= Une réalité statistique
L’anglais reste prépondérant et ceci n’est pas près de disparaître.
Comme indiqué en janvier 1999 par Marcel Grangier, responsable de la
section française des services linguistiques centraux de
l’Administration fédérale suisse, «cette suprématie n’est pas un mal en
soi, dans la mesure où elle résulte de réalités essentiellement
statistiques (plus de PC par habitant, plus de locuteurs de cette
langue, etc.). La riposte n’est pas de "lutter contre l’anglais" et
encore moins de s’en tenir à des jérémiades, mais de multiplier les
sites en d’autres langues. Notons qu’en qualité de service de
traduction, nous préconisons également le multilinguisme des sites eux-
mêmes. La multiplication des langues présentes sur l'internet est
inévitable, et ne peut que bénéficier aux échanges multiculturels.»
Professeur en technologies de la communication à la Webster University
de Genève (Suisse), Henk Slettenhaar insiste tout autant sur la
nécessité de sites bilingues, dans la langue originale et en anglais.
«Les communautés locales présentes sur le web devraient en tout premier
lieu utiliser leur langue pour diffuser des informations, écrit-il en
décembre 1998. Si elles veulent présenter ces informations à la
communauté mondiale, celles-ci doivent être disponibles aussi en
anglais. Je pense qu’il existe un réel besoin de sites bilingues. (...)
Mais je suis enchanté qu’il existe maintenant tant de documents
disponibles dans leur langue originale. Je préfère de beaucoup lire
l’original avec difficulté plutôt qu’une traduction médiocre.»
Henk ajoute en août 1999: «A mon avis, il existe deux types de
recherches sur le web. La première est la recherche globale dans le
domaine des affaires et de l’information. Pour cela, la langue est
d’abord l’anglais, avec des versions locales si nécessaire. La seconde,
ce sont les informations locales de tous ordres dans les endroits les
plus reculés. Si l’information est à destination d’une ethnie ou d’un
groupe linguistique, elle doit d’abord être disponible dans la langue
de l’ethnie ou du groupe, avec peut-être un résumé en anglais.»
Guy Antoine, créateur de Windows on Haiti, un site de référence sur la
culture haïtienne, croit en la nécessité de l'anglais en tant que
langue commune. «Pour des raisons pratiques, l'anglais continuera de
dominer le web, relate-t-il en novembre 1999. Je ne pense pas que ce
soit une mauvaise chose, en dépit des sentiments régionalistes qui s'y
opposent, parce que nous avons besoin d'une langue commune permettant
de favoriser les communications à l'échelon international. Ceci dit, je
ne partage pas l'idée pessimiste selon laquelle les autres langues
n'ont plus qu'à se soumettre à la langue dominante. Au contraire. Tout
d'abord l'internet peut héberger des informations utiles sur les
langues minoritaires, qui seraient autrement amenées à disparaître sans
laisser de traces. De plus, à mon avis, l'internet incite les gens à
apprendre les langues associées aux cultures qui les intéressent. Ces
personnes réalisent rapidement que la langue d'un peuple est un élément
fondamental de sa culture. De ce fait, je n'ai pas grande confiance
dans les outils de traduction automatique qui, s'ils traduisent les
mots et les expressions, ne peuvent guère traduire l'âme d'un peuple.
Que sont les Haïtiens, par exemple, sans le kreyòl (créole pour les non
initiés), une langue qui a permis de souder entre elles diverses tribus
africaines transplantées à Haïti pendant la période de l'esclavage?
Cette langue représente de manière la plus palpable l'unité de notre
peuple. Elle est toutefois principalement une langue parlée et non
écrite. A mon avis, le web va changer cet état de fait plus qu'aucun
autre moyen traditionnel de diffusion d'une langue. Dans Windows on
Haiti, la langue principale est l'anglais, mais on y trouve tout aussi
bien un forum de discussion animé conduit en kreyòl. On y trouve
également des documents sur Haïti en français et dans l'ancien créole
colonial, et je suis prêt à publier d'autres documents en espagnol et
dans diverses langues. Je ne propose pas de traductions, mais le
multilinguisme est effectif sur ce site, et je pense qu'il deviendra de
plus en plus la norme sur le web.»
