CHAPITRE XVII.

Parmi ses occupations diverses, le vieux bachelier trouvait dans

l'antique église une source inépuisable d'intérêt et d'agrément.

Il en était devenu fier, comme la plupart des hommes le sont des

merveilles du petit monde où ils se meuvent; il en avait fait une

étude particulière; il en avait appris l'histoire; plus d'un jour

d'été le trouva dans l'intérieur de l'église, plus d'une soirée

d'hiver le vit au coin du feu du desservant, méditant sur ce sujet

favori et ajoutant quelque richesse nouvelle à son petit trésor de

traditions et de légendes.

Comme il n'était pas de ces esprits farouches qui voudraient

mettre à nu la Vérité, en la dépouillant du peu de voiles et de

vêtements que le temps et la féconde imagination des poëtes aiment

à lui prêter, des agréments qui la décorent et servent, comme les

eaux de son puits, à donner des grâces de plus aux charmes qu'ils

cachent et montrent à moitié, à éveiller l'intérêt et la curiosité

plutôt qu'à faire naître la langueur et l'indifférence; comme,

loin de ressembler à ces censeurs moroses et endurcis, le vieux

bachelier aimait à voir la déesse couronnée de ces guirlandes de

fleurs sauvages que la tradition a tressées pour lui en faire une

brillante parure, et qui souvent ont d'autant plus de fraîcheur

qu'elles ont plus de simplicité; il marchait d'un pas léger et

posait une main légère sur la poussière des siècles. Il aurait été

bien fâché de soulever aucune des nobles pierres qu'on y avait

élevées sur les tombes, pour voir s'il était vrai qu'il y eût là-

dessous quelque coeur honnête et loyal. Ainsi, par exemple, il y

avait un vieux cénotaphe de pierre grossière qui, depuis longues

générations, passait pour contenir les ossements d'un certain

baron, lequel, après avoir porté le ravage, le pillage et le

meurtre en pays étranger, était revenu plein de repentir et de

douleur faire pénitence et mourir dans sa patrie. Or, de doctes

antiquaires avaient récemment découvert que cette tradition

n'était nullement fondée, et que le baron en question était mort,

à les en croire, les armes à la main sur un champ de bataille, en

grinçant des dents et proférant des malédictions jusqu'à son

dernier soupir. Le vieux bachelier soutint haut et ferme que la

tradition seule était véridique; que le baron, repentant de ses

crimes, avait fait de grandes charités et rendu doucement son âme

à Dieu; et que, si jamais baron monta au ciel, celui-ci y était

assurément bien tranquille. Autre exemple: lorsque les mêmes

archéologues prétendirent prouver qu'un certain caveau secret ne

contenait nullement la tombe d'une vieille dame qui avait été

pendue, traînée sur la claie et écartelée par les ordres de la

glorieuse reine Élisabeth, pour avoir secouru un malheureux prêtre

qui se mourait de faim et de soif à sa porte, le vieux garçon

soutint solennellement, envers et contre tous, que l'église était

sanctifiée par la présence des cendres de la pauvre dame; il

démontra que les restes de la victime avaient été recueillis

pendant la nuit aux quatre coins de la ville, apportés en secret

dans l'église, et déposés dans le caveau. Il y a plus: le vieux

bachelier, dans l'excès de son patriotisme local, alla jusqu'à

nier la gloire de la reine Élisabeth et à dire tout haut qu'il

mettait bien au-dessus d'une pareille gloire celle de la plus

humble femme du royaume qui avait au coeur de la tendresse et de

la piété. Quant à la tradition d'après laquelle la pierre plate

posée près de la porte n'était point le tombeau du misérable qui

avait déshérité son fils unique et légué à l'église une somme

d'argent pour établir un carillon, le vieux bachelier s'empressa

de l'admettre; il disait qu'il était impossible que le pays eût

jamais produit un tel monstre. En un mot, il voulait bien que

toute pierre ou toute plaque de cuivre fût le monument des actions

seules dont la mémoire était digne de survivre, mais pour les

autres, elles ne méritaient que l'oubli. Qu'ils eussent été

ensevelis dans la terre consacrée, à la bonne heure, mais il les y

laissait enfouis profondément, pour ne jamais revoir le jour.

