Après un assez long temps, le maître d'école reparut à la petite
porte du cimetière. Il accourait vers ses amis tenant à la main un
trousseau de clefs rouillées que le mouvement de sa marche faisait
tinter les unes contre les autres. La précipitation et le plaisir
qu'il éprouvait l'avaient mis presque hors d'haleine lorsqu'il
atteignit le porche: il ne put d'abord que montrer du doigt le
vieux bâtiment que l'enfant avait contemplé avec tant d'attention.
«Vous voyez ces deux vieilles maisons? dit-il enfin.
-- Oui, certainement, répondit Nell. Je n'ai guère regardé
qu'elles pendant toute votre absence.
-- Et sans doute vous les eussiez regardées plus curieusement
encore si vous aviez deviné ce que j'ai à vous dire. L'une de ces
maisons sera la mienne.»
Sans s'expliquer davantage ni laisser à l'enfant le loisir de
répliquer, le maître d'école prit la main de Nelly, qu'il mena, le
visage tout rayonnant de joie, jusqu'à l'endroit dont il lui avait
parlé.
Ils s'arrêtèrent devant une porte basse et cintrée. Après avoir
inutilement essayé plusieurs clefs, le maître d'école finit par en
trouver une à laquelle céda l'épaisse serrure. La porte s'ouvrit,
en criant sur ses gonds, et permit aux visiteurs d'entrer dans la
maison.
La pièce dans laquelle ils pénétrèrent était une chambre voûtée,
qui jadis avait été soigneusement décorée par d'habiles
architectes, et qui conservait encore dans son beau plafond aux
vives arêtes, aux riches broderies de pierre, des vestiges
brillants de son ancienne splendeur. Le feuillage sculpté sur les
murs et qui défiait l'oeuvre même de la nature, était demeuré à sa
place comme pour dire combien de fois les feuilles des arbres
avaient repoussé et s'étaient flétries, tandis que celles-là
avaient bravé le temps sans éprouver de changement. Les figures à
demi brisées qui supportaient l'entablement de la cheminée, bien
que mutilées, laissaient voir encore ce qu'elles avaient été
autrefois avant d'être cachées sous la couche de poussière qui les
recouvrait, et s'élevaient tristement aux deux côtés du foyer
vide, comme des créatures qui auraient survécu à leur génération
et s'affligeraient de ne pouvoir mourir comme elle.
À une époque éloignée, car le changement même était antique dans
ce lieu plein de vétusté, une cloison de bois avait été construite
dans une partie de la pièce pour former un cabinet qui pût servir
de chambre à coucher: vers ce temps, la lumière y pénétrait par
une croisée ou plutôt une lucarne grossièrement percée dans
l'épaisse muraille. Les matériaux dont elle était formée, ainsi
que deux sièges déposés dans la vaste cheminée, avaient, à une
date oubliée, fait partie de l'église du couvent; car le chêne,
approprié précipitamment à sa destination actuelle, avait été
altéré dans sa forme première, mais n'en présentait pas moins une
quantité de fragments de riches moulures empruntées aux stalles
des religieux.
Une porte tout ouverte menait à une petite chambre ou cellule, où
la lumière pénétrait à peine à travers un rideau de lierre, et qui
complétait l'intérieur de cette partie des ruines. La maison
n'était pas tout à fait dégarnie de meubles. Quelques sièges de
forme antique, dont les bras et les pieds semblaient s'être
affaissés avec l'âge; une table, ou plutôt un fantôme de table; un
grand vieux coffre qui avait jadis contenu les registres de
l'église; enfin, divers objets utiles servant aux usages
domestiques, et une certaine quantité de bois à brûler pour la
provision d'hiver; tout cela était rangé dans la chambre et
fournissait autant de preuves certaines que la maison avait été
habitée à une époque récente.
L'enfant tournait autour d'elle des regards empreints de ce
sentiment de pieuse vénération avec lequel nous contemplons
l'oeuvre des siècles qui sont devenus comme autant de gouttes
d'eau dans l'immense océan de l'éternité. Le vieillard les avait
suivis. Tous trois restèrent quelque temps silencieux; ils
retenaient leur souffle, comme s'ils avaient craint de troubler,
même par le moindre bruit, le silence de ce lieu vénérable.
«Oh! la belle maison!... dit enfin l'enfant à voix basse.
-- J'avais peur qu'elle ne vous parût différente, répondit le
maître d'école. Vous avez frissonné quand nous y sommes entrés,
comme si vous l'aviez trouvée froide ou sombre.
-- Ce n'était pas cela, répondit Nelly regardant autour d'elle
avec un léger frémissement. En vérité, je ne saurais vous dire ce
que c'était; mais j'ai éprouvé le même effet lorsque du porche de
l'église j'ai contemplé l'extérieur de cette maison. Peut-être
est-ce parce qu'elle est si vieille et si grise.
-- C'est un endroit où il doit faire bon vivre, ne trouvez-vous
pas? dit son ami.
-- Oh! répondit l'enfant en joignant les mains avec ardeur; un
endroit tranquille et heureux, un bon endroit pour vivre et pour
apprendre à mourir!»
Elle en eût dit davantage; mais dominée par l'énergie de ses
pensées, sa voix se troubla, et les sons ne vinrent plus à ses
lèvres qu'en soupirs confus.
-- Un bon endroit pour vivre, et pour apprendre à vivre, pour
acquérir la santé de l'esprit et du corps! dit le maître d'école.
Car cette vieille maison sera la vôtre.
-- La nôtre!... s'écria l'enfant.
-- Oui, répondit gaiement le maître d'école, et pour bien des
années heureuses, j'espère. Je serai votre proche voisin, porte à
porte. Voilà votre maison.»
Débarrassé maintenant du poids de la grande surprise qui leur
était préparée, le maître d'école s'assit et fit placer Nell près
de lui. Il lui raconta alors comment il avait appris que cet
ancien bâtiment avait été occupé depuis fort longtemps par une
vieille femme âgée de près de cent ans, qui gardait les clefs de
l'église, l'ouvrait et la fermait pour les services et la montrait
aux étrangers; comme quoi cette vieille femme était morte quelques
semaines auparavant sans qu'on eût trouvé depuis quelqu'un à qui
confier cet emploi; comme quoi, ayant appris ces circonstances
dans une conversation avec le fossoyeur, qui était retenu au lit
par un rhumatisme, il avait été amené à parler de sa compagne de
voyage: ce qui avait été si favorablement accueilli par cette
haute autorité, que, sur son conseil, il s'était déterminé à
soumettre ce sujet au desservant. En un mot, le résultat de ses
démarches était que Nell et son grand-père devaient être
présentés, le lendemain, au ministre: il ne restait donc plus
qu'une pure formalité. Mais ils étaient par le fait déjà nommés au
poste vacant.
«Il y a, dit-il, aussi un petit traitement. Sans doute ce n'est
pas grand'chose, mais c'est assez pour vivre dans cette retraite.
En réunissant nos ressources nous serons à l'aise, n'ayez pas
peur.
-- Que Dieu vous bénisse et vous protège! dit l'enfant avec des
larmes d'attendrissement.
-- _Amen_, ma chère, répondit son ami d'un ton de douce gaieté;
puisse le ciel me bénir toujours comme il l'a déjà fait en nous
conduisant à travers les soucis et les fatigues jusqu'à cette vie
tranquille. Mais à présent il s'agit de voir ma maison... Allons,
venez!»
Ils se rendirent à l'autre bâtiment. Il fallut chercher dans le
trousseau des clefs rouillées; enfin, ils trouvèrent celle qu'il
fallait et ouvrirent la porte vermoulue. Elle donnait sur une
chambre voûtée et antique, semblable à celle qu'ils venaient de
quitter, mais moins spacieuse et n'ayant pour dépendance qu'une
autre petite pièce. Il n'était pas difficile de comprendre que la
première maison était celle du maître d'école, et que l'excellent
homme avait choisi la moins commode, dans son affection pleine
d'égards pour ses amis. Ainsi que l'autre maison, celle-ci était
garnie des meubles les plus nécessaires, et elle avait également
sa provision de bois.
Maintenant ils avaient à s'occuper (occupation bien agréable), de
rendre ces habitations aussi confortables que possible. Bientôt
chacune des maisons eut son feu brûlant et pétillant dans l'âtre,
et colorant les murs vieux et blêmes d'une clarté vive et gaie.
