CHAPITRE XV.

Après un assez long temps, le maître d'école reparut à la petite

porte du cimetière. Il accourait vers ses amis tenant à la main un

trousseau de clefs rouillées que le mouvement de sa marche faisait

tinter les unes contre les autres. La précipitation et le plaisir

qu'il éprouvait l'avaient mis presque hors d'haleine lorsqu'il

atteignit le porche: il ne put d'abord que montrer du doigt le

vieux bâtiment que l'enfant avait contemplé avec tant d'attention.

«Vous voyez ces deux vieilles maisons? dit-il enfin.

-- Oui, certainement, répondit Nell. Je n'ai guère regardé

qu'elles pendant toute votre absence.

-- Et sans doute vous les eussiez regardées plus curieusement

encore si vous aviez deviné ce que j'ai à vous dire. L'une de ces

maisons sera la mienne.»

Sans s'expliquer davantage ni laisser à l'enfant le loisir de

répliquer, le maître d'école prit la main de Nelly, qu'il mena, le

visage tout rayonnant de joie, jusqu'à l'endroit dont il lui avait

parlé.

Ils s'arrêtèrent devant une porte basse et cintrée. Après avoir

inutilement essayé plusieurs clefs, le maître d'école finit par en

trouver une à laquelle céda l'épaisse serrure. La porte s'ouvrit,

en criant sur ses gonds, et permit aux visiteurs d'entrer dans la

maison.

La pièce dans laquelle ils pénétrèrent était une chambre voûtée,

qui jadis avait été soigneusement décorée par d'habiles

architectes, et qui conservait encore dans son beau plafond aux

vives arêtes, aux riches broderies de pierre, des vestiges

brillants de son ancienne splendeur. Le feuillage sculpté sur les

murs et qui défiait l'oeuvre même de la nature, était demeuré à sa

place comme pour dire combien de fois les feuilles des arbres

avaient repoussé et s'étaient flétries, tandis que celles-là

avaient bravé le temps sans éprouver de changement. Les figures à

demi brisées qui supportaient l'entablement de la cheminée, bien

que mutilées, laissaient voir encore ce qu'elles avaient été

autrefois avant d'être cachées sous la couche de poussière qui les

recouvrait, et s'élevaient tristement aux deux côtés du foyer

vide, comme des créatures qui auraient survécu à leur génération

et s'affligeraient de ne pouvoir mourir comme elle.

À une époque éloignée, car le changement même était antique dans

ce lieu plein de vétusté, une cloison de bois avait été construite

dans une partie de la pièce pour former un cabinet qui pût servir

de chambre à coucher: vers ce temps, la lumière y pénétrait par

une croisée ou plutôt une lucarne grossièrement percée dans

l'épaisse muraille. Les matériaux dont elle était formée, ainsi

que deux sièges déposés dans la vaste cheminée, avaient, à une

date oubliée, fait partie de l'église du couvent; car le chêne,

approprié précipitamment à sa destination actuelle, avait été

altéré dans sa forme première, mais n'en présentait pas moins une

quantité de fragments de riches moulures empruntées aux stalles

des religieux.

Une porte tout ouverte menait à une petite chambre ou cellule, où

la lumière pénétrait à peine à travers un rideau de lierre, et qui

complétait l'intérieur de cette partie des ruines. La maison

n'était pas tout à fait dégarnie de meubles. Quelques sièges de

forme antique, dont les bras et les pieds semblaient s'être

affaissés avec l'âge; une table, ou plutôt un fantôme de table; un

grand vieux coffre qui avait jadis contenu les registres de

l'église; enfin, divers objets utiles servant aux usages

domestiques, et une certaine quantité de bois à brûler pour la

provision d'hiver; tout cela était rangé dans la chambre et

fournissait autant de preuves certaines que la maison avait été

habitée à une époque récente.

L'enfant tournait autour d'elle des regards empreints de ce

sentiment de pieuse vénération avec lequel nous contemplons

l'oeuvre des siècles qui sont devenus comme autant de gouttes

d'eau dans l'immense océan de l'éternité. Le vieillard les avait

suivis. Tous trois restèrent quelque temps silencieux; ils

retenaient leur souffle, comme s'ils avaient craint de troubler,

même par le moindre bruit, le silence de ce lieu vénérable.

«Oh! la belle maison!... dit enfin l'enfant à voix basse.