Ce fut par les soins d'un si bon maître que l'enfant apprit

facilement sa tâche. Déjà fortement émue par le monument

silencieux et la paisible beauté du site au sein duquel il élevait

sa majestueuse vieillesse entourée dune jeunesse perpétuelle, il

semblait à Nelly, lorsqu'elle entendait ces récits, que cette

église était le sanctuaire de toute bonté, de toute vertu. C'était

comme un autre monde, où jamais le péché ni le chagrin n'étaient

apparus, un lieu de repos inaltérable, où le mal n'osait mettre le

pied.

Après lui avoir raconté, au sujet de presque toutes les tombes et

les pierres sépulcrales, l'histoire qui s'y rattachait, il la

conduisit dans la vieille crypte, maintenant un simple caveau

noir, et lui montra comment elle était éclairée au temps des

moines; comment, parmi les lampes qui pendaient du plafond, et les

encensoirs qui, en se balançant, exhalaient les parfums de la

myrrhe, et les chapes brillantes d'or et d'argent, et les

peintures, et les étoffes précieuses, et les joyaux tout

rayonnants, tout étincelants sur les arcades profondes, le chant

des voix de vieillards avait retenti plus d'une fois à minuit dans

les siècles reculés, tandis que des ombres dont le visage se

cachait sous un capuchon étaient agenouillées tout autour à prier

en défilant les grains de leur rosaire. De là, il la ramena dans

l'église et lui fit remarquer, au haut des vieilles murailles, de

petites galeries le long desquelles les nonnes avaient coutume de

passer, à peine visibles de si loin dans leur costume sombre, s'y

arrêtant parfois comme de tristes fantômes pour écouter les

cantiques. Il lui apprenait aussi comment les guerriers, dont les

images étaient couchées sur les tombes, avaient autrefois porté

ces armes maintenant brisées; comme quoi ceci avait été un heaume,

ceci un bouclier, ceci un gantelet; comme quoi ils avaient tenu

l'épée à deux mains et assené sur l'ennemi les coups terribles de

leur masse de fer. Tout ce qu'il disait, l'enfant le recueillait

précieusement dans son esprit. Que de fois, la nuit, elle

s'éveilla d'un rêve du temps passé et sortit de son lit pour aller

regarder au dehors la vieille église, souhaitant avec ardeur de

voir les croisées s'éclairer et d'entendre le son de l'orgue et

les chants apportés sur l'aile du vent!

Le vieux fossoyeur ne tarda pas à aller mieux. Quand il fut sur

pied, il apprit à l'enfant bien d'autres choses, quoique de nature

différente. Il n'était pas encore en état de travailler; mais un

jour qu'il y avait une fosse à creuser, il alla surveiller l'homme

chargé de ce soin. Il était justement ce jour-là d'une humeur

communicative; et l'enfant, d'abord debout à côté de lui, puis

assise à ses pieds sur l'herbe, tournant vers lui son visage

pensif, commença à causer avec le vieillard.

L'homme qui servait d'aide au fossoyeur était un peu plus âgé que

lui, quoique beaucoup plus actif. Mais il était sourd, et lorsque

le fossoyeur, qui par parenthèse eût fait à grand'peine un mille

de chemin en une demi-journée, échangeait une observation avec lui

au sujet de son ouvrage, l'enfant ne pouvait s'empêcher de

remarquer qu'il y mettait une sorte de pitié impatiente pour

l'infirmité de cet homme, comme s'il eût été lui-même la plus

forte et la plus alerte des créatures vivantes.

«Je suis fâchée de vous voir faire cette besogne, dit l'enfant en

s'approchant. Je n'avais pas entendu dire qu'il y eût quelqu'un de

mort.

-- Elle habitait un autre hameau, ma chère, répondit le fossoyeur,

à trois milles d'ici.

-- Était-elle jeune?

-- Oui... oui; pas plus de soixante-quatre ans, je pense. David,

avait-elle plus de soixante-quatre ans?

David, qui bêchait ferme, n'entendit pas un mot de cette question.

Le fossoyeur, qui ne pouvait réussir à l'atteindre avec sa

béquille et qui était aussi trop infirme pour se lever sans

assistance, appela son attention en lui jetant sur son bonnet de

coton rouge une motte de terre.

«Qu'est-ce qu'il y a? dit David en le regardant.

-- Quel âge avait Becky Morgan? demanda le fossoyeur.

-- Becky Morgan? répéta David.

-- Oui, répliqua le fossoyeur; ajoutant d'un ton à moitié

compatissant et à moitié grondeur, mais sans être entendu de son

vieux compagnon: Vous devenez bien sourd, Davy, terriblement

sourd.»