Geoffrey Kingscott est directeur général de Praetorius, une société
britannique spécialisée en linguistique appliquée. Il explique en
septembre 1998: «Les caractéristiques propres au web sont la
multiplicité de générateurs de sites et le bas prix de l'émission de
messages. Ceci favorisera donc le multilinguisme au fur et à mesure du
développement du web. Comme celui-ci a vu le jour aux États-Unis, il
est encore principalement en anglais, mais ce n'est qu'un phénomène
temporaire. Pour expliquer ceci plus en détail, je dirais que, quand
nous comptions sur l'imprimé ou l'audiovisuel (film, télévision, radio,
vidéo, cassettes), l'information ou le divertissement que nous
attendions dépendait d'agents (éditeurs, stations de télévision ou de
radio, producteurs de cassettes ou de vidéos) qui devaient subsister
commercialement et, dans le cas de la radio-télédiffusion du service
public, avec de sévères contraintes budgétaires. Ceci signifie que la
quantité de clients est primordiale, et détermine la nécessité de
langues autres que l'omniprésent anglais. Ces contraintes disparaissent
avec le web.
Pour ne donner qu'un exemple mineur tiré de notre expérience, nous
publions la version imprimée de notre magazine Language Today
uniquement en anglais, qui est le dénominateur commun de nos lecteurs.
Quand nous utilisons un article qui était originellement dans une autre
langue que l'anglais, ou que nous relatons un entretien mené dans une
autre langue que l'anglais, nous le traduisons en anglais et nous ne
publions que la version anglaise, pour la raison suivante: le nombre de
pages que nous pouvons imprimer est limité, et déterminé en fonction de
notre clientèle (annonceurs et abonnés). Par contre, dans notre version
web, nous proposons aussi la version originale.»
= Commentaires francophones
Luc dall'Armellina, co-auteur et webmestre d’oVosite, un espace
d’écriture hypermédia, écrit en juin 2000: «L'anglais s'impose sans
doute parce qu'il est devenu la langue commerciale d'échange
généralisée; il semble important que toutes les langues puissent
continuer à être représentées parce que chacune d'elle est porteuse
d'une vision "singulière" du monde. La traduction simultanée (proposée
par AltaVista par exemple) ou les versions multilingues d'un même
contenu me semblent aujourd'hui les meilleures réponses au danger de
pensée unique que représenterait une seule langue d'échange. Peut-être
appartient-il aux éditeurs des systèmes d'exploitation (ou de
navigateurs?) de proposer des solutions de traduction partielle, avec
toutes les limites connues des systèmes automatiques de traduction...»
Pierre François Gagnon, fondateur d'Éditel et pionnier de l'édition
littéraire francophone en ligne, écrit en juillet 2000: «Je pense que,
si les diverses langues de la planète vont occuper chacune l'internet
en proportion de leur poids démographique respectif, la nécessité d'une
langue véhiculaire unique se fera sentir comme jamais auparavant, ce
qui ne fera qu'assurer davantage encore la suprématie planétaire de
l'anglais, ne serait-ce que du fait qu'il a été adopté définitivement
par l'Inde et la Chine. Or la marche de l'histoire n'est pas plus
comprimable dans le dé à coudre d'une quelconque équation mathématique
que le marché des options en bourse!»
Philippe Loubière, traducteur littéraire et dramatique, dénonce pour sa
part la main-mise anglophone sur le réseau. «Tout ce qui peut
contribuer à la diversité linguistique, sur internet comme ailleurs,
est indispensable à la survie de la liberté de penser, explique-t-il en
mars 2001. Je n’exagère absolument pas: l’homme moderne joue là sa
survie. Cela dit, je suis très pessimiste devant cette évolution. Les
Anglo-saxons vous écrivent en anglais sans vergogne. L’immense majorité
des Français constate avec une indifférence totale le remplacement
progressif de leur langue par le mauvais anglais des marchands et des
publicitaires, et le reste du monde a parfaitement admis l’hégémonie
linguistique des Anglo-saxons parce qu’ils n’ont pas d’autres horizons
que de servir ces riches et puissants maîtres. La seule solution
consisterait à recourir à des législations internationales assez
contraignantes pour obliger les gouvernements nationaux à respecter et
à faire respecter la langue nationale dans leur propre pays (le
français en France, le roumain en Roumanie, etc.), cela dans tous les
domaines et pas seulement sur internet. Mais ne rêvons pas...»
