Sophie Cheggs!...»_

En adaptant ainsi selon sa fantaisie et pour les besoins de sa

triste cause le refrain de la ballade populaire, il enveloppa de

nouveau le morceau de gâteau, qu'il aplatit entre les paumes de

ses mains, le remit dans sa poitrine, boutonna son habit

pardessus, et croisa ses bras sur le tout.

«Maintenant, dit-il, j'espère que vous êtes content, monsieur;

j'espère que Fred aussi doit être content. Vous avez joué votre

jeu dans mon malheur, et j'espère que vous serez satisfaits. C'est

donc là le triomphe que je devais obtenir? C'est comme dans la

vieille contredanse, où il y a deux messieurs pour une dame seule.

Vous savez, la dame choisit l'un et laisse l'autre, qui doit aller

à cloche-pied faire tout seul la figure par derrière. Mais ce sont

là les coups de la destinée, et la mienne ne fait que m'écraser

sous ses pieds.»

Déguisant la joie secrète que lui causait la défaite de

M. Swiveller, Daniel Quilp adopta le meilleur moyen de le calmer

en tirant le cordon de la sonnette pour commander un extra de vin

rosé (c'est-à-dire de ce qui représente ordinairement ce liquide).

Il le versa gaiement et porta divers toasts dérisoires à Cheggs,

et d'autres plus sérieux au bonheur des célibataires, en invitant

M. Swiveller à lui faire raison. L'effet de ces toasts sur

Richard, joint à la réflexion que nul homme ne peut lutter contre

sa destinée, fut tel, qu'en très-peu de temps M. Swiveller sentit

renaître son énergie et se trouva en état de donner au nain des

détails sur la réception du gâteau qui, selon toute apparence,

avait été apporté à Bewis Marks par les deux miss Wackles en

personne, et remis à la porte de l'étude avec une foule de rires

dont il ne partageait pas la joie.

«Ah! dit Quilp, ce sera bientôt notre tour de rire. À propos, vous

me parliez du jeune Trent... Où est-il?»

M. Swiveller lui apprit que son honorable ami avait dernièrement

accepté une position d'agent responsable dans une banque de jeu

ambulante, et qu'en ce moment il était en train de faire une

tournée pour les besoins de sa profession parmi les esprits

aventureux de la Grande-Bretagne.

«C'est fâcheux, dit le nain, car j'étais venu tout exprès pour

m'informer de lui près de vous. J'avais une idée, Dick. Votre ami

d'en haut...

-- Quel ami?

-- Celui du premier étage...

-- Oui, eh bien?...

-- Votre ami du premier étage, Dick, doit connaître Trent?

-- Non, il ne le connaît pas, dit M. Swiveller en secouant la

tête.

-- Oui et non. Il est vrai qu'il ne l'a jamais vu, répliqua Daniel

Quilp; mais si nous les mettions en rapport, qui sait, Dick, si

Fred, étant convenablement présenté, ne servirait pas les desseins

du locataire tout aussi bien pour le moins que la petite Nelly et

son grand-père? Qui sait si la fortune de ce jeune homme, et par

suite la vôtre, ne serait pas faite?

-- Eh bien, dit M. Swiveller, la vérité est qu'ils _ont été_ mis

en présence l'un de l'autre.

-- Ils l'ont été!... s'écria le nain attachant sur son

interlocuteur un regard soupçonneux. Qui a fait cela?

-- Moi, dit Richard avec un peu de confusion. Ne vous ai-je pas

conté cela la dernière fois que vous m'avez appelé de la rue en

passant?

-- Vous savez bien que vous ne me l'avez pas conté.

-- Je crois que vous avez raison, dit Richard. Non, je ne vous

l'ai pas conté, je m'en souviens. Oh! oui, je les ai mis un jour

en présence. Ce fut sur la demande de Fred.

-- Et qu'arriva-t-il?

