Plus bas, en caractères plus petits, était imprimé un boniment
éblouissant de promesses, expliquant l'impérieux besoin qui se faisait
sentir de la _Société des Pétroles de Pensylvanie_, la nature de ses
opérations, les immenses services qu'elle était appelée à rendre, et
surtout les bénéfices merveilleux qu'elle ne pouvait manquer de procurer
à ses actionnaires.
Venait ensuite une monographie du Pétrole, où il était démontré clair
comme le jour que cet admirable produit présente sur l'huile ordinaire
une économie de plus de soixante pour cent, qu'il donne une lumière
d'une pureté et d'un éclat sans pareils, qu'il brûle sans odeur, et
enfin, qu'il est surtout--quoi qu'en disent les intéressés, parfaitement
inoffensif et particulièrement inexplosible.
«Avant vingt ans, concluait le rédacteur, dans un accès de lyrisme
prophétique, avant vingt ans le pétrole aura remplacé tous les
luminaires primitifs et détrôné tous les combustibles grossiers et
encombrants...
«Avant vingt ans, le monde entier s'éclairera et se chauffera au
pétrole, et les puits de Pensylvanie sont inépuisables!»
Un éloge du directeur-gérant, M. le comte de la Ville-Handry, couronnait
l'œuvre, éloge adroit qui, après l'avoir qualifié d'homme providentiel,
rappelait sa grande fortune et insinuait qu'avec un gérant si riche les
actionnaires ne risquaient rien...
Mlle Henriette était atterrée.
--Voilà donc, murmura-t-elle, le but où tendaient Sarah Brandon et ses
complices... Mon père est ruiné!...
Que M. de la Ville-Handry hasardât au jeu terrible de la spéculation
tout ce qu'il possédait, Mlle Henriette se le fût encore expliqué.
Ce qu'elle ne pouvait comprendre, c'était qu'il eût assumé toute la
responsabilité d'une entreprise si aléatoire, et les risques terribles
d'un revers.
Comment lui, si entiché de ses préjugés nobiliaires, consentait-il à
attacher son nom à une opération industrielle!...
Il avait fallu, pensait Mlle Henriette, des prodiges de patience et
de ruse, pour lui arracher ce sacrifice, négation des idées de sa vie
entière... On avait dû le harceler longtemps et exercer sur sa volonté
une pression terrible...
Elle fut donc véritablement confondue, lorsque, deux jours plus tard,
elle se trouva témoin d'une discussion presque vive entre son père et la
comtesse Sarah, précisément au sujet de ces fameuses affiches qui
inondaient alors Paris et la France...
La comtesse Sarah semblait désolée de cette entreprise, et toutes les
objections qu'eût souhaité présenter Mlle Henriette, elle les
présentait avec l'autorité que lui donnait l'amour du comte.
Elle ne concevait pas, disait-elle, que son mari, un gentilhomme, se
mêlât de tripotages d'argent... N'en avait-il donc pas assez! Serait-il
plus heureux ou plus considéré quand il aurait doublé ou même triplé ses
deux cent cinquante mille livres de rentes...
Lui, à toutes ces observations, souriait doucement, tel qu'un grand
artiste aux puériles critiques d'un ignorant... Et quand la comtesse
s'arrêta, de ce ton emphatique qui trahissait sa prodigieuse
infatuation, il daigna lui expliquer qu'en se lançant dans le mouvement,
lui, un représentant de la plus vieille noblesse, il prétendait donner
un grand exemple... Il n'avait nul souci du lucre, affirmait-il, et ne
songeait qu'à rendre un grand service à son pays.
--Trop périlleux, le service! ripostait la comtesse Sarah. Si vous
réussissez, comme vous l'espérez, qui vous en saura gré? Personne. Et
même, si vous parliez de votre désintéressement, on vous rirait au nez.
Si l'affaire échoue, au contraire, qui sera ruiné?... Vous. Et on vous
appellera maladroit, par dessus le marché.
Imperceptiblement M. de la Ville-Handry haussa les épaules, et prenant
la main de sa femme:
--M'aimeriez-vous donc moins, demanda-t-il tendrement, si j'étais
ruiné?...
Elle attacha sur lui ses beaux yeux chargés de passion, et d'une voix
émue:
--Dieu m'est témoin, mon ami, répondit-elle, que je serais heureuse de
prouver que l'intérêt n'était pour rien dans notre mariage...
--Sarah! s'écria le comte transporté, Sarah, chère adorée, voilà une
parole qui vaut toute cette fortune que vous m'accusez de risquer!
