Lors de ses dernières visites à Mlle de la Ville-Handry, Daniel
n'avait pas été sans lui laisser entrevoir que M. de Brévan s'était
autrefois trouvé en relations avec miss Brandon et les siens.
N'importe, en expliquant à Mlle Henriette ses projets et leurs
secrets motifs, M. de Brévan faisait preuve d'habileté.
Qui sait si sans cela elle n'eût pas conçu quelques vagues soupçons, en
le voyant, après qu'il l'eût quittée, s'entretenir avec la comtesse
Sarah, avec le roide et long sir Tom, et enfin plus intimement avec
l'austère mistress Brian.
Elle ne s'en étonna pas, si toutefois elle s'en aperçut... Son esprit
était à mille lieues de la situation présente, elle ne pensait, elle ne
pouvait penser qu'à cette lettre, qu'elle avait dans sa poche et qui,
pour ainsi dire, la brûlait.
Que n'eût-elle pas donné pour être libre de s'échapper et de courir la
lire...
Mais l'adversité, peu à peu, lui enseignait la circonspection, et elle
sentait qu'il serait maladroit de ne pas demeurer au salon jusqu'au
départ des derniers invités.
Si bien que deux heures du matin étaient sonnées quand, après avoir
congédié sa confidente Clarisse, elle osa déplier sa précieuse lettre...
Hélas!... Elle n'y trouva pas ce qu'elle espérait, des conseils, mieux
que cela, des ordres réglant sa conduite.
Dans le trouble affreux de son départ forcé, Daniel ne s'appartenait pas
assez pour envisager froidement l'avenir et en évaluer les probabilités.
Désespéré, il avait employé trois grandes pages à affirmer son amour à
Mlle Henriette, à lui jurer que sa chère pensée ne le quitterait pas,
à la supplier de ne pas l'oublier... et c'est à peine s'il consacrait
vingt lignes à des recommandations qui eussent exigé les détails les
plus précis et les plus minutieux.
Toutes ses exhortations, d'ailleurs, se résumaient en ceci: S'armer de
patience et de résignation jusqu'à son retour; ne quitter la maison
paternelle qu'à la dernière extrémité, en cas d'un danger pressant, et
jamais, quoi qu'il advînt, sans avoir consulté M. de Brévan...
Et pour comble, par un fatal excès de délicatesse, redoutant de blesser
une susceptibilité qu'il savait excessive, Daniel n'informait pas
Mlle Henriette de circonstances essentielles.
Il se bornait, par exemple, à lui dire que si la fuite devenait son
unique ressource, elle ne devait pas s'arrêter à des considérations
d'intérêt, qu'il avait tout prévu et paré à tout.
Comment conclure de là que ce malheureux, égaré et aveuglé par la
passion, avait confié deux ou trois cent mille francs, toute sa fortune,
à son ami Maxime...
Cependant, l'opinion de Daniel était trop celle de M. de Brévan pour
que Mlle de la Ville-Handry hésitât...
Et lorsqu'elle s'endormit, sa résolution était bien arrêtée.
Elle s'était fait le serment d'opposer à tous les tourments qu'on lui
infligerait, le stoïcisme du sauvage attaché au poteau, et d'être entre
les mains de ses ennemis comme un cadavre que nul outrage ne
galvaniserait.
Se tenir parole, durant les semaines qui suivirent, ne lui fut pas
difficile.
Lassitude ou calcul, on parut l'oublier... En dehors des repas où son
couvert était mis, on ne s'occupa pas plus d'elle que si jamais elle
n'eût existé...
Il était loin, l'accès de sensibilité qui avait ému M. de la
Ville-Handry, la nuit où il avait cru sa fille en danger. Il n'arrêtait
plus sur elle que des regards ironiques ou glacés et jamais ne lui
adressait la parole.
La comtesse Sarah se tenait sur une sorte de réserve affectueuse, comme
une personne bien intentionnée qui a vu ses avances repoussées, qui est
blessée, mais toute disposée à revenir au premier signe.
