envoyé ici pour tuer M. Champcey... Sa fureur

quand je lui ai parlé de ses économies prouve qu'il a reçu pour son

crime une forte somme qu'il a cachée quelque part.

Et comme le chirurgien objectait qu'il eût peut-être dû pousser

l'interrogatoire:

--Je m'en serais bien gardé, répondit-il. Ce n'est que par un coup

inattendu que je puis lui arracher le nom du lâche scélérat dont il est

l'instrument... Et je le lui arracherai, ce nom, si M. Champcey se

rétablit et consent à me donner un seul renseignement... Ainsi, docteur,

soignez bien votre blessé...

Recommander Daniel au chirurgien-major était au moins superflu.

Si le vieil original, comme on disait à bord de _la Conquête_, était

impitoyable pour les carottiers qui essayaient de lui attraper une

exemption de service, il avait pour ses malades des tendresses qui

allaient croissant en raison directe de la gravité de leur état.

Entre un amiral simplement indisposé et le dernier mousse de la flotte

dangereusement blessé, il n'eût pas hésité. Sans façons, il eût campé là

M. l'amiral pour courir au mousse. Originalité plus rare qu'on ne

pourrait croire.

Il eût donc suffi que Daniel fût en grand péril pour lui être cher.

Mais il y avait autre chose encore. De même que tous ceux qui avaient

navigué avec le lieutenant Champcey, le docteur avait pour sa personne

une vive sympathie et pour son caractère une sorte d'admiration. Enfin,

il savait en possession de son blessé le mot d'une énigme de

scélératesse qui le préoccupait extraordinairement.

Malheureusement, la situation de Daniel était de celles qui

déconcertent la science et où il n'y a rien à espérer que du temps, de

la nature et de la constitution.

Essayer de l'interroger eût été folie, car le délire ne le quittait pas.

Par moments, il se croyait à bord de sa chaloupe, au milieu des marais

du Cambodge, mais le plus souvent il s'imaginait lutter contre des

ennemis acharnés à sa perte. Et sans cesse les noms de Sarah Brandon, de

Thomas Elgin et de mistress Brian revenaient sur ses lèvres, mêlés

d'imprécations et de menaces terribles.

Et pendant vingt jours il en fut ainsi.

Et pendant vingt jours et vingt nuits, on put voir, penché sur le lit du

blessé, épiant chacun de ses tressaillements, «son matelot,» ce Baptiste

Lefloch qui avait arrêté le meurtrier.

Une de ces braves Filles de la Sagesse, qu'enflamme le génie de la

charité, et qu'on rencontre sur tous les points du globe, partout où il

y a un malade à soigner, eût été moins patiente, moins attentive, moins

ingénieuse que le rude marin.

Il avait retiré ses souliers pour ne point faire de bruit, et on le

voyait aller et venir sur la pointe du pied, la physionomie inquiète et

affairée, préparant les tisanes, maniant de ses grosses mains calleuses,

avec des précautions risibles et attendrissantes les minces fioles de

potion dont il fallait donner une cuillerée d'heure en heure.

--Je te ferai nommer infirmier en chef de la marine, Lefloch, lui disait

le docteur.

Et lui, hochant la tête:

--Je n'aurais point de goût pour cet état, mon commandant, répondait-il.

Seulement, voyez-vous, quand nous étions là-bas, sur le Cambodge, et que

Baptiste Lefloch se tortillait comme un ver dans les coliques du

choléra, et qu'il était déjà devenu froid et tout bleu, le lieutenant

Champcey n'a pas envoyé chercher pour le frictionner de ces fainéants

d'Annamites; il l'a fichtre bien frotté lui-même, jusqu'à ramener la

chaleur et la vie. Pour lors, je tâche de m'acquitter un petit peu.

--Et tu serais un fier coquin si tu agissais autrement, mon garçon!...

C'est que le chirurgien-major ne quittait guère, non plus, son blessé.

Il le visitait quatre ou cinq fois par jour, une fois au moins chaque

nuit et souvent il restait de longues heures assis devant le lit,

étudiant la maladie, subissant, selon les symptômes qui se

manifestaient, les plus cruelles alternatives de crainte et d'espoir.

Et c'est ainsi qu'il apprit en partie l'histoire de Daniel, qu'il devait

épouser Mlle de la Ville-Handry, dont le père, fou d'amour, avait

épousé une aventurière, et qu'on l'avait séparé de sa fiancée grâce à un

faux ordre d'embarquement.

C'était la confirmation des conjectures du docteur: de si lâches

faussaires ne devaient pas hésiter à payer des assassins...