Nelly exerça activement son aiguille; elle répara les rideaux de
croisée en lambeaux, rajusta les déchirures que le temps avait
faites dans les morceaux usés de tapis qu'elle réunit pour leur
donner un air décent. Le maître d'école nettoya et aplanit le
terrain devant la porte, coupa l'herbe haute, arracha le lierre et
les plantes rampantes qui laissaient pendre en désordre leurs
tiges languissantes; il donna à l'extérieur des murs un air de
propreté et presque de parure. Le vieillard, tantôt seul, tantôt
avec l'enfant, les aidait tous deux, rendait patiemment quelques
petits services, et se trouvait heureux. Les voisins aussi, au
sortir du travail, vinrent les assister, ou bien leur envoyèrent
par leurs enfants de petits présents et des objets de nécessité
première pour des étrangers. La journée avait été bien remplie:
quand la nuit arriva, elle les trouva tout étonnés qu'il y eût
encore tant à faire et que l'ombre descendit sitôt.
Ils soupèrent ensemble dans la maison que nous appellerons
désormais «la maison de l'enfant», et, le repas terminé, ils
s'assirent en cercle devant l'âtre. Là, à demi-voix, car leur
coeur était trop plein et trop satisfait pour leur permettre de
parler à voix haute, ils s'entretinrent de leurs plans d'avenir.
Avant qu'ils se séparassent, le maître d'école fit lecture de
quelques prières; puis, remplis de bonheur et de reconnaissance
envers Dieu, ils se quittèrent pour le reste de la nuit.
À cette heure silencieuse, tandis que le grand-père dormait
paisiblement dans son lit et que tout se taisait, l'enfant demeura
devant les cendres mourantes à évoquer le souvenir de ses
aventures passées, comme si ce n'était qu'un rêve dont elle aimait
à ranimer l'image confuse. La clarté du feu qui s'affaissait,
réfléchie par les panneaux de chêne dont les saillies sculptées se
découpaient en lignes sinistres sur l'obscurité du plafond; les
murailles antiques, où d'étranges ombres allaient et venaient,
suivant les vacillations de la flamme; l'aspect solennel du
dépérissement qui finit par ronger aussi les objets inanimés et
invisibles; partout enfin, autour d'elle, l'image de la mort; cet
ensemble portait dans l'âme de Nelly de graves pensées, mais aucun
sentiment de terreur ni d'alarme. Peu à peu une métamorphose
s'était opérée en elle dans les jours de solitude et de chagrin:
sa force avait diminué, mais son courage s'était fortifié; son
esprit avait grandi, son âme s'était épurée; dans son sein avaient
germé ces saintes pensées et ces graves espérances qui
n'appartiennent guère qu'aux faibles et aux languissants. Personne
ne vit cette créature fragile lorsqu'elle s'éloigna doucement du
feu et qu'elle alla s'appuyer pensive au bord de la petite fenêtre
ouverte; nul, si ce n'est les étoiles, n'était là pour apercevoir
son visage levé vers le ciel et y lire son histoire. La vieille
cloche de l'église sonnait l'heure avec un timbre mélancolique,
comme si elle ressentait quelque tristesse d'avoir de si longs
entretiens avec les morts, et d'adresser tant d'avertissements
inutiles aux vivants; les feuilles mortes bruissaient, l'herbe
frémissait sur les tombes; hors cela, tout était tranquille, tout
dormait.
Quelques-uns de ces dormeurs sans rêves étaient couchés dans
l'ombre de l'église, près des murs; comme s'ils s'y attachaient
pour y trouver protection et bien-être. D'autres avaient choisi
leur asile sous l'ombrage mouvant des arbres; d'autres sur le
chemin où l'on pouvait passer près d'eux; d'autres parmi les
tombes des petits enfants. Il y en avait qui avaient préféré
s'étendre sur le sol même qu'ils avaient foulé dans leurs
pérégrinations du jour; d'autres, là où le soleil couchant
échaufferait leur petit lit; d'autres, là où ses premiers rayons
les éclaireraient dès l'aube. Peut-être n'y avait-il aucune de ces
âmes, emprisonnées maintenant dans la tombe, qui eût jamais de son
vivant songé à se séparer de l'église, sa vieille compagne; ou si
cette pensée avait jamais traversé son esprit, il avait conservé
encore pour elle cet amour que l'on a vu des prisonniers garder à
la cellule où ils avaient été longtemps confinés, et dont
l'étroite enceinte, au moment du départ, les retenait encore par
de chers et douloureux regrets.