Mistress Brian, elle, ne desserrait ses lèvres minces que pour grommeler
quelque remarque désobligeante dont on ne distinguait qu'un mot,
toujours le même: «choquant!»
Restait l'honorable sir Thomas Elgin, dont la sympathique pitié
s'accusait et se trahissait chaque jour davantage. Mais depuis
l'avertissement de M. de Brévan, Mlle Henriette l'évitait et le
fuyait...
C'était donc une existence étrangement misérable, que celle qu'elle
traînait dans cet immense hôtel où la séquestrait le despotisme
paternel.
Car elle était prisonnière, elle ne pouvait le méconnaître, sentant
autour d'elle, même quand on semblait le plus l'oublier, une active et
incessante surveillance.
La grande porte, qu'autrefois on laissait souvent ouverte, était
toujours maintenant exactement fermée, et si on l'ouvrait pour donner
passage à une voiture, le concierge montait la garde devant, avec des
allures de geôlier.
La petite porte du jardin avait été renforcée de deux énormes serrures,
et toutes les fois qu'en se promenant Mlle Henriette se rapprochait
du mur de la rue, elle voyait un jardinier l'épier d'un œil inquiet.
Craignait-on donc, non-seulement qu'elle ne s'échappât, mais encore
qu'elle n'entretînt des communications avec le dehors!...
Elle voulut en avoir le cœur net, et un matin elle demanda à son père la
permission de faire prier la jeune duchesse de Champdoce de passer la
voir.
A quoi M. de la Ville-Handry répondit brutalement qu'elle n'avait que
faire de Mme de Champdoce; que d'ailleurs elle n'était pas à Paris,
son mari l'ayant conduite dans le Midi pour hâter sa convalescence.
Une autre fois, vers la fin de février, pendant une série de journées
printanières, la pauvre enfant ne put s'empêcher de laisser paraître son
envie de sortir, de respirer un peu le grand air.
--Tous les jours, lui dit son père, nous allons, votre mère et moi,
faire un tour de deux heures au bois de Boulogne, pourquoi ne venez-vous
pas avec nous?
Elle se tut... Elle se serait laissée hacher plutôt que de consentir à
se montrer en public assise auprès de la comtesse Sarah dans la même
voiture.
Des mois s'écoulèrent sans qu'elle mît les pieds hors de l'hôtel,
autrement que pour se rendre à la messe de huit heures, le dimanche.
M. de la Ville-Handry n'avait pas osé lui refuser cela, mais il y avait
mis les plus pénibles et les plus humiliantes conditions.
En ces occasions, M. Ernest, le valet de chambre, l'accompagnait, avec
l'ordre formel de l'empêcher de parler à âme qui vive, et de
«l'appréhender au corps,» c'était l'expression même du comte, et de la
ramener de force, au besoin, quelque scandale que cela dût faire, si
elle tentait de s'enfuir.
Mais vainement on multiplia les offenses, on ne lui arracha pas une
plainte. Son inaltérable patience eût lassé des bourreaux ordinaires.
Et cependant, elle n'avait pour l'encourager et la soutenir que M. de
Brévan.
Fidèle au plan qu'il avait exposé, il avait si bien manœuvré qu'il avait
conquis le droit de multiplier ses visites, qu'il était au mieux avec
l'austère mistress Brian et que M. de la Ville-Handry l'invitait à
dîner.
Alors, Mlle Henriette était bien revenue de son impression fâcheuse
du premier jour. Elle avait trouvé en M. de Brévan un si respectueux
intérêt, tant de délicatesses toutes féminines, tant de sagesse et tant
de prudence, qu'elle bénissait Daniel de lui avoir légué cet ami et
qu'elle comptait sur son dévouement comme sur celui d'un frère aîné...
N'était-ce pas lui qui, à certains soirs, quand le désespoir la gagnait,
murmurait à son oreille:
--Courage!... Voici encore un jour de gagné... Daniel reviendra...