Mais le digne chirurgien avait trop la conscience de sa profession pour

divulguer des secrets surpris au chevet d'un malade. Et quand le juge

d'instruction, dévoré d'impatience, venait le trouver, ce qui arrivait

tous les deux ou trois jours, il répondait:

--Je ne sais rien de nouveau... Il se passera encore des semaines avant

que vous puissiez interroger mon blessé. J'en suis bien fâché pour

Evariste Crochard, dit Bagnolet, qui doit s'ennuyer en prison, mais il

attendra.

Cependant, à la longue exaltation de Daniel, succédait une période

d'anéantissement. L'ordre semblait se rétablir peu à peu dans son

cerveau, il reconnaissait ceux qui l'entouraient, il balbutiait quelques

paroles sensées. Mais il était si extraordinairement affaibli, qu'il

restait presque continuellement plongé dans une sorte d'anéantissement

qui ressemblait à la mort.

Et quand il sortait de cette torpeur, c'était pour demander d'une voix

éteinte:

--N'est-il donc pas venu pour moi des lettres de France!...

Invariablement, d'après l'ordre formel du docteur, Lefloch répondait:

--Non, mon lieutenant.

En quoi il mentait.

Depuis que Daniel gisait sur son lit, trois vaisseaux étaient arrivés,

deux français et un anglais, et parmi les dépêches se trouvaient huit ou

dix lettres à l'adresse du lieutenant Champcey.

Seulement, le vieux chirurgien se disait, non sans raison:

--Assurément, c'est presque un cas de conscience de laisser ce

malheureux dans une si pénible inquiétude, mais cette inquiétude ne

présente aucun danger, tandis qu'une émotion forte le tuerait aussi

sûrement et aussi vite que mon souffle éteint une chandelle.

Quinze jours se passèrent encore, pendant lesquels Daniel reprit

quelques forces, et enfin il entra dans une sorte de convalescence, si

toutefois on peut appeler convalescent un malheureux encore incapable de

se retourner seul sur son lit.

Mais avec la conscience de sa situation, la force de souffrir lui

revenait, et à mesure qu'il se rendait compte du temps écoulé depuis sa

blessure, ses angoisses prenaient un caractère alarmant.

--Il est impossible qu'il n'y ait pas de lettres pour moi, disait-il à

son matelot, on me les cache, je les veux...

Si bien que le docteur comprit qu'à la longue cette excessive agitation

deviendrait aussi dangereuse que l'émotion qu'il redoutait.

--Risquons donc la partie! dit-il un jour.

C'était par une brûlante après-midi, et il y avait alors sept semaines

que Daniel avait été blessé. Lefloch le haussa sur ses oreillers, le

«cala» selon son expression, pour qu'il fût plus à l'aise, et le docteur

lui tendit sa correspondance...

Un cri de joie échappa à Daniel.

Du premier coup d'œil il avait reconnu sur trois enveloppes l'écriture

de Mlle Henriette, et il les portait à ses lèvres, en disant:

--Enfin, elle m'écrit!...

Si violente fut la secousse, que le docteur eut presque peur.

--Du calme, mon cher ami! prononça-t-il, du calme!... Soyez homme,

sacrebleu!...

Mais Daniel souriant, car toutes ses velléités de soupçons s'étaient

envolées:

--Rassurez-vous, docteur, la joie n'est jamais dangereuse et il ne peut

me venir que de la joie de celle qui m'écrit... Voyez, d'ailleurs, comme

je suis calme!...

Si calme que l'idée ne lui vint pas de chercher la première en date de

ces trois lettres.

Il brisa au hasard une des enveloppes et lut:

«Daniel, mon cher Daniel, mon seul ami en ce monde et mon unique espoir,

en quelles mains infâmes m'avez-vous remise? A quel misérable avez-vous

livré sans défense votre pauvre Henriette?... Ce Maxime de Brévan, ce

lâche que vous croyez votre ami, si vous saviez...»

C'était la longue lettre que Mlle de la Ville-Handry avait écrite le

lendemain du jour où M. de Brévan lui avait déclaré qu'il l'aimait, que

tôt ou tard, de gré ou de force, elle lui appartiendrait, lui donnant à

choisir entre les horreurs de la misère et la honte de devenir sa femme!

Et à mesure que lisait Daniel on pouvait voir une pâleur mortelle

envahir son visage déjà si pâle, ses yeux s'agrandir démesurément et de

grosses gouttes de sueur perler le long de ses tempes... Un tremblement

nerveux le secouait, si violent qu'on entendait ses dents claquer, des

sanglots soulevaient sa poitrine, et une écume rougeâtre frangeait ses

lèvres décolorées.

Enfin il arriva aux dernières lignes.

«Maintenant, écrivait la jeune fille, je comprends que peut-être aucune

de mes lettre ne vous est parvenue; on a dû les intercepter... Celle-ci

vous parviendra, car je vais la porter à la poste moi-même. Au nom de

Dieu, Daniel, au nom de notre amour, revenez.... Revenez vite, si vous

voulez sauver, non l'honneur de votre Henriette, car je saurais mourir,

mais sa vie!»