-- Il arriva que mon ami, au lieu de fondre en larmes quand il

apprit qui était Fred; au lieu de l'embrasser tendrement et de lui

dire: «Je suis ton grand-père!» ou «ta grand'mère déguisée!» comme

nous nous y attendions pleinement, tomba dans un accès de fureur

terrible, lui lança toutes sortes d'injures, et finit par lui dire

que, si la petite Nell et le vieux gentleman avaient été réduits à

la misère, c'était par sa faute. Il ne nous a pas seulement offert

de nous rafraîchir, et... et, en un mot, il nous a mis à la porte

de sa chambre plus vite que ça.

-- C'est étrange, dit le nain réfléchissant.

-- Oui, c'est ce que nous nous disions mutuellement, dit

froidement M. Swiveller; mais c'est parfaitement exact.»

Quilp fut complètement ébranlé par cette confidence, sur laquelle

il réfléchit quelque temps dans un silence mystérieux. Souvent il

levait les yeux sur le visage de Richard, et, d'un regard

pénétrant, il en étudiait l'expression. Cependant, comme il n'y

lut rien qui lui promît de plus amples détails ou qui pût lui

donner des soupçons sur sa véracité; et comme, d'autre part,

M. Swiveller, livré à ses propres méditations, poussait de gros

soupirs et s'enfonçait plus avant que jamais dans le triste

chapitre du mariage de mistress Cheggs, le nain se hâta de rompre

l'entretien et de s'éloigner, laissant à ses mélancoliques pensées

le pauvre amant éconduit.

«Ils se sont vus! se dit le nain tandis qu'il marchait seul le

long des rues. Mon ami Swiveller a voulu négocier cette affaire

par-dessus ma tête. Peu importe au fond, puisqu'il en a été pour

ses frais; mais c'est égal, l'intention y était. Je suis charmé

qu'il ait perdu sa maîtresse. Ah! ah! ah! l'imbécile ne se

soustraira plus à ma direction. Je suis sûr de lui dans la maison

où je l'ai placé; je le trouverai toutes les fois que j'aurai

besoin de lui pour mes desseins; et, d'ailleurs, il est, sans le

savoir, le meilleur espion de Brass, et quand il a bu, il dit tout

ce qu'il sait. Vous m'êtes utile, Dick, et vous ne me coûtez rien

que quelques rafraîchissements par-ci par-là. Il serait bien

possible, monsieur Richard, qu'il convint à mes fins, pour me

mettre en crédit auprès de l'étranger, de lui révéler avant peu

vos projets sur l'enfant; mais pour le moment et avec votre

permission, nous resterons les meilleurs amis du monde.»

Tout en poursuivant le cours de ces pensées et se livrant le long

de sa route au rêve ardent de ses intérêts particuliers, M. Quilp

traversa de nouveau la Tamise et s'enferma dans son palais de

garçon. Le poêle, récemment posé en ce lieu et d'où la fumée, au

lieu de sortir par le toit, s'était répandue dans la chambre,

rendait ce séjour un peu moins agréable peut-être que ne l'eussent

désiré des gens plus délicats. Mais un pareil inconvénient, loin

de dégoûter le nain de sa nouvelle demeure, ne lui en plaisait que

davantage. Ainsi, après un dîner splendide qu'il avait fait venir

du restaurant, il alluma sa pipe et fuma près de son poêle

jusqu'au moment où il disparut dans un brouillard qui ne laissait

voir que sa paire d'yeux rouges et enflammés et tout au plus, par

moments, sa vague et sombre face, quand dans un violent accès de

toux il déchirait le nuage de fumée et écartait les tourbillons

qui obscurcissaient ses traits. Au milieu de cette atmosphère qui

eût infailliblement suffoqué tout autre homme, le nain passa une

soirée délicieuse: il se partagea tout le temps entre les douceurs

de la pipe et celles de la cave à liqueurs. Parfois il se donnait

le plaisir de pousser, en manière de chant, un hurlement

mélodieux, qui n'offrait pas, du reste, la moindre ressemblance

avec aucun morceau de musique, soit vocale soit instrumentale, que

jamais compositeur humain ait été tenté d'inventer. Ce fut ainsi

qu'il se récréa jusqu'à près de minuit, où il se mit dans son

hamac avec la plus complète satisfaction.