Ce dernier, interrompant sa besogne, se mit à nettoyer sa bêche

avec un morceau d'ardoise qu'il avait sous la main à cet effet, et

grattant dans son opération l'essence d'autant de Becky Morgans

que le ciel seul peut en connaître, il se mit à réfléchir sur

cette matière.

«Laissez-moi y penser, dit-il ensuite. J'ai vu, la nuit dernière,

qu'on avait écrit sur le cercueil... N'était-ce pas soixante-dix-

neuf ans?

-- Non, non!

-- Ah! oui, c'était cela, reprit le vieillard avec un soupir. Car

je me souviens d'avoir pensé qu'elle était à peu près du même âge

que nous. Oui, c'était soixante-dix-neuf ans.

-- Êtes-vous sûr de n'avoir pas mal lu, Davy? demanda le

fossoyeur, laissant voir sur ses traits une certaine émotion.

-- Hein?... dit l'autre; répétez-moi cela.

-- Il est très-sourd! Il est tout à fait sourd! s'écria vivement

le fossoyeur. Êtes-vous sûr d'avoir bien lu?

-- Oh! oui. Pourquoi pas?

-- Il est tout à fait sourd, murmura le fossoyeur; et puis je

crois qu'il tombe en enfance.»

Nelly se demandait avec quelque étonnement quelle raison le

fossoyeur pouvait avoir de parler ainsi, quand, à dire vrai, son

assistant n'avait pas moins d'intelligence que lui et était

infiniment plus robuste. Mais le fossoyeur n'ayant rien ajouté de

plus, Nelly ne donna pas suite à cette réflexion.

«Vous m'avez parlé, dit-elle, de vos travaux de jardinage. Est-ce

que vous plantez quelque chose ici?

-- Dans le cimetière?... Non, je n'y mets rien.

-- J'y ai vu des fleurs et des arbustes. Tenez, en voici là-bas.

Je m'imaginais qu'ils avaient poussé par vos soins, quoiqu'ils

soient bien chétifs.

-- Ils poussent à la grâce de Dieu, et Dieu sans doute a ses

raisons pour qu'ils ne se montrent pas ici dans tout leur éclat.

-- Je ne vous comprends pas.

-- Eh bien! écoutez. Ces arbustes marquent les tombes de ceux qui

avaient des amis tendres et dévoués.

-- J'en étais sure!... s'écria l'enfant. Ils ont bien fait,

vraiment: cela me fait plaisir à penser.

-- Oui, répliqua le fossoyeur; mais attendez. Regardez-les, ces

arbustes; voyez comme ils penchent leur tête, comme ils sont

languissants, comme ils dépérissent. En devinez-vous la cause?

-- Non, répondit l'enfant.

-- C'est que la mémoire de ceux qui sont couchés en ce lieu périt

si vite! D'abord on vient soigner ces fleurs le matin, vers midi

et le soir; bientôt les visites sont moins fréquentes; une fois

par jour, une fois par semaine; d'une fois par semaine, elles

arrivent à ne plus avoir lieu qu'une fois par mois; puis les

intervalles sont éloignés et incertains; et enfin l'on ne vient

plus du tout. Il est rare que ces marques de souvenir fleurissent

longtemps. J'ai vu les fleurs d'été les plus passagères leur

survivre presque toujours.

-- Ce que vous m'apprenez là m'afflige extrêmement.

-- Ah! répondit le vieillard en hochant la tête, c'est ainsi que

s'expriment les braves gens qui entrent ici pour parcourir notre

cimetière; mais moi je pense tout autrement. «C'est, me disent-

ils, une louable habitude que vous avez dans ce pays de cultiver

la terre autour des tombes, mais il est triste de voir toutes ces

plantes s'étioler ou mourir.» Je leur demande pardon en leur

répondant que, selon moi, c'est bon signe pour le bonheur de ceux

qui survivent. C'est comme ça; la nature le veut.

-- Peut-être cela vient-il de ce que les parents qui les pleurent

s'habituent à regarder dans le jour le ciel bleu, et pendant la

nuit les étoiles, et à penser que les morts habitent là et non

dans leurs tombeaux.»

L'enfant avait prononcé ces paroles avec chaleur. Ce fut d'un

accent de doute que le vieillard lui répondit:

«Oui, peut-être. Ce n'est pas impossible.