Alors, le chirurgien et le matelot furent témoins d'un effrayant

spectacle.

Cet homme, qui l'instant d'avant ne pouvait se soulever sur ses

oreillers, ce malheureux si cruellement amaigri qu'il semblait un

squelette, ce blessé qui n'avait que le souffle, repoussa violemment ses

couvertures, et s'élança au milieu de la chambre, en criant d'une voix

terrible:

--Mes habits, Lefloch, mes habits!...

Le docteur s'était précipité pour le soutenir, mais il l'écarta d'un

revers de bras, continuant:

--Par le saint nom de Dieu!... Lefloch, te hâteras-tu!... Cours au port,

misérable, il doit s'y trouver un vapeur... je l'achète. Qu'on le mette

sous pression à l'instant... Avant une heure, je veux être en route!...

Mais cet effort inouï l'avait épuisé... Il chancela, ses yeux se

fermèrent, et il s'évanouit entre les bras de son matelot en balbutiant:

--Cette lettre, docteur, cette lettre... lisez et vous verrez bien qu'il

faut que je parte!

Soulevant «son lieutenant» comme un enfant entre ses bras robustes,

Lefloch s'était hâté de le recoucher.

Mais pendant plus de dix minutes le vieux chirurgien et le dévoué

matelot en furent réduits à se demander si ce n'était pas un cadavre

qu'ils avaient là, sous les yeux, et s'ils ne s'épuisaient pas en soins

inutiles...

Non, et ce fut Lefloch qui, le premier, discerna un léger

tressaillement.

--Il a bougé!... s'écria-t-il, regardez, mon commandant, il a bougé!...

Il vit, nous le sauverons encore!...

Ils réussirent, en effet, à réveiller cette vie si près de s'éteindre,

mais ils ne réveillèrent pas cette noble intelligence.

Au regard froid et morne que Daniel arrêta sur eux, quand enfin il

ouvrit les yeux, ils comprirent que la raison chancelante du malheureux

n'avait pu résister à la violence inattendue de ce nouveau coup.

Et cependant, il devait lui rester comme un vague souvenir de la lettre

qu'il venait de lire; ses efforts pour recueillir ses idées étaient

visibles; d'un mouvement machinal, il passait et repassait sur son front

ses mains amaigries, comme s'il eut essayé d'écarter le brouillard où

s'anéantissait sa pensée.

Puis une convulsion le secoua, et de ses lèvres s'échappèrent des flots

de paroles incohérentes, où se mêlaient et se confondaient les

réminiscences de l'affreuse réalité et les conceptions extravagantes du

délire.

--Je l'avais prévu, murmurait le vieux chirurgien, je ne l'avais que

trop prévu!...

Il avait alors épuisé toutes les ressources de son savoir et de sa

longue expérience, il avait suivi toutes les indications que peut

suggérer la prudence humaine, il ne lui restait plus qu'à attendre...

Ramassant la fatale lettre de Mlle de la Ville-Handry, il alla

s'asseoir, pour la lire, dans l'embrasure d'une fenêtre.

Les indiscrétions du délire de Daniel en avaient assez appris au digne

docteur pour qu'il fût en état de comprendre l'épouvantable cri de

détresse de la malheureuse jeune fille, et Lefloch, qui l'observait, vit

une grosse larme rouler le long de ses joues, et l'instant d'après des

flots de sang empourprer son visage.

--C'est à devenir fou!... grondait-il. Pauvre Champcey!...

Et tel qu'un homme qui ne se possède plus et à qui le mouvement devient

indispensable, il froissa la lettre, la mit dans sa poche et sortit en

jurant à faire tomber le crépi des murs.

A cette même heure justement, informé de l'épreuve qui devait être

tentée, le juge d'instruction venait aux nouvelles.

Apercevant de loin le vieux chirurgien qui traversait la cour de

l'hôpital, il courut à lui, et dès qu'il fut à portée de la voix:

--Eh bien!... cria-t-il.

Le docteur fit quelques pas en avant, et avec un geste désespéré:

--Le lieutenant Champcey est perdu!... répondit-il.

--Mon Dieu!... que me dites-vous là!...

--La vérité!... Voici Daniel maintenant aux prises avec une fièvre

cérébrale, avec un transport au cerveau, pour mieux dire... Affaibli,

épuisé, exténué comme il est, y résistera-t-il?... non, évidemment... Il

faudrait pour le sauver un second miracle, et... soyez tranquille, il ne

se fera pas!... Avant vingt-quatre heures il sera mort, et ses assassins

triompheront.

--Oh!...

Les yeux du vieux chirurgien flamboyaient et un sourire d'une amère

ironie crispait ses lèvres.

--Et qui donc, insista-t-il, empêcherait les gredins de triompher!...

