Le tourbillon magique qui, dans sa course aventureuse, a entraîné
jusqu'ici le chroniqueur, commence à ralentir son pas; il
s'arrête. Le voilà arrivé au but; notre tâche va finir aussi.
Il ne nous reste plus qu'à prendre congé des acteurs du petit
monde qui nous a tenu compagnie tout le long du chemin, pour
terminer notre voyage.
Entre tous, par-dessus tous, le doucereux Sampson Brass et Sally,
viennent, bras dessus bras dessous, réclamer notre attention et
nos égards.
Nous avons déjà vu que M. Sampson était tombé entre les mains de
la justice, après l'avoir invoquée d'abord, et on avait si
fortement insisté pour qu'il voulût bien prolonger son séjour dans
la prison, qu'il n'avait pu s'y refuser. Il demeura sous la
protection des lois durant un temps considérable, tenu si
étroitement à l'écart par l'attention pleine de sollicitude de
ceux qui veillaient à ses besoins, qu'il était perdu pour la
société, sans pouvoir se livrer à aucun exercice extérieur, si ce
n'est dans l'espace d'une petite cour pavée. Les gens auxquels il
avait affaire, connaissant son caractère modeste et son goût pour
la retraite, jaloux d'ailleurs de l'avoir toujours près d'eux, ne
voulurent pas s'en séparer avant que deux riches particuliers
eussent fourni une caution de trente-sept mille cinq cents francs;
ce ne fut qu'à cette condition que ses hôtes lui permirent de
quitter leur toit hospitalier, tant ils avaient peur qu'il ne leur
faussât pour toujours compagnie, s'ils ne prenaient pas leurs
sûretés avant de lui donner la clef des champs. M. Brass, frappé
de ce que ce badinage avait de spirituel, et le prenant tout à
fait au sérieux, trouva dans le vaste cercle de ses relations une
couple d'amis dont la fortune réunie s'élevait à un peu moins de
un franc cinquante centimes; il offrit donc ces messieurs en
garantie: histoire de rire! Mais, ces gentlemen n'ayant pas été
accueillis, après vingt-quatre heures de réflexion pour la forme,
M. Brass consentit à rester dans son domicile actuel, et il y
resta en effet jusqu'au moment où un club d'esprits d'élite,
vulgairement appelé le Grand-Jury, qui étaient dans le secret de
la plaisanterie, l'appelèrent à comparaître pour parjure et dol,
devant douze autres personnages facétieux qui, à leur tour,
s'amusèrent beaucoup à le déclarer coupable. Il y a plus; la
populace elle-même s'associa au badinage; et lorsque M. Brass fut
emmené en fiacre vers l'édifice où se réunissaient ses juges, elle
salua sa venue en lui jetant à la tête des oeufs pourris et des
petits chats noyés; elle fit même semblant de vouloir le mettre en
pièces, ce qui accrut infiniment le comique de la situation, et
dut, sans nul doute, augmenter d'autant la satisfaction de l'ex-
procureur.
Une fois en vaine de gaieté, M. Brass ne s'en tint pas là: il se
pourvut en cassation, alléguant en sa faveur que, s'il avait
consenti à déclarer lui-même les faits à sa charge, c'était sur
l'assurance réitérée qu'on lui avait donnée, et les promesses
qu'on lui avait faites d'obtenir pour lui pardon et impunité; il
invoquait l'indulgence que la loi ne refuse pas en pareil cas aux
esprits crédules, victimes de leur confiance innocente. Après un
débat solennel, ce point, ainsi que d'autres de nature technique,
dont il serait difficile d'exagérer la grotesque extravagance, fut
déféré à la décision des juges. En attendant, Sampson avait été
réintégré dans sa première résidence. Finalement, vainqueur sur
quelques points, vaincu sur d'autres, le résultat définitif fut
qu'au lieu d'être prié de vouloir bien voyager pour un temps en
pays étranger, il obtint la faveur d'orner de sa présence la mère
patrie, sous certaines restrictions tout à fait insignifiantes.
Voici quelles furent ces restrictions: il devait, durant un nombre
d'années déterminé, résider dans un bâtiment spacieux où étaient
logés et entretenus aux frais du public plusieurs autres gentlemen
qui étaient vêtus d'un uniforme gris très-simple, bordé de jaune,
portant les cheveux ras et vivant principalement d'un petit potage
au gruau. On l'invita aussi à partager leur exercice qui consiste
à monter constamment une série interminable de marches d'escalier;
et de peur que ses jambes, peu accoutumées à ce genre de
divertissement, ne s'en trouvassent avariées, on lui fit porter
au-dessus de la cheville une amulette de fer pour lui servir de
charme contre la fatigue. Une fois bien convenus de leurs faits,
on le transporta un soir à son nouveau séjour, en grande
cérémonie, dans un des carrosses de Sa Majesté, en compagnie de
neuf autres gentlemen et de deux dames admis au même privilège.
Indépendamment de ces petites peines, autrement dit, de ces
bagatelles, son nom fut effacé du rôle des attorneys; et je ne
sais pas si vous savez que jusqu'à ces derniers temps cette mesure
a toujours été considérée comme une marque de dégradation, de
déshonneur pour celui qui la subit, comme impliquant
nécessairement quelque acte de félonie abominable, vu qu'il y a
tant de noms très-peu respectables qui se carrent tranquillement
aux meilleures places de la liste des procureurs, sans être en
rien molestés.
Quant à Sally Brass, il courut sur son compte une foule de rumeurs
contradictoires. Il y en avait d'aucuns qui disaient avec pleine
assurance qu'elle s'était rendue aux docks en habits d'homme et
s'y était engagée comme matelot femelle. D'autres insinuaient
qu'elle s'était enrôlée comme simple soldat dans le deuxième
régiment des gardes à pied et qu'on l'avait aperçue en uniforme à
son poste, c'est-à-dire se tenant un soir appuyée sur son fusil
dans une des guérites du parc de Saint-James; mais de tous ces
bruits, celui qui paraît le plus vraisemblable, c'est, qu'après un
laps de quelque cinq années, pendant lesquelles rien n'indique que
personne ait pu la rencontrer, on vit plus d'une fois deux
misérables créatures se glisser à la nuit hors des réduits les
plus reculés de Saint-Giles et cheminer le long des rues en
traînant la savate, le corps tout courbé, scrutant les tas
d'ordures et les ruisseaux comme pour y chercher quelque débris de
nourriture, quelque rebut du souper de la veille. Jamais ces
espèces de spectres n'apparaissaient que dans les nuits de froid
et d'obscurité où ces terribles fantômes, ces images incarnées de
la misère, du vice et de la famine, qui en tout autre temps se
cachent dans les plus hideux repaires de Londres, sous les portes
cochères, les voûtes sombres et dans les caves, s'aventurent à
rôder dans les rues. Ceux qui avaient connu Sampson et Sally,
disaient tout bas que ce devait être l'ex-procureur et sa soeur;
et il paraît qu'encore aujourd'hui on les voit quelquefois passer,
la nuit, quand il fait bien noir, avec leur sale accoutrement,
tout contre le passant, qui s'écarte avec dégoût.
On ne retrouva le corps de Quilp qu'au bout de quelques jours. Une
enquête fut ouverte près de l'endroit où les flots l'avaient
déposé. L'opinion générale fut que le nain s'était suicidé, et
comme toutes les circonstances de sa mort paraissaient s'accorder
avec cette présomption, le verdict fut rendu dans ce sens. Il fut
enterré avec un pieu enfoncé au travers du coeur, au beau milieu
d'un carrefour.
Cependant, le bruit courut plus tard que cette horrible et barbare
pratique n'avait pas été mise à exécution et que les restes de
Quilp avaient été secrètement rendus à Tom Scott. Sur ce point
même, toutefois, les sentiments furent divisés, car plusieurs
personnes prétendirent que Tom Scott avait déterré à minuit la
dépouille de son maître et l'avait portée à un endroit indiqué
d'avance par la veuve. Il est à présumer que ces deux histoires
n'avaient pas d'autre fondement que les larmes versées par Tom,
lors de l'enquête: et nous devons dire à ceux qui ne voudraient
pas le croire, que le fait des larmes est véritable; bien plus,
Tom manifesta le plus vif désir d'aller donner une pile au jury.
Voyant qu'on l'en empêchait et qu'on l'avait même chassé de la
salle, il voulut du moins, par esprit de vengeance, en obscurcir
l'unique croisée en se posant en éventail dans l'embrasure, la
tête en bas, jusqu'à ce qu'un sergent de ville, qui ne badinait
pas, le remit sur ses pieds lestement en lui faisant faire la
culbute.
Se trouvant sur le pavé, par suite de la mort de son maître, il se
détermina à courir le monde sur la tête et sur les mains, et, en
conséquence, il commença à faire la roue pour gagner sa vie.
Cependant, comme sa qualité d'Anglais lui paraissait un obstacle
insurmontable à ses succès dans cette carrière (quoique l'art des
culbutes soit chez nous en assez grande faveur), il prit le nom
d'un marchand d'images italien avec qui il fit connaissance; et
sous le nom de Tomscotino fit désormais ses pirouettes à l'envers
avec un succès prodigieux et devant un public de plus en plus
nombreux.
La petite mistress Quilp ne se pardonna jamais l'unique faute qui
pesât sur sa conscience, et elle ne pouvait y penser ni en parler
sans pleurer amèrement. Son mari ne laissait point de parents,
elle était riche; il n'avait pas fait de testament, sinon elle fût
restée pauvre. S'étant mariée la première fois à l'instigation de
sa mère, elle ne consulta que son propre goût pour un second
choix. Ce choix tomba sur un homme agréable et jeune encore; et
comme il avait posé pour condition préliminaire que mistress
Jiniwin vivrait hors de la maison avec une pension alimentaire,
les deux époux n'eurent, après la célébration du mariage, que la
moyenne nécessaire de querelles qu'il doit y avoir dans un bon
ménage, et menèrent une joyeuse existence avec l'argent du défunt.
M. et mistress Garland et M. Abel continuèrent leur petit trantran
ordinaire, à l'exception d'un changement qui se produisit dans
leur intérieur, comme nous allons l'exposer: Quand le temps fut
venu, M. Abel s'associa avec son ami le notaire. À cette occasion,
il y eut dîner, bal, réjouissance complète. Au bal, le hasard
voulut qu'on eût invité la jeune personne la plus modeste qu'on
ait jamais vue, et le hasard voulut encore que M. Abel tombât
amoureux d'elle. Comment se fit la chose, ou comment les deux
jeunes gens s'en aperçurent, ou lequel des deux communiqua le
premier à l'autre sa découverte, c'est ce que l'on ignore.
Toujours est-il qu'après un certain temps ils se marièrent;
toujours est-il qu'ils furent heureux à faire envie, toujours est-
il enfin qu'ils méritaient bien leur bonheur. Il ne pouvait rien y
avoir de plus agréable pour nous que d'ajouter à ces détails
qu'ils eurent beaucoup d'enfants; car la bonté et la vertu ne
peuvent se multiplier et se répandre sans que ce soit un ornement
de plus à joindre aux autres beautés de la nature et un sujet de
joie légitime pour l'humanité tout entière.
Le poney garda son caractère et ses principes d'indépendance
jusqu'au dernier moment de sa vie, qui fut d'une longueur peu
commune, et lui valut le surnom de Mathusalem. Souvent il traîna
le petit phaéton de la maison de M. Garland père à la maison de
M. Garland fils; et comme les parents et leurs enfants se
réunissaient très-fréquemment, il eut chez les jeunes époux une
écurie à lui où il se rendait de lui-même avec une étonnante
dignité. Il voulut bien condescendre à jouer avec les enfants
lorsque ceux-ci furent devenus assez grands pour cultiver son
amitié, et il courait avec eux comme un chien à travers le petit
enclos. Mais, bien qu'il se relâchât à tel point de sa fierté
d'humeur, et leur permît des caresses et de petites privautés,
comme par exemple d'examiner ses sabots ou de se pendre à sa
queue, jamais il ne souffrit qu'aucun d'eux montât sur son dos
pour le conduire; montrant ainsi que la familiarité elle-même a
ses limites, et qu'il y a des points réservés avec lesquels il ne
faut pas badiner.
Vers la fin de sa vie, Whisker prouva qu'il n'était pas encore
incapable de former des attachements de coeur: lorsque le bon
vieux bachelier vint vivre avec M. Garland après le décès de son
ami le desservant, le poney se prit pour lui d'une grande amitié
et se laissa volontiers conduire par lui sans opposer la moindre
résistance. Deux ou trois années avant sa mort on cessa de le
faire travailler; il vécut à même l'herbe des prés comme un vrai
coq en pâte, et son dernier acte, bien digne d'un vieux gentleman
colérique, fut de lancer une ruade contre son docteur...
vétérinaire.
