CHAPITRE XXXVI.

Le tourbillon magique qui, dans sa course aventureuse, a entraîné

jusqu'ici le chroniqueur, commence à ralentir son pas; il

s'arrête. Le voilà arrivé au but; notre tâche va finir aussi.

Il ne nous reste plus qu'à prendre congé des acteurs du petit

monde qui nous a tenu compagnie tout le long du chemin, pour

terminer notre voyage.

Entre tous, par-dessus tous, le doucereux Sampson Brass et Sally,

viennent, bras dessus bras dessous, réclamer notre attention et

nos égards.

Nous avons déjà vu que M. Sampson était tombé entre les mains de

la justice, après l'avoir invoquée d'abord, et on avait si

fortement insisté pour qu'il voulût bien prolonger son séjour dans

la prison, qu'il n'avait pu s'y refuser. Il demeura sous la

protection des lois durant un temps considérable, tenu si

étroitement à l'écart par l'attention pleine de sollicitude de

ceux qui veillaient à ses besoins, qu'il était perdu pour la

société, sans pouvoir se livrer à aucun exercice extérieur, si ce

n'est dans l'espace d'une petite cour pavée. Les gens auxquels il

avait affaire, connaissant son caractère modeste et son goût pour

la retraite, jaloux d'ailleurs de l'avoir toujours près d'eux, ne

voulurent pas s'en séparer avant que deux riches particuliers

eussent fourni une caution de trente-sept mille cinq cents francs;

ce ne fut qu'à cette condition que ses hôtes lui permirent de

quitter leur toit hospitalier, tant ils avaient peur qu'il ne leur

faussât pour toujours compagnie, s'ils ne prenaient pas leurs

sûretés avant de lui donner la clef des champs. M. Brass, frappé

de ce que ce badinage avait de spirituel, et le prenant tout à

fait au sérieux, trouva dans le vaste cercle de ses relations une

couple d'amis dont la fortune réunie s'élevait à un peu moins de

un franc cinquante centimes; il offrit donc ces messieurs en

garantie: histoire de rire! Mais, ces gentlemen n'ayant pas été

accueillis, après vingt-quatre heures de réflexion pour la forme,

M. Brass consentit à rester dans son domicile actuel, et il y

resta en effet jusqu'au moment où un club d'esprits d'élite,

vulgairement appelé le Grand-Jury, qui étaient dans le secret de

la plaisanterie, l'appelèrent à comparaître pour parjure et dol,

devant douze autres personnages facétieux qui, à leur tour,

s'amusèrent beaucoup à le déclarer coupable. Il y a plus; la

populace elle-même s'associa au badinage; et lorsque M. Brass fut

emmené en fiacre vers l'édifice où se réunissaient ses juges, elle

salua sa venue en lui jetant à la tête des oeufs pourris et des

petits chats noyés; elle fit même semblant de vouloir le mettre en

pièces, ce qui accrut infiniment le comique de la situation, et

dut, sans nul doute, augmenter d'autant la satisfaction de l'ex-

procureur.

Une fois en vaine de gaieté, M. Brass ne s'en tint pas là: il se

pourvut en cassation, alléguant en sa faveur que, s'il avait

consenti à déclarer lui-même les faits à sa charge, c'était sur

l'assurance réitérée qu'on lui avait donnée, et les promesses

qu'on lui avait faites d'obtenir pour lui pardon et impunité; il

invoquait l'indulgence que la loi ne refuse pas en pareil cas aux

esprits crédules, victimes de leur confiance innocente. Après un

débat solennel, ce point, ainsi que d'autres de nature technique,

dont il serait difficile d'exagérer la grotesque extravagance, fut

déféré à la décision des juges. En attendant, Sampson avait été

réintégré dans sa première résidence. Finalement, vainqueur sur

quelques points, vaincu sur d'autres, le résultat définitif fut

qu'au lieu d'être prié de vouloir bien voyager pour un temps en

pays étranger, il obtint la faveur d'orner de sa présence la mère

patrie, sous certaines restrictions tout à fait insignifiantes.