Daniel mort, vous serez obligé de relâcher, faute de preuves, l'abject

scélérat que vous tenez en prison, ce Crochard dit Bagnolet!... Ou si

vous l'envoyez devant un tribunal, ce sera sous la grotesque prévention

d'homicide par imprudence... Et il en sera quitte pour un an de

prison... Et cependant, vous le savez comme moi, c'est volontairement

qu'il a frappé une des plus nobles créatures humaines que j'aie connues,

anéanti le cœur le plus loyal et une des plus hautes intelligences que

je sache!... Et à l'expiration de sa peine, il palpera le prix du sang

de Daniel Champcey, et il le dépensera en crapuleuses orgies... Et les

autres, les vrais coupables, les misérables qui l'ont payé, ils s'en

iront de par le monde, le front haut, riches, honorés, dédaigneux,

faisant insolemment sonner leur réputation d'honneur!...

--Docteur!...

Mais le vieil original était lancé.

--Ah! laissez-moi!... interrompit-il. Votre justice humaine...

voulez-vous que je vous dise mon opinion?... elle me fait pitié!...

Quand vous avez envoyé, chaque année, trois ou quatre assassins stupides

à l'échafaud, et au bagne quelques douzaines de répugnants gredins, vous

vous drapez fièrement dans vos robes noires et vous estimez que tout est

pour le mieux et qu'une société si bien gardée peut dormir sur les deux

oreilles!... Eh bien! savez-vous la vérité?... Vous ne prenez que les

maladroits, les imbéciles... Les autres, les forts, glissent à travers

les mailles de vos codes, et sûrs de leur adresse et de votre

impuissance, ils jouissent dans l'orgueil de leur impunité du fruit de

leurs crimes, jusqu'au jour...

Il hésita, et lui qui pourtant faisait volontiers profession d'athéisme,

il ajouta:

--Jusqu'au jour de la justice divine!

Bien loin de paraître froissé de cette explosion d'indignation, le

magistrat écoutait d'une physionomie impassible.

--Il faut, prononça-t-il froidement, quand il vit le docteur à bout

d'haleine, il faut que vous ayez découvert quelque chose de nouveau...

--Assurément!... Je tiens, j'en suis convaincu, le fil de l'intrigue

effroyable qui tue mon pauvre Daniel... Ah! s'il survivait... mais il ne

peut survivre...

--Eh bien! rassurez-vous, docteur!... Vous l'avez dit, le pouvoir de la

justice est borné, et bien des forfaits lui échappent... Mais ici, que

le lieutenant Champcey vive ou meure, justice sera faite, je vous le

promets!

Il s'exprimait d'un ton de certitude si absolue que le vieux

chirurgien-major en fut ému.

--Est-ce que le meurtrier aurait tout avoué! s'écria-t-il.

Le magistrat secoua la tête.

--Non, répondit-il, et même depuis le premier interrogatoire, je n'ai

pas revu le prévenu... Mais je ne me suis pas endormi, j'ai cherché et

j'ai recueilli assez d'indices pour me croire sûr de faire éclater la

vérité. Et si de votre côté vous avez quelques renseignements

positifs...

--Oui, j'en ai, et les événements sont tels qu'ils m'autorisent à vous

les communiquer. J'ai là, de plus, une lettre...

Il sortait déjà de sa poche la lettre de Mlle de la Ville-Handry,

mais le juge l'arrêta, disant:

--Nous ne pouvons causer ici, au milieu de cette cour, où tout le monde

nous observe des fenêtres; le tribunal est à deux pas, voulez-vous m'y

suivre, docteur?

Pour toute réponse, le chirurgien enfonça sa casquette sur sa tête, et

prit le bras du magistrat et, l'instant d'après, le soldat de faction à

la porte de l'hôpital de Saïgon, les vit sortir, causant avec une

animation extraordinaire.

Une fois arrivé à son cabinet, le juge d'instruction ferma soigneusement

la porte, et, après avoir invité le docteur à s'asseoir:

--Dans un moment je vous demanderai vos renseignements. Ecoutez les

miens:

Je sais à cette heure qui est Evariste Crochard, dit Bagnolet, et je

connais les principales circonstances de sa vie. Ah! il m'en a coûté du

temps et de la peine... mais la justice humaine est patiente, docteur...

Réfléchissant que cet homme avait fait à bord de _la Conquête_ une

traversée de plus de quatre mois en compagnie de cent cinquante

émigrants, je me suis dit qu'il était impossible qu'il n'eût pas essayé

de tromper les heures d'ennui par de longues causeries. Il s'exprime

avec facilité, il est Parisien, il a été soldat, il a couru le monde, il

devait être écouté.

J'ai donc mandé ici, dans mon cabinet, un à un, tous les anciens

passagers de _la Conquête_ que j'ai pu découvrir, une centaine environ,

et je les ai interrogés, et je n'ai pas tardé à reconnaître la justesse

du mes conjectures!...