-- J'avais peur qu'elle ne vous parût différente, répondit le

maître d'école. Vous avez frissonné quand nous y sommes entrés,

comme si vous l'aviez trouvée froide ou sombre.

-- Ce n'était pas cela, répondit Nelly regardant autour d'elle

avec un léger frémissement. En vérité, je ne saurais vous dire ce

que c'était; mais j'ai éprouvé le même effet lorsque du porche de

l'église j'ai contemplé l'extérieur de cette maison. Peut-être

est-ce parce qu'elle est si vieille et si grise.

-- C'est un endroit où il doit faire bon vivre, ne trouvez-vous

pas? dit son ami.

-- Oh! répondit l'enfant en joignant les mains avec ardeur; un

endroit tranquille et heureux, un bon endroit pour vivre et pour

apprendre à mourir!»

Elle en eût dit davantage; mais dominée par l'énergie de ses

pensées, sa voix se troubla, et les sons ne vinrent plus à ses

lèvres qu'en soupirs confus.

-- Un bon endroit pour vivre, et pour apprendre à vivre, pour

acquérir la santé de l'esprit et du corps! dit le maître d'école.

Car cette vieille maison sera la vôtre.

-- La nôtre!... s'écria l'enfant.

-- Oui, répondit gaiement le maître d'école, et pour bien des

années heureuses, j'espère. Je serai votre proche voisin, porte à

porte. Voilà votre maison.»

Débarrassé maintenant du poids de la grande surprise qui leur

était préparée, le maître d'école s'assit et fit placer Nell près

de lui. Il lui raconta alors comment il avait appris que cet

ancien bâtiment avait été occupé depuis fort longtemps par une

vieille femme âgée de près de cent ans, qui gardait les clefs de

l'église, l'ouvrait et la fermait pour les services et la montrait

aux étrangers; comme quoi cette vieille femme était morte quelques

semaines auparavant sans qu'on eût trouvé depuis quelqu'un à qui

confier cet emploi; comme quoi, ayant appris ces circonstances

dans une conversation avec le fossoyeur, qui était retenu au lit

par un rhumatisme, il avait été amené à parler de sa compagne de

voyage: ce qui avait été si favorablement accueilli par cette

haute autorité, que, sur son conseil, il s'était déterminé à

soumettre ce sujet au desservant. En un mot, le résultat de ses

démarches était que Nell et son grand-père devaient être

présentés, le lendemain, au ministre: il ne restait donc plus

qu'une pure formalité. Mais ils étaient par le fait déjà nommés au

poste vacant.

«Il y a, dit-il, aussi un petit traitement. Sans doute ce n'est

pas grand'chose, mais c'est assez pour vivre dans cette retraite.

En réunissant nos ressources nous serons à l'aise, n'ayez pas

peur.

-- Que Dieu vous bénisse et vous protège! dit l'enfant avec des

larmes d'attendrissement.

-- _Amen_, ma chère, répondit son ami d'un ton de douce gaieté;

puisse le ciel me bénir toujours comme il l'a déjà fait en nous

conduisant à travers les soucis et les fatigues jusqu'à cette vie

tranquille. Mais à présent il s'agit de voir ma maison... Allons,

venez!»

Ils se rendirent à l'autre bâtiment. Il fallut chercher dans le

trousseau des clefs rouillées; enfin, ils trouvèrent celle qu'il

fallait et ouvrirent la porte vermoulue. Elle donnait sur une

chambre voûtée et antique, semblable à celle qu'ils venaient de

quitter, mais moins spacieuse et n'ayant pour dépendance qu'une

autre petite pièce. Il n'était pas difficile de comprendre que la

première maison était celle du maître d'école, et que l'excellent

homme avait choisi la moins commode, dans son affection pleine

d'égards pour ses amis. Ainsi que l'autre maison, celle-ci était

garnie des meubles les plus nécessaires, et elle avait également

sa provision de bois.

Maintenant ils avaient à s'occuper (occupation bien agréable), de

rendre ces habitations aussi confortables que possible. Bientôt

chacune des maisons eut son feu brûlant et pétillant dans l'âtre,

et colorant les murs vieux et blêmes d'une clarté vive et gaie.

Nelly exerça activement son aiguille; elle répara les rideaux de

croisée en lambeaux, rajusta les déchirures que le temps avait

faites dans les morceaux usés de tapis qu'elle réunit pour leur

donner un air décent. Le maître d'école nettoya et aplanit le

terrain devant la porte, coupa l'herbe haute, arracha le lierre et

les plantes rampantes qui laissaient pendre en désordre leurs

tiges languissantes; il donna à l'extérieur des murs un air de

propreté et presque de parure. Le vieillard, tantôt seul, tantôt

avec l'enfant, les aidait tous deux, rendait patiemment quelques

petits services, et se trouvait heureux. Les voisins aussi, au

sortir du travail, vinrent les assister, ou bien leur envoyèrent

par leurs enfants de petits présents et des objets de nécessité

première pour des étrangers. La journée avait été bien remplie:

quand la nuit arriva, elle les trouva tout étonnés qu'il y eût

encore tant à faire et que l'ombre descendit sitôt.

Ils soupèrent ensemble dans la maison que nous appellerons

désormais «la maison de l'enfant», et, le repas terminé, ils

s'assirent en cercle devant l'âtre. Là, à demi-voix, car leur

coeur était trop plein et trop satisfait pour leur permettre de

parler à voix haute, ils s'entretinrent de leurs plans d'avenir.

Avant qu'ils se séparassent, le maître d'école fit lecture de

quelques prières; puis, remplis de bonheur et de reconnaissance

envers Dieu, ils se quittèrent pour le reste de la nuit.

À cette heure silencieuse, tandis que le grand-père dormait

paisiblement dans son lit et que tout se taisait, l'enfant demeura

devant les cendres mourantes à évoquer le souvenir de ses

aventures passées, comme si ce n'était qu'un rêve dont elle aimait

à ranimer l'image confuse. La clarté du feu qui s'affaissait,

réfléchie par les panneaux de chêne dont les saillies sculptées se

découpaient en lignes sinistres sur l'obscurité du plafond; les

murailles antiques, où d'étranges ombres allaient et venaient,

suivant les vacillations de la flamme; l'aspect solennel du

dépérissement qui finit par ronger aussi les objets inanimés et

invisibles; partout enfin, autour d'elle, l'image de la mort; cet

ensemble portait dans l'âme de Nelly de graves pensées, mais aucun

sentiment de terreur ni d'alarme. Peu à peu une métamorphose

s'était opérée en elle dans les jours de solitude et de chagrin:

sa force avait diminué, mais son courage s'était fortifié; son

esprit avait grandi, son âme s'était épurée; dans son sein avaient

germé ces saintes pensées et ces graves espérances qui

n'appartiennent guère qu'aux faibles et aux languissants. Personne

ne vit cette créature fragile lorsqu'elle s'éloigna doucement du

feu et qu'elle alla s'appuyer pensive au bord de la petite fenêtre

ouverte; nul, si ce n'est les étoiles, n'était là pour apercevoir

son visage levé vers le ciel et y lire son histoire. La vieille

cloche de l'église sonnait l'heure avec un timbre mélancolique,

comme si elle ressentait quelque tristesse d'avoir de si longs

entretiens avec les morts, et d'adresser tant d'avertissements

inutiles aux vivants; les feuilles mortes bruissaient, l'herbe

frémissait sur les tombes; hors cela, tout était tranquille, tout

dormait.

Quelques-uns de ces dormeurs sans rêves étaient couchés dans

l'ombre de l'église, près des murs; comme s'ils s'y attachaient

pour y trouver protection et bien-être. D'autres avaient choisi

leur asile sous l'ombrage mouvant des arbres; d'autres sur le

chemin où l'on pouvait passer près d'eux; d'autres parmi les

tombes des petits enfants. Il y en avait qui avaient préféré

s'étendre sur le sol même qu'ils avaient foulé dans leurs

pérégrinations du jour; d'autres, là où le soleil couchant

échaufferait leur petit lit; d'autres, là où ses premiers rayons

les éclaireraient dès l'aube. Peut-être n'y avait-il aucune de ces

âmes, emprisonnées maintenant dans la tombe, qui eût jamais de son

vivant songé à se séparer de l'église, sa vieille compagne; ou si

cette pensée avait jamais traversé son esprit, il avait conservé

encore pour elle cet amour que l'on a vu des prisonniers garder à

la cellule où ils avaient été longtemps confinés, et dont

l'étroite enceinte, au moment du départ, les retenait encore par

de chers et douloureux regrets.