Voici quelles furent ces restrictions: il devait, durant un nombre

d'années déterminé, résider dans un bâtiment spacieux où étaient

logés et entretenus aux frais du public plusieurs autres gentlemen

qui étaient vêtus d'un uniforme gris très-simple, bordé de jaune,

portant les cheveux ras et vivant principalement d'un petit potage

au gruau. On l'invita aussi à partager leur exercice qui consiste

à monter constamment une série interminable de marches d'escalier;

et de peur que ses jambes, peu accoutumées à ce genre de

divertissement, ne s'en trouvassent avariées, on lui fit porter

au-dessus de la cheville une amulette de fer pour lui servir de

charme contre la fatigue. Une fois bien convenus de leurs faits,

on le transporta un soir à son nouveau séjour, en grande

cérémonie, dans un des carrosses de Sa Majesté, en compagnie de

neuf autres gentlemen et de deux dames admis au même privilège.

Indépendamment de ces petites peines, autrement dit, de ces

bagatelles, son nom fut effacé du rôle des attorneys; et je ne

sais pas si vous savez que jusqu'à ces derniers temps cette mesure

a toujours été considérée comme une marque de dégradation, de

déshonneur pour celui qui la subit, comme impliquant

nécessairement quelque acte de félonie abominable, vu qu'il y a

tant de noms très-peu respectables qui se carrent tranquillement

aux meilleures places de la liste des procureurs, sans être en

rien molestés.

Quant à Sally Brass, il courut sur son compte une foule de rumeurs

contradictoires. Il y en avait d'aucuns qui disaient avec pleine

assurance qu'elle s'était rendue aux docks en habits d'homme et

s'y était engagée comme matelot femelle. D'autres insinuaient

qu'elle s'était enrôlée comme simple soldat dans le deuxième

régiment des gardes à pied et qu'on l'avait aperçue en uniforme à

son poste, c'est-à-dire se tenant un soir appuyée sur son fusil

dans une des guérites du parc de Saint-James; mais de tous ces

bruits, celui qui paraît le plus vraisemblable, c'est, qu'après un

laps de quelque cinq années, pendant lesquelles rien n'indique que

personne ait pu la rencontrer, on vit plus d'une fois deux

misérables créatures se glisser à la nuit hors des réduits les

plus reculés de Saint-Giles et cheminer le long des rues en

traînant la savate, le corps tout courbé, scrutant les tas

d'ordures et les ruisseaux comme pour y chercher quelque débris de

nourriture, quelque rebut du souper de la veille. Jamais ces

espèces de spectres n'apparaissaient que dans les nuits de froid

et d'obscurité où ces terribles fantômes, ces images incarnées de

la misère, du vice et de la famine, qui en tout autre temps se

cachent dans les plus hideux repaires de Londres, sous les portes

cochères, les voûtes sombres et dans les caves, s'aventurent à

rôder dans les rues. Ceux qui avaient connu Sampson et Sally,

disaient tout bas que ce devait être l'ex-procureur et sa soeur;

et il paraît qu'encore aujourd'hui on les voit quelquefois passer,

la nuit, quand il fait bien noir, avec leur sale accoutrement,

tout contre le passant, qui s'écarte avec dégoût.

On ne retrouva le corps de Quilp qu'au bout de quelques jours. Une

enquête fut ouverte près de l'endroit où les flots l'avaient

déposé. L'opinion générale fut que le nain s'était suicidé, et

comme toutes les circonstances de sa mort paraissaient s'accorder

avec cette présomption, le verdict fut rendu dans ce sens. Il fut

enterré avec un pieu enfoncé au travers du coeur, au beau milieu

d'un carrefour.

Cependant, le bruit courut plus tard que cette horrible et barbare

pratique n'avait pas été mise à exécution et que les restes de

Quilp avaient été secrètement rendus à Tom Scott. Sur ce point

même, toutefois, les sentiments furent divisés, car plusieurs

personnes prétendirent que Tom Scott avait déterré à minuit la

dépouille de son maître et l'avait portée à un endroit indiqué

d'avance par la veuve. Il est à présumer que ces deux histoires

n'avaient pas d'autre fondement que les larmes versées par Tom,

lors de l'enquête: et nous devons dire à ceux qui ne voudraient

pas le croire, que le fait des larmes est véritable; bien plus,

Tom manifesta le plus vif désir d'aller donner une pile au jury.

Voyant qu'on l'en empêchait et qu'on l'avait même chassé de la

salle, il voulut du moins, par esprit de vengeance, en obscurcir

l'unique croisée en se posant en éventail dans l'embrasure, la

tête en bas, jusqu'à ce qu'un sergent de ville, qui ne badinait

pas, le remit sur ses pieds lestement en lui faisant faire la

culbute.