C'est aussi le sentiment de Blaise Rosnay, webmestre du site du Club
des poètes, qui écrit en janvier 2000: «Dans la mesure où la culture
française, y compris contemporaine, pourra être diffusée sans
obstacles, la langue française aura la possibilité de rester vivante
sur le réseau. Ses œuvres, liées au génie de notre langue, susciteront
nécessairement de l'intérêt puisqu'elles sont en prise avec l'évolution
actuelle de l'esprit humain. Dans la mesure où il y aura une volonté
d'utiliser l'internet comme moyen de partage de la connaissance, de la
beauté, de la culture, toutes les langues, chacune avec leur génie
propre, y auront leur place. Mais si l'internet, comme cela semble être
le cas, abandonne ces promesses pour devenir un lieu unique de
transactions commerciales, la seule langue qui y sera finalement parlée
sera une sorte de jargon dénaturant la belle langue anglaise, je veux
dire un anglais amoindri à l'usage des relations uniquement
commerciales.»
Richard Chotin, professeur à l’École supérieure des affaires (ESA) de
Lille, rappelle à juste titre que la suprématie de l’anglais a succédé
à celle du français. «Le problème est politique et idéologique,
explique-t-il en septembre 2000. C’est celui de l’"impérialisme" de la
langue anglaise découlant de l’impérialisme américain. Il suffit
d’ailleurs de se souvenir de l’"impérialisme" du français aux 18e et
19e siècles pour comprendre la déficience en langues des étudiants
français: quand on n’a pas besoin de faire des efforts pour se faire
comprendre, on n’en fait pas, ce sont les autres qui les font.»
Bakayoko Bourahima, bibliothécaire de l'École nationale supérieure de
statistique et d’économie appliquée (ENSEA) d'Abidjan (Côte d'Ivoire),
écrit en juillet 2000: «Pour nous les Africains francophones, le diktat
de l’anglais sur la toile représente pour la masse un double handicap
d’accès aux ressources du réseau. Il y a d’abord le problème de
l’alphabétisation qui est loin d’être résolu et que l’internet va poser
avec beaucoup plus d’acuité, ensuite se pose le problème de la maîtrise
d’une seconde langue étrangère et son adéquation à l’environnement
culturel. En somme, à défaut de multilinguisme, l’internet va nous
imposer une seconde colonisation linguistique avec toutes les
contraintes que cela suppose. Ce qui n’est pas rien quand on sait que
nos systèmes éducatifs ont déjà beaucoup de mal à optimiser leurs
performances, en raison, selon certains spécialistes, des contraintes
de l’utilisation du français comme langue de formation de base. Il est
donc de plus en plus question de recourir aux langues vernaculaires
pour les formations de base, pour "désenclaver" l’école en Afrique et
l’impliquer au mieux dans la valorisation des ressources humaines.
Comment faire? Je pense qu’il n’y a pas de chance pour nous de faire
prévaloir une quelconque exception culturelle sur la toile, ce qui
serait de nature tout à fait grégaire. Il faut donc que les différents
blocs linguistiques s’investissent beaucoup plus dans la promotion de
leur accès à la toile, sans oublier leurs différentes spécificités
internes.»
Lucie de Boutiny, romancière, écrit en septembre 2000: "Les chiffres de
septembre 2000 montrent que 51% des utilisateurs sont anglo-saxons, et
78% des sites aussi. Les chiffres de cette prépondérance baissent à
mesure qu'augmentent le nombre des internautes de par le monde...
L'anglais va devenir la deuxième langue mondiale après la langue
natale, mais il y en aura d'autres. Un exemple: personnellement, à
l'âge de 4 ans, je parlais trois langues alors que je ne savais ni lire
ni écrire. Pour parler une langue, il peut suffire d'avoir la chance de
l'écouter. On peut espérer que le cosmopolitisme traverse toutes les
classes sociales en raison, par exemple, de l'Union européenne, du
nomadisme des travailleurs, de la facilité de déplacement à l'étranger
des étudiants, de la présence des chaînes TV et sites étrangers, etc."
Gérard Fourestier, créateur de Rubriques à Bac, un site destiné aux
étudiants du premier cycle universitaire, écrit en octobre 2000: «Je
suis de langue française. J'ai appris l'allemand, l'anglais, l'arabe,
mais je suis encore loin du compte quand je surfe dans tous les coins
de la planète. Il serait dommage que les plus nombreux ou les plus
puissants soient les seuls qui "s'affichent" et, pour ce qui est des
logiciels de traduction, il y a encore largement à faire. (...) Pour
l'instant, [il importe] de connaître suffisamment d'anglais et de créer
beaucoup plus encore en français.»