Après une longue convalescence, M. Swiveller, qui était entré en
jouissance de son revenu, acheta une bonne garde-robe à la
marquise et la mit aussitôt en pension, conformément au voeu qu'il
avait fait sur son lit de souffrance. Il chercha longtemps un nom
qui fût digne d'elle, et finit par se décider en faveur de
Sophronie Sphinx, nom euphonique, gracieux, qui avait de plus
l'avantage de laisser supposer au fond un mystère. Ce fut donc
sous ce nom que la marquise se rendit, tout en larmes, à la
pension choisie par M. Swiveller: mais elle en fut retirée, par
suite de ses progrès rapides qui l'avaient placée au-dessus de ses
compagnes, pour entrer dans un établissement d'un ordre plus
élevé. M. Swiveller, c'est une justice à lui rendre, bien que les
frais d'éducation de la marquise dussent le mettre à la gêne pour
une demi-douzaine d'années au moins, ne sentit pas un instant son
zèle se refroidir et se trouva toujours payé amplement par les
rapports avantageux qu'il recevait, avec beaucoup de gravité, sur
les progrès de la jeune élève, chaque fois qu'au bout du mois il
faisait sa visite à la directrice, qui le considérait comme un
gentleman aux habitudes excentriques, très-littéraire et d'une
force prodigieuse sur les citations.
En un mot, M. Swiveller tint la marquise dans cette maison jusqu'à
ce qu'elle eût atteint à peu près sa dix-neuvième année; elle
avait alors de bonnes manières, de l'instruction, de l'élégance.
Il se demanda sérieusement, à cette époque, ce qu'il y avait
maintenant à faire. Dans une de ses visites périodiques, tandis
qu'il roulait cette question dans son esprit, la marquise arriva
au parloir; elle était seule, elle était plus souriante et plus
fraîche que jamais: alors la pensée vint à Richard, et ce n'était
pas la première fois, que si elle consentait à l'épouser, ils
seraient parfaitement heureux ensemble. Richard lui posa la
question, elle ne dit pas non. Au bout d'une semaine, ni plus ni
moins, ils étaient mariés, ce qui permit à M. Swiveller de faire
remarquer bien des fois plus tard qu'il y avait eu, avec tout
cela, une jeune demoiselle qui l'avait attendu pour l'épouser.
Il y avait justement à louer un petit cottage à Hampstead avec une
tabagie pour fumer, objet d'envie du monde civilisé; ils se
gardèrent bien de manquer l'occasion, et allèrent s'y établir
après la lune de miel. Chaque dimanche, M. Chukster se rendait
régulièrement en ce lieu de retraite pour y passer la journée; il
commençait par y déjeuner. C'était lui qui était leur grand
pourvoyeur de nouvelles publiques et des cancans de la société
fashionable. Durant quelques années, il continua de porter à Kit
une haine à mort, protestant qu'il avait encore une meilleure
opinion de lui du temps qu'on l'accusait d'avoir soustrait le
billet de banque, que depuis qu'on avait reconnu pleinement son
innocence; car enfin son crime témoignait au moins chez lui d'une
certaine audace, d'une certaine énergie, tandis que son innocence
n'était qu'une preuve de plus de son caractère souple et
artificieux. Cependant il en vint plus tard, mais combien il
fallut de temps! à se réconcilier avec lui; il alla même jusqu'à
l'honorer de son patronage, comme un homme qui s'était assez
visiblement corrigé pour mériter pardon et indulgence. Toutefois,
il ne mit jamais en oubli et ne put lui pardonner le fait du
schelling; car enfin, disait-il, s'il fût revenu pour en gagner un
autre, à la bonne heure, mais revenir pour achever de gagner ce
qu'on lui avait donné tout d'abord, c'était sur son caractère
moral une tache que ni regret ni contrition ne pouvait jamais
complètement faire disparaître.
M. Swiveller, qui avait toujours eu du goût pour la philosophie
contemplative, s'y adonnait de temps en temps avec fureur dans sa
petite tabagie, dont il ne pouvait s'arracher. Durant ces heures
de méditation, il s'était mis à débattre dans son esprit la
question mystérieuse de la famille de Sophronie. Sophronie elle-
même croyait être orpheline; mais M. Swiveller, d'après quelques
légers indices qu'il réunit d'autre part, inclina souvent à penser
que miss Brass devait en savoir plus long, et, ayant appris par sa
femme les détails de l'étrange entrevue qu'elle avait eue avec
Quilp, il soupçonna maintes fois que le nain eût bien pu, de son
vivant, fournir la clef de l'énigme, si cela lui eût convenu.