Se trouvant sur le pavé, par suite de la mort de son maître, il se

détermina à courir le monde sur la tête et sur les mains, et, en

conséquence, il commença à faire la roue pour gagner sa vie.

Cependant, comme sa qualité d'Anglais lui paraissait un obstacle

insurmontable à ses succès dans cette carrière (quoique l'art des

culbutes soit chez nous en assez grande faveur), il prit le nom

d'un marchand d'images italien avec qui il fit connaissance; et

sous le nom de Tomscotino fit désormais ses pirouettes à l'envers

avec un succès prodigieux et devant un public de plus en plus

nombreux.

La petite mistress Quilp ne se pardonna jamais l'unique faute qui

pesât sur sa conscience, et elle ne pouvait y penser ni en parler

sans pleurer amèrement. Son mari ne laissait point de parents,

elle était riche; il n'avait pas fait de testament, sinon elle fût

restée pauvre. S'étant mariée la première fois à l'instigation de

sa mère, elle ne consulta que son propre goût pour un second

choix. Ce choix tomba sur un homme agréable et jeune encore; et

comme il avait posé pour condition préliminaire que mistress

Jiniwin vivrait hors de la maison avec une pension alimentaire,

les deux époux n'eurent, après la célébration du mariage, que la

moyenne nécessaire de querelles qu'il doit y avoir dans un bon

ménage, et menèrent une joyeuse existence avec l'argent du défunt.

M. et mistress Garland et M. Abel continuèrent leur petit trantran

ordinaire, à l'exception d'un changement qui se produisit dans

leur intérieur, comme nous allons l'exposer: Quand le temps fut

venu, M. Abel s'associa avec son ami le notaire. À cette occasion,

il y eut dîner, bal, réjouissance complète. Au bal, le hasard

voulut qu'on eût invité la jeune personne la plus modeste qu'on

ait jamais vue, et le hasard voulut encore que M. Abel tombât

amoureux d'elle. Comment se fit la chose, ou comment les deux

jeunes gens s'en aperçurent, ou lequel des deux communiqua le

premier à l'autre sa découverte, c'est ce que l'on ignore.

Toujours est-il qu'après un certain temps ils se marièrent;

toujours est-il qu'ils furent heureux à faire envie, toujours est-

il enfin qu'ils méritaient bien leur bonheur. Il ne pouvait rien y

avoir de plus agréable pour nous que d'ajouter à ces détails

qu'ils eurent beaucoup d'enfants; car la bonté et la vertu ne

peuvent se multiplier et se répandre sans que ce soit un ornement

de plus à joindre aux autres beautés de la nature et un sujet de

joie légitime pour l'humanité tout entière.

Le poney garda son caractère et ses principes d'indépendance

jusqu'au dernier moment de sa vie, qui fut d'une longueur peu

commune, et lui valut le surnom de Mathusalem. Souvent il traîna

le petit phaéton de la maison de M. Garland père à la maison de

M. Garland fils; et comme les parents et leurs enfants se

réunissaient très-fréquemment, il eut chez les jeunes époux une

écurie à lui où il se rendait de lui-même avec une étonnante

dignité. Il voulut bien condescendre à jouer avec les enfants

lorsque ceux-ci furent devenus assez grands pour cultiver son

amitié, et il courait avec eux comme un chien à travers le petit

enclos. Mais, bien qu'il se relâchât à tel point de sa fierté

d'humeur, et leur permît des caresses et de petites privautés,

comme par exemple d'examiner ses sabots ou de se pendre à sa

queue, jamais il ne souffrit qu'aucun d'eux montât sur son dos

pour le conduire; montrant ainsi que la familiarité elle-même a

ses limites, et qu'il y a des points réservés avec lesquels il ne

faut pas badiner.

Vers la fin de sa vie, Whisker prouva qu'il n'était pas encore

incapable de former des attachements de coeur: lorsque le bon

vieux bachelier vint vivre avec M. Garland après le décès de son

ami le desservant, le poney se prit pour lui d'une grande amitié

et se laissa volontiers conduire par lui sans opposer la moindre

résistance. Deux ou trois années avant sa mort on cessa de le

faire travailler; il vécut à même l'herbe des prés comme un vrai

coq en pâte, et son dernier acte, bien digne d'un vieux gentleman

colérique, fut de lancer une ruade contre son docteur...

vétérinaire.

