M. Brass caresse le poney.

«Il vous fait honneur; le poil lisse et brillant. Il a

littéralement l'air d'avoir été passé au vernis de la tête aux

pieds.»

Kit touche le bord de son chapeau, sourit, caresse lui-même le

poney et exprime sa conviction «qu'en effet, M. Brass en

trouverait peu comme cela.

-- Un magnifique animal!... s'écrie M. Brass, et si intelligent!

-- Dieu me pardonne! répond Kit, il comprend tout ce qu'on lui dit

comme un chrétien.

-- Vraiment!... s'écria M. Brass, qui ne pouvait revenir de son

étonnement quoiqu'il eût entendu la même chose, à la même place,

de la même personne, dans les mêmes termes, une douzaine de fois.

-- La première fois que je le vis, dit Kit flatté du profond

intérêt que le procureur témoigne à son favori, je ne m'attendais

guère à devenir aussi intime avec lui que je le suis à présent.

-- Ah! réplique M. Brass, chez qui les préceptes de morale et

d'amour de la vertu coulaient à pleins bords, c'est un charmant

sujet de réflexion pour vous, un charmant sujet; un sujet

d'orgueil et de joie, Christophe. La probité est la meilleure

politique. Je l'ai toujours éprouvé par moi-même. Ce matin même,

j'ai perdu quarante-sept livres dix schellings par pure probité.

Mais pour moi ce n'est pas une perte, c'est un gain véritable.»

M. Brass frotte vivement son nez avec sa plume et regarde Kit avec

des larmes dans les yeux. Kit pense que si jamais brave homme

donna un démenti à son extérieur, c'est bien Sampson Brass.

«Un homme, dit le procureur, qui dans une seule matinée perd par

probité quarante-sept livres dix schellings est un homme à faire

plutôt envie que pitié. Si la somme avait été de quatre-vingts

livres, la plénitude de mon coeur ne connaîtrait plus de bornes.

Pour chaque livre perdue, j'eusse gagné cent pour cent de bonheur.

Il y a là en moi, Christophe, ajoute Brass avec un sourire et en

se frappant sur la poitrine, une petite voix de conscience qui me

chante des chansons si douces, que c'est toute joie et tout

plaisir.»

Kit est tellement frappé de ces paroles; il trouve ces sentiments

si complètement à l'unisson des siens, qu'il en est à se demander

ce qu'il répondra, quand M. Garland reparaît. M. Sampson Brass

aide avec de grandes démonstrations de politesse le vieux

gentleman à remonter dans sa chaise; et le poney, après avoir

secoué la tête plusieurs fois et être resté trois à quatre minutes

avec ses quatre pieds plantés fixement sur le sol comme s'il était

déterminé à ne pas quitter la place, à la vie et à la mort, part

tout d'un coup sans être touché le moins du monde, et court à une

vitesse de douze milles anglais à l'heure. Alors M. Brass et sa

soeur, qui est venue le rejoindre à la porte, échangent un sourire

bizarre qui n'est pas des plus avenants, et retournent auprès de

M. Richard Swiveller qui, durant leur absence, s'est régalé de

diverses attitudes de pantomime, et se laisse surprendre, à son

pupitre, dans un état d'agitation et de rougeur qui le trahit,

grattant vivement rien du tout avec son canif ébréché.

Quand il arrivait que Kit venait seul et sans la chaise, toujours

aussi il se trouvait que Sampson Brass, se rappelant une

commission, avait à envoyer M. Swiveller, sinon de nouveau à

Peckam Rye, du moins à quelque endroit assez éloigné pour que le

clerc ne pût pas être de retour avant deux ou trois heures, ce

gentleman n'étant pas d'ailleurs, à dire vrai, renommé pour sa

diligence dans les courses, car il avait plutôt l'habitude de

prolonger et d'étendre jusqu'aux dernières limites du possible le

temps qui lui était accordé. Sitôt M. Swiveller sorti, miss Sally

s'éclipsait. Alors M. Brass ouvrait toute grande la porte de

l'étude, se mettait gaiement à entonner sa vieille chanson et

reprenait son sourire séraphique. En arrivant à l'escalier, Kit ne

manquait pas de s'entendre appeler: le procureur engageait avec

lui une conversation morale et amusante; parfois il le priait de

veiller un instant sur l'étude parce qu'il avait à faire une

petite course, et, en revenant, il le gratifiait d'un écu ou deux.

Ces rémunérations se reproduisirent si souvent, que Kit, ne

doutant nullement qu'elles vinssent du gentleman déjà si généreux

avec mistress Nubbles, ne pouvait assez admirer tant de

libéralité, et il achetait tant de bagatelles à bon marché, soit

pour la mère, soit pour le petit Jacob, soit pour le poupon, soit

enfin pour Barbe, que chaque jour l'un ou l'autre avait son

nouveau cadeau.

Tandis que ces faits et gestes se manigançaient tant chez Sampson

Brass qu'au dehors, Richard Swiveller, souvent laissé seul dans

l'étude, commença à trouver que le temps lui pesait. En

conséquence, pour se maintenir en belle humeur et pour empêcher

ses facultés de se rouiller, il fit l'emplette d'un _cribbage_[2] et

d'un jeu de cartes, et s'habitua à jouer au cribbage avec un mort,

en supposant des mises de vingt, trente et quelquefois cinquante

livres de chaque côté, sans compter les paris hasardeux qui

s'élevaient à un chiffre fabuleux.