A chacun d'eux, plus ou moins, selon le degré de démoralisation ou

d'honnêteté qu'il lui supposait, Bagnolet avait confié quelque

particularité de son existence....

J'ai rassemblé les dépositions de tous ces témoins, je les ai

coordonnées, comparées, ajustées, contrôlées l'une par l'autre; et

c'est ainsi que des récits du prévenu, de ses aveux ou de ses

demi-confidences, de certaines allusions, de ses vanteries, de ses

épanchements quand il avait bu plus de coutume, je suis arrivé à

composer une biographie dont l'exactitude ne saurait guère être mise en

doute.

Sans paraître remarquer l'étonnement du chirurgien-major, le juge

d'instruction avait ouvert un vaste carton placé sur son bureau, et en

avait retiré une liasse énorme de paperasses.

Il l'éleva en l'air en disant:

--Voilà les dépositions textuelles de mes cent et quelques témoins.

Puis, montrant quatre ou cinq feuilles de papier, couvertes à mi-marge

d'une écriture fine et serrée:

--Et j'en ai extrait ceci, ajouta-t-il... Ainsi, docteur, prêtez-moi

toute votre attention.

Et tout aussitôt il commença la lecture de cette biographie de «son

prévenu,» rédigée comme le sont les notes des casiers judiciaires,

tantôt lisant, tantôt commentant et expliquant ce qu'il avait écrit:

«EVARISTE CROCHARD, dit BAGNOLET,--est né à Bagnolet en 1829; il est

donc plus âgé qu'il ne dit, bien que paraissant plus jeune. Il est né en

février, et cette date est fixée par la déposition d'un témoin, auquel

le prévenu, pendant la traversée, a offert une bouteille, en disant:

C'est aujourd'hui mon jour de naissance.

«De tous les dires du prévenu, parfaitement d'accord sur ce point, il

résulte que ses parents devaient être de très-honnêtes gens. Son père

était contre-maître dans une fonderie de cuivre, sa mère était

couturière. Il se peut qu'ils vivent encore, mais il y a des années

qu'ils ont cessé de voir leur fils.

«Le prévenu avait été placé dans une école, et, à l'en croire, il

apprenait très-bien et montrait de remarquables dispositions. Mais dès

qu'il eut une douzaine d'années, il se lia avec plusieurs mauvais sujets

de son âge, et souvent il désertait la maison paternelle pendant des

semaines entières qu'il passait à Paris. Quels étaient ses moyens

d'existence lorsqu'il était ainsi en état de vagabondage? il ne l'a

jamais expliqué bien clairement. Mais il donnait de tel détails sur la

façon dont les précoces voleurs de la capitale dévalisent les étalages,

que beaucoup de témoins le soupçonnaient d'avoir pratiqué ce genre de

vol.

«Ce qui résulte positivement de ses déclarations, c'est que son père,

désolé de son inconduite, et désespérant de le voir s'amender jamais, le

fit enfermer correctionnellement lorsqu'il atteignit quatorze ans...

«Mis en liberté au bout de dix-huit mois, il fut placé en apprentissage

et arriva promptement à connaître assez son métier pour y bien gagner sa

vie.

«Cette dernière allégation doit être un mensonge. Quatre témoins, dont

un exerçant la même profession que Crochard, déclarent qu'ils ont eu

l'occasion de le voir à l'œuvre, et que s'il a été autrefois un ouvrier

passable, il n'y paraît plus.

«Il ne put pas d'ailleurs pratiquer longtemps, car il était en prison

depuis plus d'un an, quand la révolution de 1848 éclata.

«Qu'il fût en prison, voilà le fait certain, raconté par lui à plus de

vingt-cinq personnes.

«Mais il expliquait fort diversement son emprisonnement, et on relève

presque autant de versions différentes que de témoins.

«A l'un, il raconte qu'il a été condamné pour avoir, étant ivre, donné

un coup de couteau à un camarade; à l'autre, que c'est pour «une

batterie» dans un tripot clandestin; à un troisième, il laisse entrevoir

qu'il s'est trouvé compromis, bien qu'innocent, dans une affaire

d'escroquerie organisée pour dépouiller un riche étranger...

«La prévention est donc en droit de conclure, sans témérité, que

Crochard avait été tout simplement condamné pour vol.

«Libéré peu après les événements de juin, au lieu de reprendre son état,

il entre comme aide machiniste dans un théâtre des boulevards. Au bout

de trois mois, il en est chassé «pour des intrigues de femmes,» à ce

qu'il dit à l'un, ou, s'il faut croire ce qu'il dit à un autre, à la

suite d'un vol commis dans la loge d'une actrice et dont on n'avait pas

découvert l'auteur.