Mais précisément parce qu'on l'abandonnait aux inspirations de
l'isolement et qu'on la réduisait à vivre continuellement repliée sur
elle-même, Mlle Henriette observait d'un œil perspicace ce qui se
passait autour d'elle.
Et il lui semblait découvrir d'étranges choses.
Jamais la première femme de M. de la Ville-Handry n'eût reconnu son
salon. Qu'était devenue cette société d'élite rassemblée et retenue par
elle, et dont elle avait fait comme une cour à son mari?
L'hôtel de la rue de Varennes était devenu, pour ainsi dire, le quartier
général de cette société bigarrée qui constitue la légion étrangère du
plaisir et du scandale.
Autour de Sarah Brandon, maintenant comtesse de la Ville-Handry, se
groupait comme autour de sa reine cette étrange aristocratie qu'on a vu
surgir tout à coup des décombres du vieux Paris, aristocratie de
contrebande, dangereuse clique dorée, dont le faste insolent et
inexplicable éblouit le bourgeois et fait rêver la police.
Non que la jeune comtesse reçût des gens notoirement tarés, elle était
bien trop fine pour commettre cette faute; mais elle accueillait de ses
meilleurs sourires tous ces brillants nomades à nationalité douteuse,
dont les revenus semblent hypothéqués bien moins sur de bonnes terres au
soleil, que sur la bêtise et la crédulité humaines...
Tout d'abord, M. de la Ville-Handry avait été effarouché par ce monde si
nouveau dont les mœurs et les usages lui étaient inconnus, dont il
comprenait à peine l'argot...
Il n'avait pas tardé à s'acclimater...
Il était la raison sociale, le détenteur de la fortune, le pavillon qui
couvre la marchandise, le maître enfin, encore qu'il n'exerçât point son
autorité.
Tant de titres lui valaient toutes les apparences du respect, et c'était
à qui le caresserait des flatteries les plus hyperboliques, à qui le
plus bassement lui ferait la cour.
Si bien que s'imaginant avoir reconquis le prestige dont la première
femme avait fardé sa nullité, il se drapait d'une importance grotesque,
retrouvant avec les enivrements de la vanité ses dédains d'autrefois.
Il s'était d'ailleurs remis au travail avec un acharnement
extraordinaire.
Tous les hommes d'affaires qui déjà s'étaient montrés avant son mariage,
reparaissaient, escortés de cette légion de faméliques spéculateurs que
le seul bruit d'une grande entreprise attire, comme un morceau de sucre
les mouches.
Le comte s'enfermait avec ces messieurs dans son cabinet et y restait
des après-midi entières en conférence.
--Très-vraisemblablement, il se trame quelque chose, pensait Mlle
Henriette.
Elle en fut sûre, quand elle vit son père sacrifier sans l'ombre d'une
hésitation les magnifiques appartements de réception du rez-de-chaussée,
et les faire diviser en infinité de petites pièces.
Et sur les portes, les peintres traçaient des indications bien
singulières en pareil lieu: _Bureaux_... _Direction_... _Secrétariat_...
_Caisse_...
Puis arrivèrent les meubles de ces bureaux, des tables, des pupitres,
puis des montagnes d'imprimés et des registres énormes, enfin deux
coffres-forts immenses, aussi vastes qu'un logement de trois cents
francs.
Très-sérieusement alarmée, et sachant bien qu'on ne répondrait pas à ses
questions, Mlle Henriette s'adressa à M. de Brévan.
De l'air le plus ingénu, il affirma qu'il ne savait rien, mais il promit
de s'informer et de rendre une prompte réponse.
Il s'en fut pas besoin.
Un matin, étant allée rôder autour de ces bureaux, qui commençaient à se
peupler d'employés, Mlle Henriette aperçut, collée contre une porte,
une gigantesque affiche jaune.
Elle s'approcha et lut: