C'était le pauvre maître d'école; oui, le pauvre maître d'école en
personne. À peine moins ému et moins surpris par la vue de
l'enfant que celle-ci n'avait éprouvé de surprise et d'émotion en
le reconnaissant, il garda un moment le silence, confondu par
cette apparition inattendue, sans trouver même la présence
d'esprit nécessaire pour relever Nelly étendue à terre.
Mais revenant bientôt à lui-même, il jeta livre et bâton; et
s'agenouillant auprès de l'enfant, il essaya avec les simples
moyens qu'il pouvait avoir en son pouvoir de lui rendre l'usage de
ses sens, tandis que le grand-père, debout devant lui et incapable
d'agir, se tordait les mains et suppliait sa petite-fille avec
toutes les expressions de la plus vive tendresse de lui parler, ne
fût-ce que pour lui dire un mot.
«Elle est presque épuisée de fatigue, dit le maître d'école, en
examinant le visage de Nelly. Vous avez trop présumé de ses
forces, mon ami.
-- Elle se meurt de besoin! répondit le vieillard. Jusqu'à ce
moment je ne me doutais pas qu'elle fût si faible et si malade.»
Le maître d'école, jetant sur lui un regard moitié de reproche,
moitié de compassion, prit l'enfant dans ses bras; puis invitant
le vieillard à ramasser le petit panier et à le suivre, il emporta
Nelly de son pas le plus rapide.
Il y avait en vue une modeste auberge, vers laquelle, selon toute
apparence, l'instituteur se dirigeait quand il avait été surpris
d'une manière si inattendue. Ce fut de ce côté qu'il courut avec
son fardeau inerte; il entra à la hâte dans la cuisine, et
invoquant pour l'amour de Dieu l'assistance des gens qui se
trouvaient là, il déposa Nelly sur une chaise devant le feu.
La compagnie, qui s'était levée en désordre à l'approche du maître
d'école, fit ce qu'on a l'habitude de faire en pareille
circonstance. Chacun ou chacune indiquait son remède, que personne
n'apportait; chacun criait qu'il fallait donner plus d'air, et en
même temps on avait soin de raréfier l'air qu'il y avait dans la
salle en formant un cercle pressé autour de l'objet de cette
sympathie, et tous s'étonnaient que personne n'eût fait ce que nul
d'entre eux n'avait l'idée de faire.
Cependant l'hôtesse, plus alerte, plus active qu'aucun des
assistants, et qui avait compris aussi plus vite les causes de
l'accident, ne tarda pas à revenir avec un peu d'eau chaude mêlée
d'eau-de-vie. Elle était suivie de sa servante qui portait du
vinaigre, de la corne de cerf, des sels odorants et autres
ingrédients propres à restaurer les forces. Ces secours,
administrés à propos, mirent l'enfant en état de remercier d'une
voix faible et de tendre sa main au pauvre maître d'école, qui se
tenait tout près d'elle, l'anxiété peinte dans tous ses traits.
Sans laisser Nelly prononcer un mot de plus ou remuer seulement un
doigt, les femmes aussitôt la portèrent au lit; puis après l'avoir
chaudement couverte, après lui avoir bassiné les pieds qu'elles
enveloppèrent de flanelle, elles dépêchèrent un exprès chez le
docteur.
Le docteur, gentleman au nez rubicond, porteur d'un gros paquet de
breloques qui dansaient au-dessous de son gilet de satin noir à
côtes, arriva en toute hâte, s'assit près du lit où était la
pauvre Nelly, tira sa montre et tâta le pouls de la malade. Puis
il regarda sa langue, tâta de nouveau son pouls, et après toutes
ces formalités il jeta un coup d'oeil comme au hasard sur le verre
à moitié vidé.
«Je lui donnerais de temps en temps, dit-il enfin, une cuillerée
d'eau-de-vie chaude mêlée avec de l'eau.
-- Eh bien, c'est justement ce que nous avons fait, monsieur! dit
l'hôtesse enchantée.
-- Je voudrais aussi, dit d'un ton d'oracle le docteur, qui en
montant l'escalier avait frôlé la bassinoire, je voudrais aussi
qu'on lui fit prendre un bain de pieds, qu'ensuite on les lui
enveloppât de flanelle. Je lui donnerais encore, ajouta-t-il avec
une solennité croissante, quelque chose de léger pour son souper,
une aile de poulet rôti, par exemple.
-- Eh bien! monsieur, s'écria l'hôtesse, voilà qui se trouve à
merveille; justement il y a un poulet qui rôtit en ce moment au
feu de la cuisine.»