Disons cependant que ces raisonnements ne troublaient aucunement
le repos de M. Swiveller; car Sophronie était toujours pour lui
une femme aimable, dévouée et vigilante. Richard, de son côté,
d'humeur égale et paisible, à cela près de quelques brouilles
passagères avec M. Chukster, que Sophronie, en femme de bon sens,
encourageait plutôt qu'elle ne les calmait, fut toujours pour elle
un époux plein d'égards et de tendresse. Ils jouèrent ensemble des
milliers de parties de cribbage. Et nous devons ajouter, à
l'honneur de Dick, que, depuis le commencement jusqu'à la fin, il
continua d'appeler du titre de marquise celle que nous appelons,
nous, Sophronie, et que, chaque année, à l'anniversaire du jour où
il l'avait aperçue dans sa chambre de malade, il y avait un dîner
auquel M. Chukster était engagé: et, ce jour-là, on mettait les
petits plats dans les grands.
Les joueurs de profession Isaac List et Jowl, avec leur digne
associé M. James Graves, ce personnage chatouilleux à l'endroit de
sa réputation, poursuivirent leurs opérations avec des chances
diverses jusqu'au moment où l'insuccès d'une affaire un peu hardie
dans l'exercice de leur profession les obligea de se disperser
dans toutes les directions, sans pouvoir éviter l'atteinte de la
justice, qui a le bras long. Cette déroute provint de l'étourderie
d'un nouvel affidé, le jeune Frédéric Trent, qui, en divulguant le
secret de ses complices, devint ainsi, à son insu, l'instrument de
leur châtiment comme du sien.
Ce jeune homme passa à l'étranger, où, pendant quelque temps, il
s'abandonna à toutes sortes d'excès, vivant de son industrie,
autrement dit, de l'abus de toutes les facultés qui, dignement
employées, élèvent l'homme au-dessus de la bête, mais qui le
ravalent au contraire au-dessous d'elle lorsqu'il s'est ainsi
dégradé. Peu de temps après, son corps, tout meurtri et défiguré
par quelque rixe violente, fut reconnu par un Anglais qui visitait
par hasard le bâtiment spécial de la Morgue, à Paris, où sont
exposés les noyés. Mais cet Anglais garda prudemment le secret
jusqu'à son retour dans son pays, et le corps de Frédéric Trent ne
fut réclamé par personne.
Le gentleman, désignation familière sous laquelle nous avons fait
connaître le frère du grand-père de Nelly, voulait absolument
tirer le pauvre maître d'école de sa retraite ignorée pour faire
de lui son compagnon et son ami; mais l'humble instituteur de
village craignait de s'aventurer dans un monde bruyant, et
d'ailleurs, il s'était habitué à aimer le voisinage du vieux
cimetière. Calme et heureux dans son école, dans son pays
d'adoption, et surtout dans son attachement pour sa chère petite
amie tant pleurée, il continua tranquillement sa vie paisible et
demeura, malgré l'insistance du reconnaissant gentleman, ce qu'on
peut exprimer en peu de mots, un pauvre maître d'école, rien de
plus.
Son ami, le gentleman, ou le plus jeune frère, comme vous voudrez,
avait conservé au fond du coeur un pesant chagrin. Mais ce chagrin
ne faisait de lui ni un misanthrope ni un ermite. Il traversait le
monde en gardant ses affections. Longtemps, très-longtemps, son
principal plaisir fut de rechercher la trace des lieux par où
avaient passé le vieillard et l'enfant, autant que les derniers
récits de Nelly lui permirent de retrouver ces indices, de
s'arrêter là où ils s'étaient arrêtés, de méditer là où ils
avaient souffert, et de se réjouir là où ils avaient éprouvé
quelque bon traitement. Ceux qui leur avaient témoigné quelque
bonté ne purent échapper à ses recherches. Les deux soeurs du
pensionnat de miss Monflathers, qui avaient été aimées de Nelly
parce qu'elles-mêmes n'avaient pas d'amis; mistress Jarley, la
propriétaire des figures de cire; Codlin, Short, tous, il les
retrouva; et l'on nous a même affirmé qu'il n'oublia pas non plus
le chauffeur de la fournaise.