Encore qu'elle eût appris à se défier des apparences, Mlle Henriette
ne pouvait supposer que cette scène n'était qu'une habileté suprême,
destinée à enfoncer plus profondément dans la cervelle du comte l'idée
qu'on y avait plantée.
Elle devait croire plutôt, et elle crut, que cette société des pétroles,
conception de sir Tom, déplaisait souverainement à la comtesse Sarah, et
que par suite la discorde était au camp de ses ennemis...
Le résultat de ses réflexions fut une longue lettre à un homme pour
lequel sa mère professait une estime particulière: le duc de Champdoce.
Après lui avoir exposé sa situation, elle lui expliquait toute
l'affaire, le conjurant d'intervenir pendant qu'il en était temps
encore.
Sa lettre achevée, elle la remit à sa camériste Clarisse, en lui
recommandant de la porter immédiatement à son adresse...
Hélas! l'infortunée touchait à un événement qui devait être décisif.
Etant par hasard descendue sur les talons de sa confidente, elle la vit
entrer dans le salon où la comtesse Sarah se trouvait seule, et lui
donner sa lettre...
Ainsi, Mlle Henriette était trahie par cette fille qu'elle croyait
toute dévouée à ses intérêts, et depuis quand trahie? Depuis le premier
jour peut-être... Ah! que de choses cela lui expliquait qui lui avaient
paru incompréhensibles!
Cette dernière infamie devait la faire sortir violemment de sa réserve.
Elle se précipita dans le salon, pourpre de honte et de colère, et d'un
ton farouche:
--Rendez-moi cette lettre, madame, dit-elle.
Voyant son ignominie découverte, Clarisse s'était enfuie.
--Cette lettre, répondit froidement la comtesse Sarah, je la remettrai à
votre père, mademoiselle, comme c'est mon devoir...
--Ah!... prenez garde, madame, interrompit la pauvre fille avec un geste
menaçant, prenez garde!... la résignation a des bornes...
Son attitude et son accent étaient si terribles, que prudemment la jeune
comtesse crut devoir mettre une table entre elle et sa victime.
Mais une révolution, tout à coup, s'était faite dans l'esprit de Mlle
Henriette.
--Tenez, madame, reprit-elle brusquement, expliquons-nous pendant que
nous sommes seules... Que voulez-vous de moi?...
--Rien, mademoiselle, je vous assure...
--Rien!... Qui donc, alors, m'a lâchement calomniée, m'a ravi
l'affection de mon père, m'entoure d'espions et m'abreuve d'outrages?...
Qui donc me fait cette épouvantable existence que je mène?...
La contraction des traits de la comtesse Sarah disait l'effort de sa
réflexion... Visiblement elle calculait la portée du parti qu'elle
allait prendre.
--Vous le voulez, prononça-t-elle enfin résolument... Eh bien! soit, je
serai franche... Oui, c'est moi qui m'applique à perdre votre vie...
Pourquoi? Vous le savez aussi bien que moi-même... A mon tour, je vous
dirai: Qui donc a tout fait pour empêcher mon mariage? Qui donc a essayé
de m'écraser sous le scandale?... Qui donc, si c'était en son pouvoir,
me ferait chasser de cet hôtel comme une malheureuse?... N'est-ce pas
vous? toujours vous!... Oui, c'est vrai, je vous hais mortellement, et
je me venge!...
--Madame...
--Oh! attendez... Que vous avais-je fait avant mon mariage?... Rien,
vous ne me connaissiez même pas de nom... Ou est venu vous rapporter les
atroces inventions de mes ennemis, et sans hésiter vous les avez
crues... Votre père vous a dit: «Ce sont d'indignes calomnies!»
Qu'avez-vous répondu?... Que «celles-là seules sont calomniées qui ont
mérité de l'être...» J'ai voulu vous prouver le contraire... Vous êtes
la plus chaste et la plus pure jeune fille que je sache, n'est-ce
pas?... Eh bien! je vous défie de trouver autour de vous une seule
personne qui ne soit pas persuadée que vous avez eu des amants...
Les situations extrêmes ont ceci de bizarre que ceux qui s'y meuvent,
bien que secoués par les passions les plus furieuses, gardent souvent
les apparences du sang-froid.
Ainsi, ces deux femmes qu'enflammaient les plus mortels ressentiments,
s'exprimaient d'une voix presque calme...
--Et vous croyez, madame, reprit Mlle Henriette, qu'un supplice tel
que le mien peut se prolonger longtemps?...
--Il se prolongera jusqu'à ce qu'il me plaise d'y mettre fin...
--Ou que j'atteigne ma majorité...