«A bout de ressources, il s'engage comme palefrenier dans un cirque

nomade et court ainsi la province. Mais à Marseille, blessé dans une

rixe, il est contraint d'entrer à l'hôpital et il y reste deux mois.

«Revenu à Paris on ne sait comment, il s'était associé avec un

saltimbanque lorsqu'il dut tirer au sort. Il amena un bon numéro.

«Mais, l'année suivante, nous le trouvons en relations avec un marchand

d'hommes dont il était en quelque sorte le courtier. Bientôt, l'idée lui

vint de se vendre lui-même, tourmenté qu'il est d'un désir furieux de

posséder quinze cents francs à la fois, pour les dépenser en débauches.

«Ayant réussi à dissimuler ses antécédents judiciaires, il est admis en

qualité de remplaçant au 63e de ligne. Mais un an ne s'était pas

écoulé que son insubordination l'avait fait envoyer en Afrique aux

compagnies de discipline.

«Il y reste seize mois, et s'y conduit assez bien pour obtenir d'être

incorporé au 1er régiment d'infanterie de marine, dont un bataillon

allait s'embarquer pour le Sénégal.

«Cependant, il était loin d'être revenu à de meilleurs sentiments, et la

preuve, c'est qu'il ne tarda pas à être condamné à dix ans de travaux

publics pour un vol de nuit, avec effraction, dans une maison habitée.»

Le chirurgien-major, qui depuis un moment avait donné quelques signes

d'impatience, se dressa comme s'il eût été mû par un ressort.

--Excusez-moi de vous interrompre, monsieur le juge, fit-il, mais...

êtes-vous bien sûr de la véracité de vos témoins?

--Pourquoi en douterais-je?

--Parce qu'il me semble bien fort qu'un gredin intelligent, tel que le

paraît être ce Crochard, se soit dénoncé lui-même.

--Aussi, ne s'est-il pas dénoncé.

--Ah!

--Il a parlé souvent de cette condamnation, mais toujours il l'a

attribuée à des voies de fait envers un supérieur... A cet égard, il n'a

jamais varié.

--Diable! alors comment avez-vous su...

--La vérité?... Oh! bien simplement... J'ai cherché, et j'ai fini par

découvrir ici, à Saïgon, dans le 2e régiment d'infanterie de marine,

un sergent-major qui était au 1er régiment en même temps que

Crochard... C'est de lui que je tiens des détails précis... Et il est

impossible de se tromper quant à l'identité: dès que j'ai eu prononcé ce

nom de Crochard, mon sous-officier s'est écrié: «Ah! oui, Crochard, dit

Bagnolet...»

Et comme le docteur s'inclinait sans répondre:

--Je reprends, dit le juge.

Et, en effet, il reprit:

«Les récits du prévenu, ayant rapport à sa détention, sont en général

trop insignifiants pour être rapportés. Cependant, il est une

particularité que la prévention retient, et qui servira peut-être à

mettre sur la trace des instigateurs du crime qui nous occupe.

«En trois occasions, et devant au moins trois témoins chaque fois,

Crochard a tenu, presque dans les mêmes termes, le propos que voici:

«Ce qu'on ne croirait pas, c'est que dans les prisons on fait souvent de

très-belles connaissances... On y rencontre des fils de famille qui ont

fait quelque bêtise et quantité de gens qui, voulant faire fortune

très-vite, n'ont pas eu de chance... Une fois sortis, beaucoup de ces

gaillards-là vous attrapent de très-belles positions, et après, si on

les rencontre, dame! ils vous donnent un coup de main... J'en ai connu

là-bas qui roulent voiture à cette heure...»

Le docteur était devenu silencieux.

--Oh! murmura-t-il, ces gens que l'assassin a connus ne seraient-ils pas

ceux qui ont armé son bras?...

--Voilà ce que je me suis demandé.

--C'est que les ennemis de Daniel sont de fiers misérables, monsieur le

juge, et si vous connaissiez la lettre que j'ai là, et qui sans doute

sera cause de la mort de ce digne garçon!...

--Permettez-moi de finir, docteur, interrompit le juge.

Et plus rapidement il poursuivit:

«Ici, il y a une lacune. De quoi et comment le prévenu a-t-il vécu à

Paris où il était revenu après sa libération? à quelles industries

ignobles ou illicites a-t-il demandé les moyens de satisfaire ses

passions?... La prévention en est réduite aux conjectures, Crochard

s'étant montré fort sobre de détails, et s'étant tenu dans le vague pour

tout ce qui concerne ces dernières années.

«Ce qui est prouvé, c'est que tout ce qu'il emportait quand il s'est

embarqué, les outils de sa profession, le linge enfermé dans sa malle,

les vêtements qu'il portait, depuis la casquette jusqu'aux souliers,

tout était neuf... Pourquoi?»