Après une longue convalescence, M. Swiveller, qui était entré en

jouissance de son revenu, acheta une bonne garde-robe à la

marquise et la mit aussitôt en pension, conformément au voeu qu'il

avait fait sur son lit de souffrance. Il chercha longtemps un nom

qui fût digne d'elle, et finit par se décider en faveur de

Sophronie Sphinx, nom euphonique, gracieux, qui avait de plus

l'avantage de laisser supposer au fond un mystère. Ce fut donc

sous ce nom que la marquise se rendit, tout en larmes, à la

pension choisie par M. Swiveller: mais elle en fut retirée, par

suite de ses progrès rapides qui l'avaient placée au-dessus de ses

compagnes, pour entrer dans un établissement d'un ordre plus

élevé. M. Swiveller, c'est une justice à lui rendre, bien que les

frais d'éducation de la marquise dussent le mettre à la gêne pour

une demi-douzaine d'années au moins, ne sentit pas un instant son

zèle se refroidir et se trouva toujours payé amplement par les

rapports avantageux qu'il recevait, avec beaucoup de gravité, sur

les progrès de la jeune élève, chaque fois qu'au bout du mois il

faisait sa visite à la directrice, qui le considérait comme un

gentleman aux habitudes excentriques, très-littéraire et d'une

force prodigieuse sur les citations.

En un mot, M. Swiveller tint la marquise dans cette maison jusqu'à

ce qu'elle eût atteint à peu près sa dix-neuvième année; elle

avait alors de bonnes manières, de l'instruction, de l'élégance.

Il se demanda sérieusement, à cette époque, ce qu'il y avait

maintenant à faire. Dans une de ses visites périodiques, tandis

qu'il roulait cette question dans son esprit, la marquise arriva

au parloir; elle était seule, elle était plus souriante et plus

fraîche que jamais: alors la pensée vint à Richard, et ce n'était

pas la première fois, que si elle consentait à l'épouser, ils

seraient parfaitement heureux ensemble. Richard lui posa la

question, elle ne dit pas non. Au bout d'une semaine, ni plus ni

moins, ils étaient mariés, ce qui permit à M. Swiveller de faire

remarquer bien des fois plus tard qu'il y avait eu, avec tout

cela, une jeune demoiselle qui l'avait attendu pour l'épouser.

Il y avait justement à louer un petit cottage à Hampstead avec une

tabagie pour fumer, objet d'envie du monde civilisé; ils se

gardèrent bien de manquer l'occasion, et allèrent s'y établir

après la lune de miel. Chaque dimanche, M. Chukster se rendait

régulièrement en ce lieu de retraite pour y passer la journée; il

commençait par y déjeuner. C'était lui qui était leur grand

pourvoyeur de nouvelles publiques et des cancans de la société

fashionable. Durant quelques années, il continua de porter à Kit

une haine à mort, protestant qu'il avait encore une meilleure

opinion de lui du temps qu'on l'accusait d'avoir soustrait le

billet de banque, que depuis qu'on avait reconnu pleinement son

innocence; car enfin son crime témoignait au moins chez lui d'une

certaine audace, d'une certaine énergie, tandis que son innocence

n'était qu'une preuve de plus de son caractère souple et

artificieux. Cependant il en vint plus tard, mais combien il

fallut de temps! à se réconcilier avec lui; il alla même jusqu'à

l'honorer de son patronage, comme un homme qui s'était assez

visiblement corrigé pour mériter pardon et indulgence. Toutefois,

il ne mit jamais en oubli et ne put lui pardonner le fait du

schelling; car enfin, disait-il, s'il fût revenu pour en gagner un

autre, à la bonne heure, mais revenir pour achever de gagner ce

qu'on lui avait donné tout d'abord, c'était sur son caractère

moral une tache que ni regret ni contrition ne pouvait jamais

complètement faire disparaître.

M. Swiveller, qui avait toujours eu du goût pour la philosophie

contemplative, s'y adonnait de temps en temps avec fureur dans sa

petite tabagie, dont il ne pouvait s'arracher. Durant ces heures

de méditation, il s'était mis à débattre dans son esprit la

question mystérieuse de la famille de Sophronie. Sophronie elle-

même croyait être orpheline; mais M. Swiveller, d'après quelques

légers indices qu'il réunit d'autre part, inclina souvent à penser

que miss Brass devait en savoir plus long, et, ayant appris par sa

femme les détails de l'étrange entrevue qu'elle avait eue avec

Quilp, il soupçonna maintes fois que le nain eût bien pu, de son

vivant, fournir la clef de l'énigme, si cela lui eût convenu.