A grand'peine, la comtesse Sarah dissimula un mouvement de surprise.
--Oh!... murmura-t-elle, oh! oh!...
--...Ou que revienne celui dont vous m'avez séparée, poursuivit la jeune
fille, mon fiancé, M. Daniel Champcey.
--Arrêtez, mademoiselle, vous vous trompez, ce n'est pas moi qui ai fait
partir Daniel.
Daniel!... La comtesse Sarah disait ainsi, familièrement: Daniel. De
quel droit?... Pourquoi?... D'où lui venait cette impudence
extraordinaire?...
Cependant, Mlle Henriette ne voyait là qu'une insulte nouvelle, nul
soupçon n'effleura son esprit, et de l'accent le plus ironique:
--Ainsi, prononça-t-elle, cette demande adressée au ministre de la
marine, ce n'est pas vous qui l'avez dictée?... Ce faux qui a déterminé
l'embarquement de M. Champcey, ce n'est pas vous qui l'avez commandé et
payé!...
--Non... et je le lui ai dit à lui-même, l'avant-veille de son départ,
chez lui...
Mlle Henriette eut un mouvement de stupeur... Quoi! cette femme était
allée chez Daniel!... Etait-ce vrai!... Ce n'était même pas
vraisemblable.
--Chez lui, répéta-t-elle, chez lui!...
--Mon Dieu, oui, rue de l'Université... Je prévoyais cette perfidie que
je ne pouvais empêcher et je voulais le prévenir. J'avais mille raisons
pour souhaiter ardemment qu'il restât à Paris...
--Mille raisons, vous!... dites-en donc une seule!...
La comtesse s'inclina comme pour s'excuser d'être forcée, bien malgré
elle, de dire la vérité, et simplement:
--Je l'aime... prononça-t-elle.
Comme si elle eût vu tout à coup un abîme s'ouvrir sous ses pas, Mlle
de la Ville-Handry, se rejeta brusquement en arrière, pâle, toute
frissonnante, la pupille dilatée par l'effroi.
--Vous... aimez... Daniel, bégayait-elle. Vous l'aimez...
Et secouée par un ricanement nerveux:
--Mais lui, ajouta-t-elle, lui... Espérez-vous donc qu'il vous aimera
jamais?
--Oui, le jour où je le voudrai... et je le voudrai le jour de son
retour.
Parlait-elle sérieusement, ou tout cela n'était-il qu'un jeu cruel?
Voilà ce que se demandait Mlle Henriette, si toutefois elle était en
état de se demander quelque chose... car elle sentait le vertige
s'emparer d'elle, et toutes ses idées tourbillonnaient, confondues dans
son cerveau...
--Vous aimez Daniel, reprit-elle, et cependant la semaine même qui a
suivi son départ vous vous êtes mariée...
--Hélas! oui...
--Qu'était donc alors mon père pour vous?... Une proie trop magnifique
pour la laisser échapper, une dupe facile... Enfin, vous le
reconnaissez, c'est sa fortune que vous vouliez... C'est pour de
l'argent que vous, jeune et merveilleusement belle, vous l'avez épousé,
lui, vieillard...
Un sourire montait aux lèvres de la comtesse Sarah, un sourire où elle
se dévoilait tout entière, qui éclairait les ténébreuses profondeurs de
ses calculs... Et d'un ton d'hypocrisie railleuse:
--Moi, fit-elle, convoiter la fortune de mon mari, de mon cher comte...
Y songez-vous, mademoiselle!... Avez-vous donc oublié mon ardeur,
l'autre jour, à le détourner d'une entreprise où il risquait de se
ruiner?...
Veillait-elle?... N'était-elle pas dupe d'une de ces hallucinations
incohérentes qu'enfante la fièvre?... Mlle Henriette doutait presque.
--Et c'est à moi, prononça-t-elle, à moi, la fille du comte de la
Ville-Handry, votre mari, que vous osez dire de telles choses!...
--Pourquoi non?... fit la comtesse.
Et, haussant les épaules, d'un geste insouciant:
--Pensez-vous donc que je redoute une délation?... Libre à vous
d'essayer... Tenez, j'entends dans le vestibule la voix de votre père...
Appelez-le et répétez-lui notre conversation...
Et comme Mlle Henriette se taisait:
--Vous hésitez, railla-t-elle, vous n'osez pas... Eh bien! vous avez
tort... car moi qui tiens à lui remettre votre lettre, je vais
l'appeler...
Il n'en fut pas besoin.
Sur le moment même, le comte de la Ville-Handry entra, suivi de
l'austère mistress Brian.