Il s'écoula de longues heures avant que l'enfant refermât la
fenêtre et gagnât son lit. Elle éprouvait encore quelque chose de
semblable aux sensations d'autrefois, un frisson involontaire, une
sorte de frayeur momentanée, mais qui s'évanouit aussitôt sans
laisser d'alarme après soi. Ses rêves lui montrèrent aussi de
nouveau le petit écolier; le toit s'ouvrit, et toute une colonne
de visages brillants montaient dans les hauteurs du ciel, comme
elle en avait vu dans les vieilles gravures des saintes écritures.
Chers anges! ils abaissaient leurs regards sur le lit ou elle
reposait. Quel doux et heureux songe! Au dehors, la tranquillité
de la nature était restée la même, si ce n'est que l'air
retentissait des accords d'une musique et du battement des ailes
des séraphins. Au bout de quelque temps, miss Edwards et sa soeur
lui apparurent, se tenant par la main, et se promenant parmi les
tombes. Et alors le rêve devint confus et s'évanouit.
Avec l'éclat et la gaieté du matin, revint aussi la continuation
des travaux de la veille, le retour de ses pensées agréables, un
redoublement d'énergie, de tendresse et d'espérance. Ils
travaillèrent activement tous trois, jusqu'à midi à mettre en
ordre et arranger leurs maisons; puis ils allèrent faire visite au
desservant.
C'était un vieux gentleman au coeur simple, à l'esprit humble,
modeste, ami de la retraite. Il connaissait peu le monde, qu'il
avait quitté depuis bien des années pour venir s'établir en ce
lieu. Sa femme était morte dans la maison même qu'il occupait
encore, et il y avait longtemps qu'il s'était détaché des joies et
des espérances de la terre.
Il reçut avec bonté les visiteurs et montra tout de suite de
l'intérêt à Nelly. Il s'informa de son nom, de son âge, du lieu de
sa naissance, des événements qui l'avaient conduite dans ce pays,
et ainsi de suite. Déjà le maître d'école avait raconté l'histoire
de l'enfant.
«Ils n'ont laissé, lui avait-il dit, aucun ami derrière eux: ils
sont sans feu ni lieu. Ils sont venus ici partager mon sort.
J'aime cette enfant comme si elle était à moi.
-- Bien, bien, dit le desservant. Qu'il soit fait comme vous le
désirez. Elle est bien jeune.
-- Elle est plus vieille que son âge, mûrie trop tôt par l'épreuve
de l'adversité, monsieur, répondit le maître d'école.
-- Que Dieu l'assiste! Qu'elle se repose et qu'elle oublie tous
ses malheurs! dit le vieux desservant. Mais une église antique est
un lieu triste et sombre pour un être aussi jeune que vous, mon
enfant.
-- Oh! non, monsieur, répliqua Nelly. Je suis bien loin de penser
ainsi, assurément.
-- J'aimerais mieux la voir danser le soir sur le gazon, dit le
desservant, en posant sa main sur la tête de Nelly et souriant
avec mélancolie, que de la voir assise à l'ombre de nos arceaux
poudreux. Songez à cela, et jugez si nos ruines solennelles ne
pèseront pas sur son coeur. Votre demande vous est accordée, mon
cher ami.»
Après quelques autres paroles d'un accueil cordial, les visiteurs
se retirèrent et se rendirent à la maison de l'enfant. Ils y
avaient entamé une conversation sur leur heureuse fortune, quand
un autre ami parut.
C'était un petit vieillard qui vivait au presbytère où il s'était
établi, comme le maître d'école et ses protégés ne tardèrent pas à
l'apprendre, depuis la mort de la femme du desservant, qui
remontait à une quinzaine d'années environ. Dès le collège, il
avait été le meilleur ami du ministre, et depuis, en tout temps,
son compagnon assidu. Dans les premiers moments de douleur il
était accouru pour le consoler et le soutenir, et, à partir de
cette époque, jamais ils ne s'étaient séparés. Le petit vieillard
était l'âme du village, le conciliateur de tous les différends;
c'était l'ordonnateur de toutes les fêtes, le dispensateur des
libéralités de son ami, auxquelles il ajoutait beaucoup du sien;
le médiateur universel, le consolateur de tous les affligés. Pas
un des braves villageois n'avait songé à s'informer de son nom,
ou, s'ils l'avaient appris, ils l'avaient oublié pour lui donner
un autre titre. Peut-être d'après une vague rumeur des succès
qu'il avait obtenus au collège et donc le bruit s'était répandu
lors de son arrivée, peut-être aussi parce qu'il ne s'était pas
marié et ne menait pas de famille à sa suite, on l'avait appelé
«le vieux bachelier.» Ce nom lui plaisait, ou du moins lui
convenait autant qu'un autre, et depuis ce temps il était resté
pour tout le monde le vieux bachelier. Or, c'était le vieux
bachelier, nous devons le dire, qui avait eu soin de faire
apporter la provision de combustible trouvée par les voyageurs
dans leur nouveau domicile.