Disons cependant que ces raisonnements ne troublaient aucunement

le repos de M. Swiveller; car Sophronie était toujours pour lui

une femme aimable, dévouée et vigilante. Richard, de son côté,

d'humeur égale et paisible, à cela près de quelques brouilles

passagères avec M. Chukster, que Sophronie, en femme de bon sens,

encourageait plutôt qu'elle ne les calmait, fut toujours pour elle

un époux plein d'égards et de tendresse. Ils jouèrent ensemble des

milliers de parties de cribbage. Et nous devons ajouter, à

l'honneur de Dick, que, depuis le commencement jusqu'à la fin, il

continua d'appeler du titre de marquise celle que nous appelons,

nous, Sophronie, et que, chaque année, à l'anniversaire du jour où

il l'avait aperçue dans sa chambre de malade, il y avait un dîner

auquel M. Chukster était engagé: et, ce jour-là, on mettait les

petits plats dans les grands.

Les joueurs de profession Isaac List et Jowl, avec leur digne

associé M. James Graves, ce personnage chatouilleux à l'endroit de

sa réputation, poursuivirent leurs opérations avec des chances

diverses jusqu'au moment où l'insuccès d'une affaire un peu hardie

dans l'exercice de leur profession les obligea de se disperser

dans toutes les directions, sans pouvoir éviter l'atteinte de la

justice, qui a le bras long. Cette déroute provint de l'étourderie

d'un nouvel affidé, le jeune Frédéric Trent, qui, en divulguant le

secret de ses complices, devint ainsi, à son insu, l'instrument de

leur châtiment comme du sien.

Ce jeune homme passa à l'étranger, où, pendant quelque temps, il

s'abandonna à toutes sortes d'excès, vivant de son industrie,

autrement dit, de l'abus de toutes les facultés qui, dignement

employées, élèvent l'homme au-dessus de la bête, mais qui le

ravalent au contraire au-dessous d'elle lorsqu'il s'est ainsi

dégradé. Peu de temps après, son corps, tout meurtri et défiguré

par quelque rixe violente, fut reconnu par un Anglais qui visitait

par hasard le bâtiment spécial de la Morgue, à Paris, où sont

exposés les noyés. Mais cet Anglais garda prudemment le secret

jusqu'à son retour dans son pays, et le corps de Frédéric Trent ne

fut réclamé par personne.

Le gentleman, désignation familière sous laquelle nous avons fait

connaître le frère du grand-père de Nelly, voulait absolument

tirer le pauvre maître d'école de sa retraite ignorée pour faire

de lui son compagnon et son ami; mais l'humble instituteur de

village craignait de s'aventurer dans un monde bruyant, et

d'ailleurs, il s'était habitué à aimer le voisinage du vieux

cimetière. Calme et heureux dans son école, dans son pays

d'adoption, et surtout dans son attachement pour sa chère petite

amie tant pleurée, il continua tranquillement sa vie paisible et

demeura, malgré l'insistance du reconnaissant gentleman, ce qu'on

peut exprimer en peu de mots, un pauvre maître d'école, rien de

plus.

Son ami, le gentleman, ou le plus jeune frère, comme vous voudrez,

avait conservé au fond du coeur un pesant chagrin. Mais ce chagrin

ne faisait de lui ni un misanthrope ni un ermite. Il traversait le

monde en gardant ses affections. Longtemps, très-longtemps, son

principal plaisir fut de rechercher la trace des lieux par où

avaient passé le vieillard et l'enfant, autant que les derniers

récits de Nelly lui permirent de retrouver ces indices, de

s'arrêter là où ils s'étaient arrêtés, de méditer là où ils

avaient souffert, et de se réjouir là où ils avaient éprouvé

quelque bon traitement. Ceux qui leur avaient témoigné quelque

bonté ne purent échapper à ses recherches. Les deux soeurs du

pensionnat de miss Monflathers, qui avaient été aimées de Nelly

parce qu'elles-mêmes n'avaient pas d'amis; mistress Jarley, la

propriétaire des figures de cire; Codlin, Short, tous, il les

retrouva; et l'on nous a même affirmé qu'il n'oublia pas non plus

le chauffeur de la fournaise.

L'histoire de Kit, en se répandant au dehors, lui attira une

multitude d'amis et lui valut beaucoup d'offres généreuses.