-- Qu'il en soit ainsi ou non, pensa Nelly, je ferai de cet

endroit mon jardin. Ce ne sera pas déjà si rude d'y donner un

petit coup de bâche, et je suis certaine que j'y trouverai du

plaisir.»

Le fossoyeur ne remarqua ni la coloration de ses joues brûlantes

ni les larmes qui humectaient ses yeux. Il s'était tourné vers

David qu'il appela par son nom. Bien évidemment la question de

l'âge de Becky Morgan le troublait encore, quoique l'enfant eût

peine à comprendre pourquoi.

Le deuxième ou troisième appel fait par son nom attira enfin

l'attention du vieux compagnon, qui interrompit sa tâche, s'appuya

sur sa bêche et posa sa main contre son oreille dure.

«Est-ce que vous m'appelez? dit-il.

-- J'aurais cru, Davy, répondit le fossoyeur, que Becky Morgan...

et il montra la tombe, était bien plus âgée que vous ou moi.

-- Soixante-dix-neuf ans, répondit le vieillard avec un triste

balancement de tête. Je vous dis que je l'ai vu.

-- Vous l'avez vu?... Oui; mais, Davy, les femmes n'avouent pas

toujours leur âge.

-- C'est possible tout de même, s'écria le compagnon, dont les

yeux brillèrent tout à coup. Elle pouvait bien être plus âgée.

-- J'en suis sûr. Songez donc seulement comme elle paraissait

vieille. Vous et moi nous n'avions l'air que d'enfants auprès

d'elle.

-- Elle paraissait vieille, répéta David. Vous avez raison; elle

paraissait vieille.

-- Rappelez-vous, dit le fossoyeur, combien depuis longues,

longues années, elle paraissait vieille; comment voulez-vous

qu'elle n'eût que soixante-dix-neuf ans, notre âge seulement?

-- Elle devait avoir pour le moins cinq ans de plus que nous!

s'écria l'autre.

-- Cinq ans!... repartit le fossoyeur; dites plutôt dix. Elle

avait bien quatre-vingt-neuf ans. Rappelez-vous l'époque à

laquelle sa fille mourut. Certainement elle avait quatre-vingt-

neuf ans comme un jour, et la voilà qui veut se donner dix ans de

moins!... O vanité humaine!...»

En fait de réflexions morales sur ce thème abondant, le compagnon

ne resta pas en arrière, et tous deux ensemble y ajoutaient des

commentaires nombreux, d'après l'autorité desquels il eût été

permis de se demander, non pas si la défunte avait bien l'âge

qu'on lui supposait, mais si elle n'avait pas parfaitement atteint

la limite patriarcale de la centaine. Lorsqu'ils eurent décidé la

question à leur satisfaction mutuelle, le fossoyeur, avec l'aide

de son ami, se leva pour partir.

«Il fait froid à rester assis à cette place, dit-il, et il faut

que je prenne des ménagements jusqu'à l'été prochain.

-- Qu'est-ce? demanda David.

-- Il est très-sourd, le pauvre diable!... Bonjour.

-- Ah! dit David le suivant du regard, il baisse considérablement.

Comme il vieillit tous les jours!»

Ce fut ainsi qu'ils se séparèrent, chacun de son côté, persuadé

que l'autre avait moins de temps à vivre que lui; tous deux

grandement consolés et rassurés par la petite fiction dont ils

étaient tombés d'accord sur l'âge de Becky Morgan, car, grâce à

cet expédient, la mort n'était plus pour eux un précédent de

fâcheux augure, puisqu'elle leur promettait au moins une dizaine

d'années à vivre encore.

L'enfant resta quelques minutes à considérer le vieux sourd, comme

il rejetait la terre avec sa pelle, s'arrêtant souvent pour

tousser et reprendre haleine, et se répétant entre les dents, avec

une sorte de joie grave, que le fossoyeur baissait rapidement. À

la fin elle s'éloigna et, traversant toute pensive le cimetière,

elle rencontra sans s'y attendre le maître d'école qui était assis

au soleil sur un tertre vert et lisait.

«Nell ici!... dit-il amicalement, tandis qu'il fermait son livre.

Il m'est bien agréable de vous voir respirer en plein air, en

pleine lumière. Je craignais que vous ne fussiez encore dans

l'église où vous vous tenez si souvent.

-- Vous le craigniez!... dit l'enfant en s'asseyant auprès de lui.