Tandis que le jeu se poursuivait dans le plus grand silence,

malgré l'importance des intérêts qui y étaient attachés,

M. Swiveller en vint à penser que les soirs où M. et miss Brass

étaient dehors, et maintenant cela leur arrivait souvent, il

entendait une sorte de ronflement ou de respiration difficile dans

la direction de la porte: après réflexion, il avisa que ce bruit

pourrait bien provenir de la petite servante qui avait un rhume

perpétuel causé par l'humidité de sa résidence. Un soir donc,

regardant avec attention de ce côté, il aperçut distinctement un

oeil qui brillait au trou de la serrure; ne doutant plus de la

justesse de ses soupçons, il se glissa doucement jusqu'à la porte,

et fondit à l'improviste sur la petite curieuse.

«Oh! je ne voulais pas faire de mal. Sur ma parole, je ne voulais

pas faire de mal, s'écria la petite servante, se débattant avec

une vigueur qui n'était pas de sa taille. La cuisine en bas est si

triste! Je vous en prie, n'en dites rien; je vous en prie, ne le

dites pas.

-- Et pourquoi donc le dirais-je?... N'était-ce pas pour chercher

compagnie que vous regardiez à travers le trou de la serrure!

-- Oui, ce n'est que pour ça, ma parole.

-- Y a-t-il longtemps que vous vous amusez à vous glacer l'oeil à

cet exercice? demanda Richard.

-- Oh! depuis que vous avez commencé pour la première fois à jouer

aux cartes, et même longtemps avant.»

Le vague souvenir de divers amusements fantastiques auxquels il

s'était livré pour se rafraîchir des fatigues du travail, et dont

sans doute la petite servante avait été témoin, déconcerta

passablement M. Swiveller: mais il n'était pas assez sensible à

cet égard pour ne point se remettre promptement.

«C'est bien, venez, dit-il après un moment de réflexion; venez

ici, asseyez-vous. Je vous apprendrai à jouer.

-- Oh! je n'oserais pas, répondit la petite servante. Miss Sally

me tuerait si elle savait que je suis entrée ici.

-- Avez-vous du feu en bas? demanda Richard.

-- Un tantinet.

-- Ma foi! miss Sally ne me tuera pas, moi, si elle vient à savoir

que j'y suis descendu. J'y vais donc, dit Richard mettant les

cartes dans sa poche. Dieu! que vous êtes maigre! Pourquoi donc

ça?

-- Ce n'est pas ma faute.

-- Est-ce que vous ne mangeriez pas bien du pain et de la viande?

dit Richard décrochant son chapeau. Oui? Ah! je le pensais bien.

Avez-vous jamais goûté de la bière?

-- J'en ai bu une fois un petit coup.

-- Quel état de choses! s'écria M. Swiveller levant ses yeux au

plafond. Elle n'en a jamais goûté!... Car ce n'est pas en goûter

que d'en boire un petit coup. Quel âge avez-vous?

-- Je ne sais pas.»

M. Swiveller ouvrit de grands yeux et parut quelques moments

pensif; alors ordonnant à la jeune fille de veiller à la porte

jusqu'à ce qu'il fût de retour, il s'éloigna vivement.

Il ne tarda pas à revenir, suivi d'un garçon de taverne qui

portait d'une main une assiettée de pain et de boeuf, et de

l'autre un grand pot rempli d'une boisson très-odorante et d'un

fumet agréable; espèce de bière d'absinthe supérieure, faite

d'après une recette particulière que M. Swiveller avait enseignée

au maître de l'établissement, à l'époque où il était fort endetté

chez lui et où il lui importait de se concilier son amitié. À la

porte, il déchargea le garçon de son fardeau qu'il remit à sa

petite compagne en la pressant de l'emporter, de peur de surprise,

à sa cuisine où il la suivit.

«Là! dit-il, en posant l'assiette devant elle. Avant tout,

nettoyez-moi ça; et nous verrons après.»

La petite servante ne se le fit pas dire deux fois, et l'assiette

fut bientôt vide.

«Maintenant, dit Richard lui tendant le pot, empoignez-moi ça;

mais modérez vos transports, vous savez! car vous n'avez pas

l'habitude de la chose. Eh bien! est-ce bon?

-- Oh! oui, n'est-ce pas?» dit la petite serrante.

M. Swiveller parut enchanté au delà de toute expression par cette

réponse. Il absorba lui-même un bon coup du précieux liquide, tout

en regardant fixement sa compagne. Après ces préliminaires, il se

mit à enseigner le jeu à la petite servante qui ne fut pas

longtemps à l'apprendre d'une manière passable, car elle avait

l'esprit subtil et délié.

«Maintenant, dit M. Swiveller, mettant deux pièces de six pence

dans une saucière et ajustant la mauvaise chandelle, les cartes

une fois battues et coupées, maintenant voici les enjeux. Si vous

gagnez, vous aurez tout; si je gagne, ce sera pour moi. Pour

rendre le jeu plus amusant et plus comique, je vous appellerai la

Marquise, entendez-vous?»

La petite servante fit un signe de tête.

«Allons, marquise, dit Swiveller, feu!»

La marquise, tenant ses cartes très-serrées dans ses deux mains,

examina laquelle elle jetterait; et M. Swiveller, prenant

l'attitude joviale et fashionable qui convenait à une semblable

compagnie, s'ingurgita une nouvelle gorgée de bière à l'absinthe,

en attendant que la petite servante eût joué.

Le magasin d'antiquités, Tome II · 第 27 / 52 题