Le juge d'instruction en était arrivé à la dernière ligne de son premier

feuillet, le chirurgien se leva et s'inclinant devant lui:

--Par ma foi, monsieur, prononça-t-il, je vous rends les armes, et je

commence à croire que le lieutenant Champcey sera vengé!...

Le sourire de l'orgueil heureux monta aux lèvres du magistrat, mais

reprenant bien vite son masque impassible, comme s'il eût été honteux de

cette faiblesse:

--Je pense, en effet, prononça-t-il avec une fine pointe d'ironie, que

la justice humaine, cette fois, saura atteindre les coupables. Avant de

me féliciter, cependant, attendez.

Le vieux chirurgien était de bien trop bonne foi pour essayer de

dissimuler son profond étonnement.

--Quoi! exclama-t-il, vous avez recueilli d'autres indices encore!...

Gravement le magistrat hocha la tête.

--La biographie que je viens de vous lire, prononça-t-il, ne prouve

rien... Et ce n'est pas avec des présomptions et des probabilités, si

fortes qu'elles soient, qu'on obtient des jurés une condamnation... Ils

veulent, ils exigent des preuves matérielles, palpables... Eh bien! ces

preuves, je les ai!...

--Oh!...

De ce même carton d'où il avait sorti le dossier Crochard, le juge tira

une lettre qu'il agita d'un air menaçant.

--Voilà, dit-il, ce que M. le procureur impérial a reçu douze jours

après le dernier attentat dont M. Champcey a été victime. Ecoutez cela,

docteur.

Et il se mit à lire:

«Monsieur le procureur impérial,

«Un matelot de passage à Bien-Hoa, où je suis établi forgeron, nous

apprend, à ma femme et à moi, que le nommé Crochard, dit Bagnolet, a

blessé, peut-être mortellement, d'un coup de fusil, le lieutenant

Champcey, de _la Conquête_.

«Par suite de ce malheur, monsieur le procureur impérial, ma femme pense

et je crois pareillement que ma conscience m'oblige à porter à votre

connaissance une autre affaire très-grave.

«Un jour, pendant la traversée, me trouvant sur une vergue, à côté de

Crochard, aidant les matelots à serrer une voile, je le vis lâcher une

grosse poulie, qui, tombant sur la tête du lieutenant Champcey, le

renversa.

«Personne que moi n'avait rien aperçu, tant Crochard remonta vivement la

poulie. Je me demandais si je devais le dénoncer, quand il se jeta à

mes pieds, en me conjurant de lui garder le secret, disant qu'il était

bien malheureux, et que si je parlais il serait perdu.

«Croyant à une maladresse involontaire, je me laissai attendrir et je

jurai à Crochard que la chose resterait entre nous.

«Ce qui vient d'arriver prouve bien, comme dit ma femme, que j'ai eu

tort de me taire, et je me décide à tout révéler, quoi qu'il puisse m'en

arriver.

«Cependant, monsieur le procureur impérial, je vous demande votre

protection pour le cas où Crochard voudrait se venger sur moi ou sur les

miens, ce qui pourrait bien arriver, car c'est un homme très-méchant,

capable de tout et surtout sournois.

«Ne sachant pas écrire, c'est ma femme qui vous fait cette lettre, et

nous sommes, avec le plus grand respect...»

Le chirurgien se frottait les mains à s'enlever l'épiderme.

--Et vous avez vu ce digne forgeron, monsieur le juge? interrompit-il.

--Assurément... Il est venu ici avec sa femme... Ah! livré à ses seules

inspirations, il eût gardé le silence, tant le caractère sournois du

prévenu lui inspire d'appréhensions... La femme, par bonheur, a été plus

brave.

--Décidément, gronda le docteur, les femmes valent peut-être mieux que

nous.

Précieusement, le magistrat replaça la lettre dans le carton, et de son

même accent calme:

--Voici donc, poursuivit-il, la première tentative de meurtre bien et

dûment prouvée. Pour la seconde, celle du Don-Naï, je suis moins avancé.

Cependant j'ai des indications qui me donnent bon espoir. Je sais, par

exemple, que Crochard est un nageur de premier ordre. Il n'y a guère que

trois mois, il fit, avec un des garçons de l'hôtel où il est employé, le

pari de traverser deux fois le Don-Naï à la nage, au moment où le

courant est le plus violent, et il gagna son pari.

--Mais c'est une preuve, cela, juge!...