D'abord, il ne songeait nullement à quitter le service de

M. Garland; mais, sur les représentations sérieuses et les bons

avis de ce gentleman, il commença à s'accoutumer à l'idée d'un

changement de condition dans le temps comme dans le temps; mais,

en moins de rien et sans qu'il eût seulement le loisir de

respirer, un des jurés qui l'avait autrefois cru coupable du crime

qu'on lui imputait et qui s'était prononcé en conséquence, lui

proposa un bon poste. Il avait la bonté d'assurer en même temps à

la mère de Kit des moyens suffisants d'existence et de bien-être.

Ce fut ainsi, comme Kit le répétait souvent, qu'un grand malheur

devint pour lui la source de toutes ses prospérités.

Kit resta-t-il célibataire, ou bien se maria-t-il? Il va sans

dire, qu'il se maria. Et qui pouvait-il épouser, si ce n'est

Barbe? Et même, bien mieux, il se maria assez jeune pour que le

petit Jacob se trouvât avoir des neveux et nièces avant que ses

mollets, déjà mentionnés honorablement dans cette histoire,

eussent encore eu l'honneur de se voir logés dans un grand

pantalon. Au reste, ce n'était pas nécessaire pour porter le titre

vénérable d'oncle, car le poupon l'était aussi comme lui. Le

bonheur que cet événement causa à la mère de Kit et à la mère de

Barbe est au-dessus de toute expression; se trouvant si bien

d'accord sur ce point comme sur tous les autres, elles prirent le

parti de se loger ensemble et vécurent dans la plus parfaite

intimité. Le cirque d'Astley avait un attrait irrésistible pour

les réunir tous au parterre à chaque trimestre; et la mère de Kit

ne manquait pas de dire, chaque fois qu'elle voyait badigeonner à

neuf l'extérieur de ce théâtre florissant, que son fils, en les y

conduisant, n'avait pas nui au succès de la troupe, et elle

s'attendait presque à voir le directeur sortir pour l'en remercier

avec effusion quand elle passait par là.

Lorsque Kit eut des enfants de six et sept ans, il y eut dans le

nombre une Barbe, et une jolie Barbe encore. Il n'y manquait pas

non plus un _fac-simile_ exact du petit Jacob, tel qu'il était

dans ces temps reculés où on lui révéla ce que c'était que des

huîtres. Naturellement, il y avait un Abel, le filleul de

M. Garland fils; il y avait un Dick, également filleul de

M. Swiveller. Le petit groupe d'enfants se réunissait souvent le

soir autour du père, en le priant de raconter encore l'histoire de

cette bonne miss Nell, qui était morte. Kit la leur racontait; et,

quand les enfants pleuraient après l'avoir entendue, regrettant

qu'elle ne fût pas plus longue, il leur disait qu'elle était

montée au ciel, où vont tous les braves gens, et que, s'ils

étaient bons comme elle, ils pouvaient espérer d'aller aussi un

jour au ciel, où ils pourraient la voir et la connaître comme il

l'avait vue et connue lui-même du temps qu'il n'était encore qu'un

tout petit garçon. Puis il leur racontait combien alors il était

pauvre, comment elle lui avait enseigné ce qu'il n'avait pas le

moyen d'apprendre, et comment le vieillard avait l'habitude de

dire: «Elle se moque toujours de Kit;» et alors les enfants

séchaient leurs larmes et se mettaient à rire à la pensée de ce

qu'avait fait cette bonne miss Nell, et ils étaient tout joyeux.

Parfois, Kit les conduisait jusqu'à la rue où Nell et son grand-

père avaient habité; mais de nouvelles constructions en avaient

totalement changé la physionomie. Depuis longtemps la vieille

maison avait été abattue, et, à la place, on avait ouvert une

belle et large voie. Les premières fois, Kit put tracer encore

avec sa canne un cercle sur le sol, comme pour indiquer à ses

enfants la place où avait été la maison; mais bientôt il n'eut

plus lui-même qu'un souvenir confus de cette place: tout ce qu'il

put dire, c'est que ce devait être ici où là, et que tous ces

changements lui avaient brouillé l'esprit.

Telles sont les métamorphoses que produisent un petit nombre

d'années, et c'est ainsi que tout passe, comme une histoire qu'on

raconte.

Le magasin d'antiquités, Tome II · 第 46 / 52 题