= Des solutions logicielles
Alain Bron, consultant en systèmes d'information et écrivain, explique
pour sa part en novembre 1999: «Il y aura encore pendant longtemps
l'usage de langues différentes et tant mieux pour le droit à la
différence. Le risque est bien entendu l'envahissement d'une langue au
détriment des autres, donc l'aplanissement culturel. Je pense que des
services en ligne vont petit à petit se créer pour pallier cette
difficulté. Tout d'abord, des traducteurs pourront traduire et
commenter des textes à la demande, et surtout les sites de grande
fréquentation vont investir dans des versions en langues différentes,
comme le fait l'industrie audiovisuelle.»
Tôt ou tard, le pourcentage des langues sur le réseau correspondra-t-il
à leur répartition sur la planète? Rien n’est moins sûr à l’heure de la
fracture numérique entre riches et pauvres, entre zones rurales et
zones urbaines, entre régions favorisées et régions défavorisées, entre
l’hémisphère nord et l’hémisphère sud, entre pays développés et pays en
développement.
Selon Zina Tucsnak, ingénieur d’études au laboratoire ATILF (Analyse et
traitement informatique de la langue française), interviewée en octobre
2000, "le meilleur moyen serait l’application d’une loi par laquelle on
va attribuer un "quota" à chaque langue. Mais n’est-ce pas une utopie
de demander l’application d’une telle loi dans une société de
consommation comme la nôtre?"
À la même date, Emmanuel Barthe, documentaliste juridique, exprime un
avis contraire: «Des signes récents laissent penser qu’il suffit de
laisser les langues telles qu’elles sont actuellement sur le web. En
effet, les langues autres que l’anglais se développent avec
l’accroissement du nombre de sites web nationaux s’adressant
spécifiquement aux publics nationaux, afin de les attirer vers
internet. Il suffit de regarder l’accroissement du nombre de langues
disponibles dans les interfaces des moteurs de recherche généralistes.
Il serait néanmoins utile (et bénéfique pour un meilleur équilibre des
langues) de disposer de logiciels de traduction automatique de
meilleure qualité et à très bas prix sur internet. La récente mise sur
le web du GDT (Grand dictionnaire terminologique, rédigé par l'Office
de la langue française du Québec) va dans ce sens.»
Michel Benoît, romancier vivant à Montréal (Québec), écrit en juin
2000: «Lorsqu'un problème affecte une structure, quelle qu'elle soit,
j'ai toujours tendance à imaginer que c'est techniquement que le
problème trouve sa solution. Vous connaissez cette théorie? Si les
Romains avaient trouvé le moyen d'enlever le plomb de leur couvert
d'étain, Néron ne serait jamais devenu fou et n'aurait jamais incendié
Rome. Escusi, farfelu? Peut-être que oui, peut-être que non. E que
save? L'internet multilingue? Demain, ou après-demain au plus. Voyons,
pensez au premier ordinateur, il y a de cela un peu plus que cinquante
ans. Un étage au complet pour faire à peine plus que les quatre
opérations de base. Dans ce temps-là, un bug, c'était véritablement une
mouche - ou autre insecte - qui s'insérait entre les lecteurs optiques.
De nos jours [en 2000], un carte de 3 cm x 5 cm fait la même chose. La
traduction instantanée: demain, après-demain au plus.»
C'est aussi l'avis de Pierre Magnenat, responsable de la cellule
«gestion et prospective» du centre informatique de l'Université de
Lausanne, qui écrit en octobre 2000: «La seule solution que je vois
serait qu'un effort majeur et global soit entrepris pour développer des
traducteurs automatiques. Je ne pense pas qu'une quelconque incitation
ou autre quota pourrait empêcher la domination totale de l'anglais. Cet
effort pourrait - et devrait - être initié au niveau des États, et
disposer des moyens suffisants pour aboutir.»
Pierre-Noël Favennec, expert à la direction scientifique de France
Télécom R&D, souligne en février 2001: «Les recherches sur la
traduction automatique devraient permettre une traduction automatique
dans les langues souhaitées, mais avec des applications pour toutes les
langues et non les seules dominantes (ex.: diffusion de documents en
japonais, si l’émetteur est de langue japonaise, et lecture en breton,
si le récepteur est de langue bretonne...). Il y a donc beaucoup de
travaux à faire dans le domaine de la traduction automatique et écrite
de toutes les langues.»