N'est-ce pas un lieu convenable?

-- Sans doute, sans doute. Mais il faut être gaie quelquefois.

Allons, ne secouez pas la tête et ne souriez pas si tristement.

-- Non, si vous lisiez dans mon coeur, vous n'y verriez pas de

tristesse. Ne me regardez donc pas ainsi, comme si vous me

supposiez du chagrin. Il n'y a pas sur la terre une créature plus

heureuse que je ne le suis maintenant.»

Pleine de reconnaissance et de tendresse, l'enfant prit la main du

maître d'école et la pressa entre les siennes.

Ils gardèrent un silence de quelques moments; puis Nelly murmura:

«C'est la volonté du ciel!

-- Quoi donc?

-- Tout ça, tout ce qui nous concerne. Mais lequel de nous est

triste maintenant? Ce n'est pas moi toujours, vous voyez que je

souris.

-- Et moi aussi, dit-il, je souris à l'idée que nous rirons encore

plus d'une fois ici. Ne causiez-vous pas avec quelqu'un là-bas?

-- Oui.

-- De quelque chose qui vous aura rendue triste?...»

Ici il y eut un long silence.

«Qu'est-ce que c'était? demanda tendrement le maître d'école.

Allons, dites-moi ce que c'était.

-- Je m'affligeais, dit l'enfant fondant en larmes, je

m'affligeais de penser que ceux qui meurent parmi nous sont

bientôt oubliés.

-- Et pensez-vous, dit le maître d'école, remarquant le regard

qu'elle avait promené autour d'elle, qu'un tombeau sans visiteurs,

un arbre languissant, une fleur ou deux fanées soient des preuves

d'oubli ou de froide négligence? Pensez-vous qu'il n'y ait pas, en

dehors des fleurs ou des arbustes, des pensées en action, des

souvenirs vivants pour perpétuer la mémoire des morts? Nell, Nell,

il y a peut-être dans le monde en ce moment bien des gens occupés

au travail, dont les bonnes actions et les bonnes pensées n'ont

d'autre source que ces tombeaux en apparence si négligés.

-- Ne m'en dites pas davantage, s'écria l'enfant. Ne m'en dites

pas davantage. Je sens, je comprends cela. Comment ai-je pu

l'oublier? je n'avais pourtant qu'à penser à vous.

-- Il n'est rien, dit vivement son ami, non, rien d'innocent et de

bon qui puisse mourir et être oublié. Si nous ne croyons pas à

cela, ne croyons plus à rien. Un petit enfant, un enfant bégayant

à peine qui meurt au berceau, revivra dans les plus doux souvenirs

de ceux qui l'aimèrent, et remplira là-haut son rôle en rachetant

les péchés du monde, bien que son corps puisse être réduit en

cendres ou enseveli dans les profondeurs de l'Océan. Il n'y a pas

un petit ange dont se recrute l'armée du ciel, qui ne fasse sur la

terre son oeuvre sainte en faveur de ceux qui l'ont chéri ici-bas.

Oublié! oh! si l'on pouvait fouiller à leur source les bonnes

actions des créatures humaines, combien la mort elle-même

paraîtrait belle! et comme on trouverait que la charité, la

mansuétude, la pure affection ont pris souvent naissance dans la

poussière des tombes!

-- Oui, dit Nelly, c'est la vérité; je le sais. Qui peut mieux que

moi en reconnaître la force, moi pour qui votre petit écolier est

toujours vivant!... Cher, cher bon ami, si vous saviez tout le

bien que vous me faites!»

Le pauvre maître d'école se pencha vers elle sans rien répondre,

car son coeur était plein.

Ils étaient encore assis au même endroit quand le grand-père

arriva. Avant qu'ils eussent pu échanger une parole, l'horloge de

l'église sonna l'heure de la classe, et le maître d'école se

retira.

«Un brave homme, dit le grand-père le suivant des yeux; un

excellent homme. Sûrement ce n'est pas lui qui nous fera jamais du

mal. Nous sommes en sûreté ici enfin, n'est-ce pas? Nous ne nous

en irons jamais d'ici?»

L'enfant inclina la tête et sourit.

«Elle a besoin de repos, reprit le vieillard en lui caressant la

joue. Trop pâle! trop pâle! Elle n'est plus ce qu'elle était...

-- Quand? demanda Nelly.