Il s'écoula de longues heures avant que l'enfant refermât la

fenêtre et gagnât son lit. Elle éprouvait encore quelque chose de

semblable aux sensations d'autrefois, un frisson involontaire, une

sorte de frayeur momentanée, mais qui s'évanouit aussitôt sans

laisser d'alarme après soi. Ses rêves lui montrèrent aussi de

nouveau le petit écolier; le toit s'ouvrit, et toute une colonne

de visages brillants montaient dans les hauteurs du ciel, comme

elle en avait vu dans les vieilles gravures des saintes écritures.

Chers anges! ils abaissaient leurs regards sur le lit ou elle

reposait. Quel doux et heureux songe! Au dehors, la tranquillité

de la nature était restée la même, si ce n'est que l'air

retentissait des accords d'une musique et du battement des ailes

des séraphins. Au bout de quelque temps, miss Edwards et sa soeur

lui apparurent, se tenant par la main, et se promenant parmi les

tombes. Et alors le rêve devint confus et s'évanouit.

Avec l'éclat et la gaieté du matin, revint aussi la continuation

des travaux de la veille, le retour de ses pensées agréables, un

redoublement d'énergie, de tendresse et d'espérance. Ils

travaillèrent activement tous trois, jusqu'à midi à mettre en

ordre et arranger leurs maisons; puis ils allèrent faire visite au

desservant.

C'était un vieux gentleman au coeur simple, à l'esprit humble,

modeste, ami de la retraite. Il connaissait peu le monde, qu'il

avait quitté depuis bien des années pour venir s'établir en ce

lieu. Sa femme était morte dans la maison même qu'il occupait

encore, et il y avait longtemps qu'il s'était détaché des joies et

des espérances de la terre.

Il reçut avec bonté les visiteurs et montra tout de suite de

l'intérêt à Nelly. Il s'informa de son nom, de son âge, du lieu de

sa naissance, des événements qui l'avaient conduite dans ce pays,

et ainsi de suite. Déjà le maître d'école avait raconté l'histoire

de l'enfant.

«Ils n'ont laissé, lui avait-il dit, aucun ami derrière eux: ils

sont sans feu ni lieu. Ils sont venus ici partager mon sort.

J'aime cette enfant comme si elle était à moi.

-- Bien, bien, dit le desservant. Qu'il soit fait comme vous le

désirez. Elle est bien jeune.

-- Elle est plus vieille que son âge, mûrie trop tôt par l'épreuve

de l'adversité, monsieur, répondit le maître d'école.

-- Que Dieu l'assiste! Qu'elle se repose et qu'elle oublie tous

ses malheurs! dit le vieux desservant. Mais une église antique est

un lieu triste et sombre pour un être aussi jeune que vous, mon

enfant.

-- Oh! non, monsieur, répliqua Nelly. Je suis bien loin de penser

ainsi, assurément.

-- J'aimerais mieux la voir danser le soir sur le gazon, dit le

desservant, en posant sa main sur la tête de Nelly et souriant

avec mélancolie, que de la voir assise à l'ombre de nos arceaux

poudreux. Songez à cela, et jugez si nos ruines solennelles ne

pèseront pas sur son coeur. Votre demande vous est accordée, mon

cher ami.»

Après quelques autres paroles d'un accueil cordial, les visiteurs

se retirèrent et se rendirent à la maison de l'enfant. Ils y

avaient entamé une conversation sur leur heureuse fortune, quand

un autre ami parut.

C'était un petit vieillard qui vivait au presbytère où il s'était

établi, comme le maître d'école et ses protégés ne tardèrent pas à

l'apprendre, depuis la mort de la femme du desservant, qui

remontait à une quinzaine d'années environ. Dès le collège, il

avait été le meilleur ami du ministre, et depuis, en tout temps,

son compagnon assidu. Dans les premiers moments de douleur il

était accouru pour le consoler et le soutenir, et, à partir de

cette époque, jamais ils ne s'étaient séparés. Le petit vieillard

était l'âme du village, le conciliateur de tous les différends;

c'était l'ordonnateur de toutes les fêtes, le dispensateur des

libéralités de son ami, auxquelles il ajoutait beaucoup du sien;

le médiateur universel, le consolateur de tous les affligés. Pas

un des braves villageois n'avait songé à s'informer de son nom,

ou, s'ils l'avaient appris, ils l'avaient oublié pour lui donner

un autre titre. Peut-être d'après une vague rumeur des succès

qu'il avait obtenus au collège et donc le bruit s'était répandu

lors de son arrivée, peut-être aussi parce qu'il ne s'était pas

marié et ne menait pas de famille à sa suite, on l'avait appelé

«le vieux bachelier.» Ce nom lui plaisait, ou du moins lui

convenait autant qu'un autre, et depuis ce temps il était resté

pour tout le monde le vieux bachelier. Or, c'était le vieux

bachelier, nous devons le dire, qui avait eu soin de faire

apporter la provision de combustible trouvée par les voyageurs

dans leur nouveau domicile.