Et c'était vrai; c'était un poulet commandé par le maître d'école;
et il était présumable que le docteur, avant d'ordonner le poulet,
en avait d'abord flairé l'odeur.
«Vous pourrez enfin, dit le docteur se levant avec gravité, lui
donner un verre de vin de Porto chaud et épicé, si elle aime le
vin.
-- Et avec cela une rôtie? insinua l'hôtesse.
-- Hum! dit le docteur, du ton d'un homme qui fait une grande
concession... Et une rôtie de pain. Mais ayez bien soin, madame,
qu'elle soit de pain, s'il vous plaît.»
Le docteur partit sur cette dernière recommandation prononcée
lentement et d'un accent très-solennel, laissant tous les gens de
la maison dans l'admiration de cette science profonde qui
s'accordait si bien avec leur première inspiration. Chacun disait
que c'était un docteur habile, qui savait très-bien connaître le
tempérament des malades; et, dans ce cas du moins, il faut
admettre qu'il ne s'était peut-être pas trompé.
Tandis que son souper se préparait, l'enfant tomba dans un sommeil
réparateur d'où l'on fut obligé de la tirer quand le repas fut
prêt. Comme elle témoignait une grande anxiété en apprenant que
son grand-père était en bas, et qu'elle était extrêmement
troublée, à l'idée qu'il resterait séparé d'elle, le vieillard
vint souper avec sa petite-fille. On fit encore, à sa demande, un
lit au vieillard dans une chambre intérieure où il s'installa.
Heureusement, cette chambre se trouvait communiquer avec celle de
Nelly: l'enfant eut soin d'enfermer à clef son compagnon dès que
l'hôtesse se fut retirée, et elle se mit au lit le coeur soulagé.
Le maître d'école resta longtemps à fumer sa pipe devant le feu de
la cuisine. Chacun s'était retiré. Libre de méditer, il pensait,
l'esprit rempli de satisfaction, à cette heureuse chance qui
l'avait amené si à propos pour secourir l'enfant. Autant que
possible, c'est-à-dire autant que le lui permettait sa simplicité
naïve, il cherchait à échapper aux questions réitérées et subtiles
de l'hôtesse, dont la curiosité n'était pas médiocrement éveillée
à l'endroit de Nelly et de son histoire. Le pauvre maître d'école
avait tellement le coeur sur la main, il était si peu au courant
des subtilités et des feintes les plus vulgaires, que son
interlocutrice n'eût pas manqué de réussir avec lui au bout de
cinq minutes: mais il ignorait complètement ce que la bonne dame
désirait connaître, et ne put par conséquent en dire davantage.
Loin d'être satisfaite de cette réponse, qu'elle considérait comme
un moyen ingénieux d'échapper à la question, l'hôtesse répliqua
qu'il avait apparemment ses raisons pour se taire.
«Dieu me garde, dit-elle, de scruter les affaires de mes
pratiques; ce ne sont pas mes affaires d'ailleurs, et j'en ai bien
assez comme ça. C'est une simple question polie que je voulais
faire, et certainement la question méritait une réponse polie. Ce
n'est pas que je sois contrariée, oh! point du tout, mais j'eusse
mieux aimé que vous m'eussiez dit tout de suite qu'il ne vous
convenait pas d'être plus communicatif; au moins c'eût été clair
et net. Cependant, je n'ai nullement sujet d'être blessée de votre
réserve. Vous savez ce que vous avez à faire, et vous avez bien le
droit de dire ce qu'il vous plaît, personne ne peut vous le
contester, personne. Oh! mon Dieu, non.
-- Je vous affirme, ma bonne dame, répondit le brave maître
d'école, que je vous ai dit l'exacte vérité. Comme j'espère être
sauvé dans l'autre monde, je vous ai dit la vérité.
-- Eh bien alors, je crois que vous parlez sérieusement, dit
l'hôtesse reprenant sa bonne humeur, et je regrette de vous avoir
tourmenté. Mais, vous savez, la curiosité est le défaut de notre
sexe. Voilà l'affaire.»
L'hôtelier se gratta la tête, comme s'il pensait que l'autre sexe
n'était pas non plus à l'abri de ce défaut; mais il n'eut pas le
temps de donner carrière à la sienne, le maître d'école ayant
repris ainsi la parole:
«Vous m'interrogeriez durant six heures de suite, que je ne vous
en voudrais pas pour cela, et je vous répondrais aussi patiemment
que le mérite la bonté que vous avez montrée ce soir. En
attendant, veuillez avoir bien soin d'elle demain matin, et
faites-moi savoir de bonne heure comment elle va; il est entendu
que je payerai pour nous trois.»
On se sépara donc en d'excellents termes, surtout d'après l'effet
de ces dernières paroles; le maître d'école alla se mettre au lit,
tandis que l'aubergiste et sa femme en faisaient autant.
Le rapport du matin fut que l'enfant allait mieux, mais qu'elle
était extrêmement faible, qu'il lui faudrait au moins un jour de
repos et une alimentation prudente avant qu'elle pût continuer son
voyage. Le maître d'école reçut cette communication avec une
parfaite tranquillité, disant qu'il avait bien un jour, deux jours
même à consacrer à Nelly, et qu'il attendrait. Comme la malade
devait se lever le soir, il se promit de lui faire visite dans sa
chambre à une heure fixée, et, sortant avec son livre, il ne
revint qu'à l'heure dite.
Nelly ne put s'empêcher de pleurer quand ils furent seuls
ensemble. De son côté, à la vue de ce visage pâle, de ces traits
bouleversés, le pauvre maître d'école versa lui-même quelques
larmes tout en prouvant, par d'excellentes raisons tirées de la
philosophie, que c'était un véritable enfantillage, et que rien
n'était plus facile que de s'en empêcher, quand on voulait.
«Ce qui me rend malheureuse, même au milieu de vos bontés, dit
l'enfant, c'est de penser que nous pouvons être une charge pour
vous. Comment vous remercier? Si je ne vous avais pas rencontré si
loin de votre maison, je serais morte; et lui, il serait resté
seul.
-- Ne parlons pas de mort, dit le maître d'école; et quant à une
charge, sachez que j'ai fait fortune depuis la nuit que vous avez
passée dans mon cottage.
-- Vraiment? s'écria l'enfant avec joie.
-- Oh! oui, répondit son ami. J'ai été nommé clerc et maître
d'école d'un village loin d'ici, et bien plus loin encore de mon
ancien séjour, comme vous pouvez le supposer; j'aurai huit cent
soixante-quinze francs par an!... Huit cent soixante-quinze
francs!
-- Oh, que j'en suis contente! dit l'enfant; que j'en suis
contente!
-- Je me rends actuellement à ma nouvelle résidence, reprit le
maître d'école. On m'a alloué des frais de diligence... des frais
de diligence sur l'impériale pour toute ma route. Dieu merci, l'on
ne me refuse rien. Mais, comme l'époque où je suis attendu dans
mon nouveau domicile me laisse un ample loisir, je me suis
déterminé à faire le voyage à pied. Quel bonheur que j'aie eu
cette idée!
-- Et nous donc, quel bonheur pour nous!
-- Oui, oui, dit le maître d'école qui ne tenait pas sur sa
chaise, c'est la vérité. Mais vous, où alliez-vous ainsi? D'où
venez-vous? Qu'avez-vous fait depuis que vous m'avez quitté?
Qu'aviez-vous fait auparavant? Racontez-le-moi, voyons, racontez-
le-moi. Je connais peu le monde; et peut-être seriez-vous plus en
état de m'en apprendre là-dessus que moi de vous en rien dire;
mais je suis la sincérité même, et j'ai des raisons, vous ne
l'avez pas oublié, pour vous aimer. Depuis ce temps, il m'a semblé
que mon amour pour celui qui est mort s'était transporté sur vous
qui vous êtes tenue près de son lit. Si, ajouta-t-il en élevant
son regard vers le ciel, c'est cette belle âme que j'ai tant
pleurée, qui renaît en vous de ses cendres mortelles, puisse sa
paix descendre sur moi en retour de ma tendresse et de ma
compassion pour le pauvre enfant!»
La franche et loyale amitié de l'honnête maître d'école,
l'affectueuse chaleur de ses paroles et de ses gestes, l'accent de
vérité qui animait son langage et son regard, inspirèrent à Nelly
une confiance en lui que n'eussent jamais pu faire naître chez
elle les plus subtils artifices de tromperie et de dissimulation.
Elle lui confessa tout: qu'ils n'avaient ni ami ni parent; qu'elle
avait fui avec le vieillard pour le soustraire à la maison des
fous et à toutes les tortures qu'il redoutait; que maintenant elle
fuyait de nouveau pour le sauver de lui-même; et qu'elle cherchait
un asile dans quelque pays écarté, aux moeurs primitives, où
jamais ne se produisît la tentation devant laquelle il avait
succombé, où les derniers chagrins, les amertumes qu'elle avait
ressentis, ne pussent pas revenir l'éprouver encore.