Il souleva le loquet, montra un moment au seuil de la porte sa
bonne petite face ronde, et entra dans la chambre en homme qui
n'était pas étranger aux localités.
«Vous êtes monsieur Marton, le nouveau maître d'école? dit-il en
saluant l'ami de Nell.
-- Oui, monsieur.
-- Vous arrivez ici avec d'excellentes recommandations et je suis
charmé de vous voir. Je serais venu vous visiter dès hier, car
j'attendais votre arrivée, mais j'ai été obligé d'aller dans le
pays porter une lettre d'une mère malade à sa fille qui est en
service à quelques milles d'ici; je ne fais que de revenir. N'est-
ce pas là la jeune gardienne de notre église? Vous n'en êtes que
davantage le bienvenu pour nous l'avoir amenée ainsi que ce
vieillard. Et c'est de bon augure pour un maître que d'avoir
commencé par apprendre lui-même à pratiquer l'humanité.
-- Depuis quelque temps elle a bien souffert, dit le maître
d'école, répondant ainsi au regard que le visiteur avait laissé
tomber sur Nelly en l'embrassant sur la joue.
-- Oui, oui, je vois bien qu'elle a souffert, dit le vieux
bachelier. Ils ont cruellement souffert, et leur coeur aussi.
-- En effet, monsieur, ce n'est que trop vrai.»
Tour à tour, le vieux bachelier promena son regard du grand-père à
l'enfant, dont il prît tendrement la main. Il se leva.
«Vous serez plus heureux avec nous, dit-il; ou du moins nous
ferons tout pour cela. Vous avez déjà fait bien des améliorations
ici. Est-ce votre ouvrage, mon enfant?
-- Oui, monsieur.
-- Nous en ferons d'autres encore, qui ne vaudront certainement
pas mieux, mais au moins avec plus de ressources. À présent,
voyons, voyons un peu.»
Nell l'accompagna dans les autres petites chambres ainsi que dans
le reste des deux maisons. Il fit la remarque qu'il manquait çà et
là divers objets nécessaires et s'engagea à y pourvoir, grâce à
une collection d'articles divers qu'il possédait chez lui, et ce
devait être un magasin des plus variés et des plus hétérogènes.
Tout cela arriva presque aussitôt: car une dizaine de minutes ne
s'étaient pas écoulées, quand le petit gentleman qui venait de les
quitter reparut chargé de vieilles planches, de morceaux de tapis,
de couvertures et autres objets d'usage domestique; il était suivi
d'un jeune homme qui portait un fardeau de même nature. On jeta le
tout en un monceau sur le parquet; puis il fallut déployer une
grande activité pour débrouiller, arranger, mettre en place les
dons du vieux bachelier qui présidait au travail avec un plaisir
extrême et y mettait la main lui-même avec une vivacité sans
égale. Lorsqu'il ne resta plus rien à faire, il ordonna au jeune
homme d'aller rassembler les enfants de l'école et de les amener
devant leur nouveau maître, qui les passerait solennellement en
revue.
«Une jolie collection d'élèves, mon cher Marton; vous serez
content de les voir, dit-il, se tournant vers le maître d'école
quand le jeune homme se fut éloigné. Mais je ne leur dis pas ce
que je pense d'eux; cela gâterait tout.»
Le messager reparut bientôt à la tête d'une longue file de
bambins, grands et petits, qui, reçus par le vieux bachelier à la
porte de la maison, tombèrent dans une foule de convulsions de
politesse, pour montrer leur civilité; tenant d'une main serrée
leurs chapeaux et leurs bonnets réduits à leur plus simple
expression et se livrant à toute sorte de saluts et de révérences:
le vieux gentleman contemplait d'un oeil ravi ces démonstrations
de respect auxquelles il donnait son approbation par de fréquents
signes de tête et des sourires réitérés. La vérité est que le
plaisir qu'il avait à les voir n'était pas aussi scrupuleusement
dissimulé qu'il avait bien voulu le faire croire au maître
d'école; il ne pouvait s'empêcher de le manifester par des
remarques confidentielles et des chuchotements prononcés assez
haut pour que chacun des élèves l'entendît parfaitement.