Il souleva le loquet, montra un moment au seuil de la porte sa

bonne petite face ronde, et entra dans la chambre en homme qui

n'était pas étranger aux localités.

«Vous êtes monsieur Marton, le nouveau maître d'école? dit-il en

saluant l'ami de Nell.

-- Oui, monsieur.

-- Vous arrivez ici avec d'excellentes recommandations et je suis

charmé de vous voir. Je serais venu vous visiter dès hier, car

j'attendais votre arrivée, mais j'ai été obligé d'aller dans le

pays porter une lettre d'une mère malade à sa fille qui est en

service à quelques milles d'ici; je ne fais que de revenir. N'est-

ce pas là la jeune gardienne de notre église? Vous n'en êtes que

davantage le bienvenu pour nous l'avoir amenée ainsi que ce

vieillard. Et c'est de bon augure pour un maître que d'avoir

commencé par apprendre lui-même à pratiquer l'humanité.

-- Depuis quelque temps elle a bien souffert, dit le maître

d'école, répondant ainsi au regard que le visiteur avait laissé

tomber sur Nelly en l'embrassant sur la joue.

-- Oui, oui, je vois bien qu'elle a souffert, dit le vieux

bachelier. Ils ont cruellement souffert, et leur coeur aussi.

-- En effet, monsieur, ce n'est que trop vrai.»

Tour à tour, le vieux bachelier promena son regard du grand-père à

l'enfant, dont il prît tendrement la main. Il se leva.

«Vous serez plus heureux avec nous, dit-il; ou du moins nous

ferons tout pour cela. Vous avez déjà fait bien des améliorations

ici. Est-ce votre ouvrage, mon enfant?

-- Oui, monsieur.

-- Nous en ferons d'autres encore, qui ne vaudront certainement

pas mieux, mais au moins avec plus de ressources. À présent,

voyons, voyons un peu.»

Nell l'accompagna dans les autres petites chambres ainsi que dans

le reste des deux maisons. Il fit la remarque qu'il manquait çà et

là divers objets nécessaires et s'engagea à y pourvoir, grâce à

une collection d'articles divers qu'il possédait chez lui, et ce

devait être un magasin des plus variés et des plus hétérogènes.

Tout cela arriva presque aussitôt: car une dizaine de minutes ne

s'étaient pas écoulées, quand le petit gentleman qui venait de les

quitter reparut chargé de vieilles planches, de morceaux de tapis,

de couvertures et autres objets d'usage domestique; il était suivi

d'un jeune homme qui portait un fardeau de même nature. On jeta le

tout en un monceau sur le parquet; puis il fallut déployer une

grande activité pour débrouiller, arranger, mettre en place les

dons du vieux bachelier qui présidait au travail avec un plaisir

extrême et y mettait la main lui-même avec une vivacité sans

égale. Lorsqu'il ne resta plus rien à faire, il ordonna au jeune

homme d'aller rassembler les enfants de l'école et de les amener

devant leur nouveau maître, qui les passerait solennellement en

revue.

«Une jolie collection d'élèves, mon cher Marton; vous serez

content de les voir, dit-il, se tournant vers le maître d'école

quand le jeune homme se fut éloigné. Mais je ne leur dis pas ce

que je pense d'eux; cela gâterait tout.»

Le messager reparut bientôt à la tête d'une longue file de

bambins, grands et petits, qui, reçus par le vieux bachelier à la

porte de la maison, tombèrent dans une foule de convulsions de

politesse, pour montrer leur civilité; tenant d'une main serrée

leurs chapeaux et leurs bonnets réduits à leur plus simple

expression et se livrant à toute sorte de saluts et de révérences:

le vieux gentleman contemplait d'un oeil ravi ces démonstrations

de respect auxquelles il donnait son approbation par de fréquents

signes de tête et des sourires réitérés. La vérité est que le

plaisir qu'il avait à les voir n'était pas aussi scrupuleusement

dissimulé qu'il avait bien voulu le faire croire au maître

d'école; il ne pouvait s'empêcher de le manifester par des

remarques confidentielles et des chuchotements prononcés assez

haut pour que chacun des élèves l'entendît parfaitement.

