LE MONDE FINANCIER

L'emprunt d'État qui marque le début de la nouvelle année met en lumière

le monde de la finance. C'est le cas ou jamais de braquer son objectif

et d'essayer de le photographier.

Nous sommes déjà bien loin du temps où les financiers avaient un

quartier à eux (la Chaussée-d'Antin), des habitudes, des allures, une

élégance à part, des préjugés particuliers, et où ils formaient une

caste tout aussi distincte des autres, tout aussi fermée, dans son

genre, que le faubourg Saint-Germain.

Sous la monarchie de Juillet, la société parisienne, fort embourgeoisée

pourtant, était encore divisée par catégories, qui n'avaient pas la

moindre velléité de se mélanger et de se confondre, et les hauts barons

de la finance, cantonnés, par la force des choses, dans leur élément et

leur milieu, imbus de certaines traditions, orgueilleux à leur manière,

n'aspiraient pas plus à frayer habituellement avec l'aristocratie de

naissance qu'ils n'en entrevoyaient la possibilité.

De nos jours, la situation est changée. Les plus opulents et Les plus

influents d'entre eux, grâce à la transformation de nos moeurs

mondaines, font partie intégrante de cette élite un peu vague qu'on est

convenu d'appeler _la société_, et quelques-uns même, par leur luxe, par

leurs relations, par leur notoriété, y tiennent le haut du pavé.

Tous, cependant,--singulière anomalie--n'appartiennent pas à la coterie

la plus brillante et la plus en vue, ne participent point aux honneurs

de la haute vie et, en dépit de leur grande fortune, ont une existence

et des salons empreints d'un cachet spécial, constituant un groupe

séparé, très-différent des autres fractions du _high life_.

C'est affaire de relief personnel, d'influence, de chic, de hasard et,

bien souvent aussi, de goûts, de caractère et de tempérament. Il est des

personnalités financières, que je pourrais citer, qui n'auraient qu'à

vouloir pour figurer d'emblée au premier rang du monde élégant et

fashionable et qui ne s'en soucient à aucun degré. Il en est d'autres,

en revanche, qui mettent tout en oeuvre pour y être admis et qui n'y

parviennent qu'imparfaitement ou, tout au moins, péniblement.

Toutefois, le plus grand nombre, pour peu qu'il le désire et le

recherche, fréquente aujourd'hui chez les duchesses, et y est traité sur

le même pied que les gentilshommes de vieille roche, voire avec une

nuance parfois assez marquée de déférence, de courtoisie et

d'attentions. La ligne de démarcation est, en tous cas, complètement

effacée, et l'on peut dire hardiment que, désormais, la fusion est

accomplie.

Mais, de ce que le monde financier est actuellement au niveau des

autres, de ce qu'il s'amalgame et fait en quelque sorte corps avec eux,

il ne s'ensuit pas qu'il ait cessé d'exister ni qu'il ait entièrement

perdu son individualité et sa couleur. Il a, au contraire, une

physionomie propre, une tournure d'esprit, des façons, des idées qui lui

appartiennent, qui se retrouvent dans l'intimité et qui, en dehors du

grand tourbillon mondain auquel il se mêle, en font un tout original et

relativement homogène.

Il renferme, en outre, des personnalités saillantes, qui occupent une

place assez importante sur la scène parisienne et qui méritent d'être

signalées.

L'Illustration, No. 2498, 10 Janvier 1891 · 第 3 / 29 题