--Non, ce n'est qu'une probabilité en faveur de la prévention... Mais

j'ai une autre corde à mon arc. On a la preuve, par le registre du bord,

que le soir même de l'arrivée, Crochard est descendu à terre. Où et avec

qui a-t-il passé la soirée? Pas un de mes cent et quelques témoins ne

l'a vu ce soir-là... Et ce n'est pas tout. Personne, le lendemain, n'a

remarqué que ses habits eussent été mouillés. Donc, il a dû changer de

vêtements et pour en changer, il a fallu qu'il en achetât; car il

n'avait rien emporté à terre que ce qu'il avait sur le corps... Où

a-t-il acheté des habits? C'est ce que je découvrirai certainement,

lorsque je ne serai plus forcé de mener l'instruction presque

secrètement, comme je l'ai fait jusqu'ici. Car il est une chose que je

n'oublie pas: les vrais coupables sont en France, et s'ils apprennent

combien leur misérable complice est compromis, il nous échappent...

Une fois encore le chirurgien-major tira de sa poche la lettre de

Mlle Henriette, et la tendant au juge:

--Je les connais, les vrais coupables, s'écria-t-il, je connais les

ennemis de Daniel, Sarah Brandon, Maxime de Brévan et les autres...

Mais le magistrat repoussant la lettre:

--Les connaître, docteur, prononça-t-il, ne suffit pas; il faut des

preuves contre eux, claires, évidentes, indiscutables... Ces preuves,

Crochard nous les fournira... Oh! je sais les façons des scélérats! Dès

qu'ils se voient acculés par l'évidence et qu'ils se sentent perdus, ils

s'empressent de nommer leurs complices et ils aident de toute leur

perversité la justice à les retrouver... Ainsi agira le prévenu. Quand

je lui aurai prouvé qu'il a été payé pour assassiner le lieutenant

Champcey, il me dira par qui... et il faudra bien qu'il reconnaisse

qu'il a été payé quand je lui représenterai ce qu'il lui reste de

l'argent qu'il a reçu...

Le vieux chirurgien tressauta sur sa chaise.

--Quoi! vous avez mis la main sur le magot de Crochard! s'écria-t-il.

--Non, pas encore, répondit le juge, seulement...

Il dissimula mal un sourire, une grimace plutôt de satisfaction, et plus

vivement:

--Seulement, je crois bien savoir où il est... Ah! je puis l'avouer, ce

n'est pas le premier jour que j'ai découvert ce qui très-probablement

est la vérité... J'ai passé par bien des perplexités et des hésitations.

Moralement sûr, après l'interrogatoire du prévenu, qu'il possédait,

cachée quelque part, une somme relativement considérable, c'est sur sa

chambre que tout d'abord mon attention s'est portée... Aidé d'un agent

adroit, je l'ai explorée, cette chambre, pendant quinze jours, avec une

sorte de rage... Les meubles ont été démontés et sondés; on a dépaillé

les chaises, j'ai fait soulever les carreaux et décoller la

tapisserie... Rien!... Je désespérais, quand une idée me vint, d'une

simplicité telle que j'en suis à me demander comment elle ne m'est pas

venue dès le premier moment: «J'y suis!...» m'écriai-je. Et, pressé de

vérifier mes doutes, je mandai sur-le-champ l'homme avec qui Crochard

avait parié de traverser le Don-Naï. Il accourut et... Mais; j'aime

mieux vous lire sa déposition...

Il prit dans le dossier une grande feuille de papier, et se grimant de

modestie, il lut le procès-verbal du greffier:

«M. LE JUGE.--A quel endroit du fleuve Crochard a-t-il exécuté son pari?

«LE TÉMOIN.--Un peu au-dessous de la ville.

«M. LE JUGE.--Où s'est-il déshabillé?

«LE TÉMOIN.--A l'endroit même où il s'est mis à l'eau, en face de la

fabrique de tuiles de M. Wang-Taï.

«M. LE JUGE.--Que s'est-il passé relativement à ses vêtements?

«LE TÉMOIN, _d'un air très-surpris_.--Rien.

«M. LE JUGE.--Pardon, il a dû se passer quelque chose; cherchez bien,

rappelez vos souvenirs.

«LE TÉMOIN, _se frappant le front_.--Ah! mais oui, en effet, maintenant,

je me rappelle... Quand Bagnolet fut déshabillé, je lui vis l'air si

ennuyé que je crus qu'il avait peur de se mettre à l'eau... Pas du tout,

il tremblait pour ses habits, et il ne parut rassuré que quand je lui

eus promis que je les garderais sur mon bras... Or, ses habits, c'était

un méchant pantalon et une mauvaise blouse... Comme ils

m'embarrassaient, je les déposai au pied d'un arbre. Lui, cependant,

ayant fait son double trajet, aborde, mais au lieu d'écouter nos

compliments:--Mes habits!... me crie-t-il d'un ton furieux.--Eh! lui

dis-je, ils ne sont pas perdus, ils sont là-bas... Alors, lui, sans me

répondre, me repousse violemment et se met à courir comme un fou vers

ses effets.»

Enthousiasmé, le chirurgien-major s'était dressé.

--Je comprends! s'écria-t-il, oui, je comprends.

La clique dorée · 第 63 / 88 题