«Ce premier enfant, mon cher maître d'école, dit le vieux

bachelier, c'est John Owen; un garçon plein de moyens, monsieur,

une nature franche et honnête; mais c'est trop irréfléchi, trop

joueur, trop léger. Cet enfant, mon cher monsieur, se romprait le

cou pour s'amuser et priverait ainsi ses parents de leur

principale consolation; et entre nous, regardez-le bien quand il

fera le lévrier en jouant à la chasse au lièvre, vous verrez comme

il franchit haies et fossés et comme il glisse adroitement tout du

long jusqu'au bas de la petite carrière. Vous verrez, vous verrez!

Vraiment c'est magnifique.»

John Owen, après cette admonition terrible dont il n'avait rien

perdu, fit place à un autre enfant également présenté par le vieux

bachelier.

«Maintenant, monsieur, dit-il, regardez celui-ci. Vous le voyez?

Il se nomme Richard Evans. Il a une facilité surprenante pour

apprendre; il est doué d'une bonne mémoire et d'une intelligence

ouverte; en outre, il possède une belle voix et une oreille juste

pour chanter les psaumes, et sous ce rapport, personne ne le vaut

ici. Cependant, monsieur, cet enfant finira mal; il mourra sur

l'échafaud, j'en ai peur; croiriez-vous qu'à l'église monsieur

s'endort toujours pendant le sermon? et tenez! pour vous avouer

toute la vérité, monsieur Marton, je faisais de même à son âge, et

je suis bien certain que cela tenait à ma constitution et que je

ne pouvais m'en empêcher.»

L'élève plein d'avenir étant bien et dûment édifié par ce reproche

effrayant, notre vieux garçon passa à un autre.

«Mais à propos d'exemples à éviter, dit-il, j'ai là des petits

garçons qui semblent faits tout exprès pour servir d'avertissement

et de fanal à tous leurs camarades. En voici un que vous

n'épargnerez pas, j'espère. Ce gaillard que vous voyez là, avec

des yeux bleus et des cheveux blond clair; c'est un nageur,

monsieur, un plongeur, Dieu nous bénisse! c'est un garnement,

monsieur, qui a eu la fantaisie de se jeter dans dix-huit pieds

d'eau tout habillé pour repêcher un chien d'aveugle qui se noyait

sous le poids de sa chaîne et de son collier, tandis que le maître

de l'animal se tordait les mains sur le rivage, se lamentant sur

la perte de son guide, de son meilleur ami. J'ai envoyé sous le

voile de l'anonyme deux guinées à ce brave enfant pour la peine,

aussitôt que j'ai su ce beau trait, ajouta le vieux bachelier avec

ce ton de demi-voix qui lui était particulier; mais n'en soufflez

mot, car il ne se doute pas le moins du monde que cet argent lui

soit venu de moi.»

Après ce grand coupable, le vieux garçon passa à un autre, puis à

un troisième, et ainsi de suite tout le long de la rangée, et pour

mieux les retenir dans les bornes de la discipline, il ne manquait

pas d'insister avec le même zèle sur celles de leurs qualités qui

lui plaisaient le plus et se rapportaient le plus sans doute à ses

préceptes et à son propre exemple. À la fin, craignant de les

avoir affligés par son excessive sévérité, il les renvoya tous

avec un petit présent, en les invitant à retourner paisiblement

chez eux sans sauter, ni se battre, ni se détourner de leur

chemin; ajoutant, toujours à demi-voix, mais de manière à être

entendu de tous, que lorsqu'il était enfant il n'aurait jamais pu

s'empêcher de désobéir à un ordre semblable, dût sa vie en

dépendre.

À partir de ce moment, le maître d'école conçut bonne espérance

pour lui-même de ces dispositions cordiales et bienveillantes du

vieux bachelier. Il le quitta, le coeur léger, l'esprit joyeux, et

s'estima l'homme le plus heureux de la terre. Cette nuit-là

encore, les fenêtres des deux antiques maisons s'éclairèrent du

reflet des bons feux qu'on entretenait à l'intérieur; et le vieux

garçon, avec son ami le desservant, s'arrêtant pour contempler ces

fenêtres au moment où ils revenaient de leur promenade du soir,

s'entretinrent à voix basse de la charmante enfant, mais ils se

retournèrent vers le cimetière avec un soupir.

Le magasin d'antiquités, Tome II · 第 20 / 52 题