Le premier son qui, le matin, vint frapper ses oreilles, tandis

qu'il avait encore les yeux à demi fermés et que, se trouvant

d'une façon si inaccoutumée tout près du plafond, il éprouvait la

vague idée qu'il pouvait bien avoir été métamorphosé en mouche à

viande dans le cours de la nuit, le premier son qu'il entendit fut

le bruit d'une personne qui se lamentait et sanglotait dans la

chambre. Il se pencha avec curiosité vers le bord de son hamac et

aperçut mistress Quilp. D'abord il la contempla quelques instants

en silence, puis la fit tressaillir violemment par ce cri soudain:

«Holà!

-- Ah! Quilp, dit vivement la pauvre petite femme en levant ses

yeux, quelle peur vous m'avez faite!

-- Tant mieux, coquine que vous êtes! répliqua le nain. Qu'est-ce

que vous venez chercher ici? Vous venez voir si je ne suis pas

mort, n'est-il pas vrai?

-- Oh! je vous en prie, revenez à la maison, revenez à la maison,

dit mistress Quilp avec des sanglots; nous ne le ferons plus

jamais, Quilp; et après tout, ce n'était qu'une méprise qui

provenait de notre anxiété.

-- De votre anxiété! dit le nain en grimaçant. Oui, oui, je

connais ça, vous voulez dire de votre impatience de me voir mort.

Je reviendrai à la maison quand il me plaira, je vous le déclare.

Je reviendrai à la maison et m'en irai quand il me plaira. Je

serai comme un feu follet, tantôt ici, tantôt là, voltigeant

toujours autour de vous, les yeux fixés sur vous au moment où vous

m'attendrez le moins, et vous tenant dans un état continuel

d'inquiétude et d'irritation. Voulez-vous bien sortir?...»

Mistress Quilp n'osa que faire un geste de supplication.

«Je vous dis que non, reprit le nain. Non! si vous vous permettez

de venir ici de nouveau, à moins que ce ne soit sur mon

invitation, je lâcherai dans mon terrain des chiens de garde qui

hurleront après vous et vous mordront. Je dresserai des chausse-

trappes adroitement dissimulées, des pièges à femmes. Je sèmerai

des pièces d'artifice qui feront explosion quand vous poserez le

pied sur les mèches et qui vous feront sauter en mille petits

morceaux. Voulez-vous bien sortir?...

-- Pardonnez-moi. Revenez à la maison, dit la jeune femme d'un

accent pénétré.

-- Non-on-on-on-on! hurla Quilp. Non, pas avant que ce soit mon

bon plaisir; et alors je reviendrai aussi souvent que cela me

conviendra, et je ne rendrai compte à personne de mes allées et

venues. Vous voyez la porte?... Voulez-vous bien sortir!»

Ce dernier ordre, M. Quilp le prononça d'une voix si énergique et,

en outre, il l'accompagna d'un geste si violent qui marquait son

intention de s'élancer hors de son hamac, et, tout coiffé de nuit

qu'il était, de reconduire sa femme chez elle à travers les rues,

qu'elle s'enfuit rapide comme une flèche. Son digne seigneur et

maître tendit le cou et les yeux jusqu'à ce qu'elle eût franchi le

terrain du débarcadère; et alors, charmé d'avoir eu cette occasion

d'établir son droit et de poser en fait l'inviolabilité de son

manoir, il partit d'un immense éclat de rire, puis s'abandonna

derechef au sommeil.

Le magasin d'antiquités, Tome II · 第 18 / 52 题