L'histoire de Kit, en se répandant au dehors, lui attira une
multitude d'amis et lui valut beaucoup d'offres généreuses.
D'abord, il ne songeait nullement à quitter le service de
M. Garland; mais, sur les représentations sérieuses et les bons
avis de ce gentleman, il commença à s'accoutumer à l'idée d'un
changement de condition dans le temps comme dans le temps; mais,
en moins de rien et sans qu'il eût seulement le loisir de
respirer, un des jurés qui l'avait autrefois cru coupable du crime
qu'on lui imputait et qui s'était prononcé en conséquence, lui
proposa un bon poste. Il avait la bonté d'assurer en même temps à
la mère de Kit des moyens suffisants d'existence et de bien-être.
Ce fut ainsi, comme Kit le répétait souvent, qu'un grand malheur
devint pour lui la source de toutes ses prospérités.
Kit resta-t-il célibataire, ou bien se maria-t-il? Il va sans
dire, qu'il se maria. Et qui pouvait-il épouser, si ce n'est
Barbe? Et même, bien mieux, il se maria assez jeune pour que le
petit Jacob se trouvât avoir des neveux et nièces avant que ses
mollets, déjà mentionnés honorablement dans cette histoire,
eussent encore eu l'honneur de se voir logés dans un grand
pantalon. Au reste, ce n'était pas nécessaire pour porter le titre
vénérable d'oncle, car le poupon l'était aussi comme lui. Le
bonheur que cet événement causa à la mère de Kit et à la mère de
Barbe est au-dessus de toute expression; se trouvant si bien
d'accord sur ce point comme sur tous les autres, elles prirent le
parti de se loger ensemble et vécurent dans la plus parfaite
intimité. Le cirque d'Astley avait un attrait irrésistible pour
les réunir tous au parterre à chaque trimestre; et la mère de Kit
ne manquait pas de dire, chaque fois qu'elle voyait badigeonner à
neuf l'extérieur de ce théâtre florissant, que son fils, en les y
conduisant, n'avait pas nui au succès de la troupe, et elle
s'attendait presque à voir le directeur sortir pour l'en remercier
avec effusion quand elle passait par là.
Lorsque Kit eut des enfants de six et sept ans, il y eut dans le
nombre une Barbe, et une jolie Barbe encore. Il n'y manquait pas
non plus un _fac-simile_ exact du petit Jacob, tel qu'il était
dans ces temps reculés où on lui révéla ce que c'était que des
huîtres. Naturellement, il y avait un Abel, le filleul de
M. Garland fils; il y avait un Dick, également filleul de
M. Swiveller. Le petit groupe d'enfants se réunissait souvent le
soir autour du père, en le priant de raconter encore l'histoire de
cette bonne miss Nell, qui était morte. Kit la leur racontait; et,
quand les enfants pleuraient après l'avoir entendue, regrettant
qu'elle ne fût pas plus longue, il leur disait qu'elle était
montée au ciel, où vont tous les braves gens, et que, s'ils
étaient bons comme elle, ils pouvaient espérer d'aller aussi un
jour au ciel, où ils pourraient la voir et la connaître comme il
l'avait vue et connue lui-même du temps qu'il n'était encore qu'un
tout petit garçon. Puis il leur racontait combien alors il était
pauvre, comment elle lui avait enseigné ce qu'il n'avait pas le
moyen d'apprendre, et comment le vieillard avait l'habitude de
dire: «Elle se moque toujours de Kit;» et alors les enfants
séchaient leurs larmes et se mettaient à rire à la pensée de ce
qu'avait fait cette bonne miss Nell, et ils étaient tout joyeux.
Parfois, Kit les conduisait jusqu'à la rue où Nell et son grand-
père avaient habité; mais de nouvelles constructions en avaient
totalement changé la physionomie. Depuis longtemps la vieille
maison avait été abattue, et, à la place, on avait ouvert une
belle et large voie. Les premières fois, Kit put tracer encore
avec sa canne un cercle sur le sol, comme pour indiquer à ses
enfants la place où avait été la maison; mais bientôt il n'eut
plus lui-même qu'un souvenir confus de cette place: tout ce qu'il
put dire, c'est que ce devait être ici où là, et que tous ces
changements lui avaient brouillé l'esprit.
Telles sont les métamorphoses que produisent un petit nombre
d'années, et c'est ainsi que tout passe, comme une histoire qu'on
raconte.