-- Ah! oui... quand? Combien y a-t-il de semaines? Pourrais-je les

compter sur mes doigts?... Mais il vaut mieux les oublier;

heureusement elles sont passées.

-- Heureusement, cher grand-papa, répondit l'enfant. Oui, nous les

oublierons; oui, si jamais elles reviennent à notre souvenir, ce

sera seulement comme un mauvais rêve qui se sera évanoui.

-- Chut! dit le vieillard la poussant vivement avec sa main et

regardant par-dessus son épaule. Ne parle plus de ce rêve ni de

toutes les souffrances qu'il a causées. Ici il n'y a pas de rêves.

C'est un lieu paisible; les rêves se sont éloignés. N'y pensons

jamais, de peur qu'ils ne reviennent nous poursuivre. Les yeux

fatigués et les joues creuses, la pluie, le froid et la faim, et

avant cela des horreurs pires encore, voilà ce qu'il nous faut

oublier si nous voulons vivre tranquilles ici.

-- Merci, ô mon Dieu! s'écria intérieurement Nelly, pour cet

heureux changement!

-- Je serai patient, dit le vieillard, je serai humble, plein de

reconnaissance et de soumission si tu veux bien me garder. Mais ne

t'éloigne pas de moi, ne pars point seule; laisse-moi demeurer

auprès de Nell, je serai tout à fait sincère et docile.

-- Que je parte! que je m'en aille seule! répliqua l'enfant avec

une gaieté feinte; en vérité, ce serait une drôle de plaisanterie.

Voyez, mon cher grand-papa, nous ferons de cet endroit notre

jardin. Pourquoi pas? La place est excellente. Demain nous

commencerons et travaillerons ensemble, l'un près de l'autre.

-- C'est une bonne idée! s'écria le grand-père. Eh bien! c'est

cela, ma mignonne, nous commencerons demain.»

Rien d'égal au plaisir du vieillard, lorsque le lendemain ils

entreprirent leur travail. Rien d'égal à son insouciance pour les

images funèbres que rappelait ce lieu. Ils arrachèrent des tombes

les longues herbes et les orties, éclaircirent les pauvres

arbustes, extirpèrent les racines, nettoyèrent le gazon doux en le

débarrassant des feuilles mortes et des mauvaises herbes. Ils

étaient encore dans toute l'ardeur de leurs opérations quand

l'enfant, levant sa tête qui était penchée vers le sol, remarqua

que le vieux bachelier était assis sur une barrière voisine à les

observer.

«C'est très-bien, très-bien, dit le petit gentleman adressant un

signe d'amitié à Nell qui le saluait. Est-ce que vous avez fait

tout cela ce matin?»

Nelly répondit en baissant les yeux:

«C'est peu de chose, monsieur, en comparaison de ce que nous

voulons faire.

-- Un bon ouvrage, un bon ouvrage, dit le vieux garçon. Mais ne

vous occuperez-vous que des tombes des enfants et des jeunes gens?

-- Nous en viendrons bientôt aux autres, monsieur,» répondit Nell

en détournant la tête et parlant bas.

Ce n'était là qu'un petit incident; cette préférence marquée

pouvait être volontaire ou bien due au hasard, ou tenir à la

sympathie que Nelly éprouvait pour la jeunesse sans en avoir

conscience elle-même. Mais ce fait, qu'il n'avait pas remarqué

d'abord, parut produire une impression sur le vieillard. Il jeta

un regard rapide sur les tombes, puis contempla avec anxiété son

enfant qu'il attira contre lui et à qui il ordonna de se reposer.

Quelque chose qui depuis longtemps avait échappé à sa mémoire

sembla s'agiter péniblement dans son esprit. Il ne pouvait l'en

effacer, comme il avait fait d'autres sujets plus graves; mais

l'impression grandit, grandit encore, se reproduisit plusieurs

fois ce même jour, et souvent dans la suite. Une fois, tandis

qu'ils étaient à l'oeuvre, l'enfant, voyant que son grand-père se

retournait fréquemment et la regardait avec inquiétude comme s'il

s'efforçait de résoudre quelques doutes cruels ou de réunir

quelques pensées dispersées, le pressa de s'expliquer à ce sujet.

«Ce n'est rien, dit-il, rien!» Et posant sur son bras la tête de

Nelly, il lui caressa la joue avec sa main et murmura:

«Chaque jour elle devient plus forte. Ce sera bientôt une femme.»

Le magasin d'antiquités, Tome II · 第 22 / 52 题