«Ce premier enfant, mon cher maître d'école, dit le vieux
bachelier, c'est John Owen; un garçon plein de moyens, monsieur,
une nature franche et honnête; mais c'est trop irréfléchi, trop
joueur, trop léger. Cet enfant, mon cher monsieur, se romprait le
cou pour s'amuser et priverait ainsi ses parents de leur
principale consolation; et entre nous, regardez-le bien quand il
fera le lévrier en jouant à la chasse au lièvre, vous verrez comme
il franchit haies et fossés et comme il glisse adroitement tout du
long jusqu'au bas de la petite carrière. Vous verrez, vous verrez!
Vraiment c'est magnifique.»
John Owen, après cette admonition terrible dont il n'avait rien
perdu, fit place à un autre enfant également présenté par le vieux
bachelier.
«Maintenant, monsieur, dit-il, regardez celui-ci. Vous le voyez?
Il se nomme Richard Evans. Il a une facilité surprenante pour
apprendre; il est doué d'une bonne mémoire et d'une intelligence
ouverte; en outre, il possède une belle voix et une oreille juste
pour chanter les psaumes, et sous ce rapport, personne ne le vaut
ici. Cependant, monsieur, cet enfant finira mal; il mourra sur
l'échafaud, j'en ai peur; croiriez-vous qu'à l'église monsieur
s'endort toujours pendant le sermon? et tenez! pour vous avouer
toute la vérité, monsieur Marton, je faisais de même à son âge, et
je suis bien certain que cela tenait à ma constitution et que je
ne pouvais m'en empêcher.»
L'élève plein d'avenir étant bien et dûment édifié par ce reproche
effrayant, notre vieux garçon passa à un autre.
«Mais à propos d'exemples à éviter, dit-il, j'ai là des petits
garçons qui semblent faits tout exprès pour servir d'avertissement
et de fanal à tous leurs camarades. En voici un que vous
n'épargnerez pas, j'espère. Ce gaillard que vous voyez là, avec
des yeux bleus et des cheveux blond clair; c'est un nageur,
monsieur, un plongeur, Dieu nous bénisse! c'est un garnement,
monsieur, qui a eu la fantaisie de se jeter dans dix-huit pieds
d'eau tout habillé pour repêcher un chien d'aveugle qui se noyait
sous le poids de sa chaîne et de son collier, tandis que le maître
de l'animal se tordait les mains sur le rivage, se lamentant sur
la perte de son guide, de son meilleur ami. J'ai envoyé sous le
voile de l'anonyme deux guinées à ce brave enfant pour la peine,
aussitôt que j'ai su ce beau trait, ajouta le vieux bachelier avec
ce ton de demi-voix qui lui était particulier; mais n'en soufflez
mot, car il ne se doute pas le moins du monde que cet argent lui
soit venu de moi.»
Après ce grand coupable, le vieux garçon passa à un autre, puis à
un troisième, et ainsi de suite tout le long de la rangée, et pour
mieux les retenir dans les bornes de la discipline, il ne manquait
pas d'insister avec le même zèle sur celles de leurs qualités qui
lui plaisaient le plus et se rapportaient le plus sans doute à ses
préceptes et à son propre exemple. À la fin, craignant de les
avoir affligés par son excessive sévérité, il les renvoya tous
avec un petit présent, en les invitant à retourner paisiblement
chez eux sans sauter, ni se battre, ni se détourner de leur
chemin; ajoutant, toujours à demi-voix, mais de manière à être
entendu de tous, que lorsqu'il était enfant il n'aurait jamais pu
s'empêcher de désobéir à un ordre semblable, dût sa vie en
dépendre.
À partir de ce moment, le maître d'école conçut bonne espérance
pour lui-même de ces dispositions cordiales et bienveillantes du
vieux bachelier. Il le quitta, le coeur léger, l'esprit joyeux, et
s'estima l'homme le plus heureux de la terre. Cette nuit-là
encore, les fenêtres des deux antiques maisons s'éclairèrent du
reflet des bons feux qu'on entretenait à l'intérieur; et le vieux
garçon, avec son ami le desservant, s'arrêtant pour contempler ces
fenêtres au moment où ils revenaient de leur promenade du soir,
s'entretinrent à voix basse de la charmante enfant, mais ils se
retournèrent vers le cimetière avec un soupir.