Dès le seuil, apercevant sa femme et sa fille, sa physionomie s'éclaira.
--Quoi, ensemble... s'écria-t-il, et causant amicalement comme deux
charmantes sœurs!... mon Henriette est donc enfin revenue à la
raison?...
Elles se turent, et alors, lui, voyant de quels regards elles se
mesuraient:
--Mais non, reprit-il d'un ton amer; ce n'est pas cela... je n'ai pas
tant de bonheur!... Qu'avez-vous?... Qu'arrive-t-il?...
La comtesse Sarah hochait tristement la tête:
--Il y a, mon ami, qu'en votre absence votre fille a écrit à un de mes
plus cruels ennemis, à cet homme, vous savez bien, qui le jour de notre
mariage me calomniait indignement, au duc de Champdoce, enfin...
--Et un de mes gens a osé porter cette lettre!...
--Non, mon ami... Conformément à vos ordres, on me l'a remise, et...
mademoiselle me sommait impérieusement de la lui rendre...
--Cette lettre!... s'écria le comte, où est cette lettre!...
La comtesse la lui tendit en disant:
--Peut-être feriez-vous bien de la jeter au feu sans la lire...
Déjà, d'une main brutale, il avait fait sauter le cachet et, dès les
premières lignes, on vit ses tempes s'empourprer et ses yeux s'injecter
de sang.
C'est que Mlle Henriette, sûre du duc de Champdoce, lui ouvrait son
cœur sans hésitations ni réserves, lui disant la situation vraie, lui
dépeignant sa belle-mère telle qu'elle l'avait devinée, et à chaque
phrase, des expressions revenaient, qui étaient, pour le comte, autant
de coups de poignard.
--C'est inouï, grondait-il en blasphémant, c'est inimaginable!...
Jamais exemple ne s'est vu d'une si exécrable perversité...
Il vint se planter devant sa fille, debout, les bras croisés, et d'une
voix de tonnerre:
--Malheureuse, cria-t-il, tu veux donc nous déshonorer tous!...
Elle ne répondit pas...
Immobile autant qu'une statue, elle laissait passer l'orage.
Que faire, d'ailleurs?... Se défendre? Elle ne daignait... Rapporter les
impudents aveux de la comtesse Sarah?... A quoi bon!... N'était-elle pas
convaincue que son père ne la croirait pas!...
Cependant, l'austère mistress Brian était allée s'asseoir près de sa
nièce.
--Moi, déclara-t-elle, si j'étais, pour mes péchés, affligée d'une fille
de ce caractère, je la marierais promptement.
--J'y ai déjà songé, approuva le comte, et même j'ai trouvé, je crois,
une combinaison qui concilierait tout...
Mais il venait de voir l'œil attentif de sa fille arrêté sur lui...
Il s'interrompit, et lui montrant la porte, d'un geste brutal:
--Vous nous gênez... dit-il.
Sans mot dire elle sortit, bien moins préoccupée de la colère de M. de
la Ville-Handry que des étranges aveux de la comtesse Sarah.
Elle commençait à juger sainement son implacable marâtre et l'estimait
une femme trop positive pour user le temps en propos oiseux...
Donc, si elle avait déclaré qu'elle aimait Daniel--ce que Mlle de la
Ville-Handry croyait un mensonge--si elle avait audacieusement avoué
qu'elle convoitait la fortune de son mari, c'est qu'elle avait un but.
Lequel? Comment poursuivre et atteindre la vérité dans les replis de
cette âme pleine de ténèbres...
N'importe, cette scène n'en était pas moins extraordinaire jusqu'à
confondre la raison.
Et quand le soir même Mlle Henriette trouva l'occasion de la raconter
à M. de Brévan, il tressauta sur son fauteuil, stupéfait au point de
s'oublier et de dire très-haut:
--C'est impossible.
Il est sûr que lui, le flegmatique par excellence, il était affreusement
troublé. En moins de cinq minutes, il avait changé dix fois de couleur.
On eût dit l'homme qui tout à coup voit s'effondrer l'édifice de ses
espérances.
Enfin, après un moment de réflexion:
--Peut-être serait-il sage, mademoiselle, proposa-t-il, de quitter
l'hôtel.
Mais elle, tristement:
--Eh! le puis-je? répondit-elle... Après tant d'odieuses calomnies, mon
honneur, l'honneur de Daniel ne m'enchaînent-ils pas ici!... Il me
recommande de ne fuir qu'à la dernière extrémité, et quand la situation
ne sera plus tenable... Or, je vous le demande, serai-je plus menacée et
plus malheureuse demain que je l'étais hier?... Evidemment non!...