Le maître d'école l'avait écoutée avec une profonde surprise. «Une
enfant!... pensait-il. Une enfant! et avoir héroïquement persévéré
à travers les épreuves et les périls, en butte à la misère et à la
souffrance, soutenue qu'elle était seulement par une forte
affection et par la conscience du devoir!... Et cependant le monde
est plein de ces traits d'héroïsme: ai-je besoin d'apprendre que
les plus rudes comme les plus nobles épreuves sont celles que
n'enregistre aucun souvenir humain, et qui sont supportées jour
par jour avec une patience infatigable? Ah! je ne devrais pas être
surpris d'entendre l'histoire de cette enfant!»
Mais ne nous occupons pas de ce qu'il put penser ou dire. Il fut
convenu que Nell et son grand-père accompagneraient le maître
d'école jusqu'au village où il était attendu, et que ce dernier
tâcherait de leur trouver quelque humble occupation qui pût les
faire subsister. «Nous sommes sûrs de réussir, dit gaiement le
maître d'école. La cause est trop bonne pour n'être pas gagnée.»
Ils se disposèrent à continuer leur voyage le lendemain soir. Une
diligence, qui suivait justement le même chemin, devait s'arrêter
à l'auberge pour changer de chevaux; le cocher, moyennant une
petite rétribution, donnerait à Nelly une place dans l'intérieur.
Le marché fut promptement conclu à l'arrivée de la diligence; puis
la voiture repartit avec l'enfant confortablement installée parmi
les paquets les moins durs, le grand-père et le maître d'école se
mirent à côté du conducteur, tandis que l'hôtesse et tous les
braves gens de l'auberge jetaient au vent leurs adieux et leurs
souhaits affectueux.
Quelle douce, fastueuse et commode façon de voyager, que d'être
couché à l'intérieur de cette montagne mollement agitée; que
d'ouïr le tintement des grelots des chevaux, le claquement du
fouet que le cocher fait retentir de temps en temps, le grondement
sourd des hautes et larges roues, le frôlement des harnais,
l'affectueuse: _bonne nuit!_ des piétons qui dépassent les
chevaux, lorsque l'attelage va au petit pas! Le vague, même des
idées n'est pas sans charme sous l'épaisse toiture qui semble
faite pour protéger la rêverie indolente du voyageur jusqu'au
moment où il s'endort! Le sommeil aussi a ses charmes; la tête
balancée sur le coussin, le voyageur garde l'idée confuse qu'il
avance, qu'il est transporté sans trouble ni fatigue, et perçoit
tous ces bruits divers comme la musique d'un rêve qui amuse ses
sens. Vient-il à s'éveiller doucement? il se surprend à regarder à
travers le rideau à moitié tiré et agité par le vent: son oeil se
lève vers le ciel brillant et froid où étincellent des étoiles
innombrables, puis s'abaisse sur la lanterne du cocher, faible
luminaire qui sautille et se balance, comme le feu follet des
marais; sur les côtés de la route, il passe en revue les arbres
noirs et sévères; en avant, c'est la route elle-même qui, longue
et nue, s'étend, s'étend, s'étend, jusqu'à ce qu'elle soit arrêtée
brusquement par une montée rapide et escarpée, comme si au delà il
n'y avait plus de route, mais seulement l'horizon. Et la halte à
l'auberge où l'on va se restaurer! Être bien accueilli, passer
dans une bonne chambre où l'on trouve du feu et des lumières, bien
clore ses yeux, et se rappeler, souvenir agréable, que la nuit
était froide, se la figurer plus froide encore pour ajouter au
bien-être qu'on éprouve à présent! Quel délicieux voyage qu'un
voyage en diligence!
On repart: d'abord on est frais et alerte, puis on tombe
d'assoupissement. On est tiré de son profond sommeil, lorsque la
malle-poste vient à passer bruyamment, telle qu'une comète dans
l'espace, avec ses lanternes brillantes, avec le galop sonore de
ses chevaux, avec l'apparition du conducteur qui derrière se tient
debout pour garder ses pieds chauds, et du gentleman au bonnet
fourré qui ouvre ses yeux et jette autour de lui des regards
d'étonnement. On s'arrête au tourniquet: précisément le gardien de
la barrière s'est mis au lit. On frappe à la porte jusqu'à ce que
l'homme ait répondu par un grognement sourd, du fond de ses
couvertures dans sa petite chambre d'en haut où brûle une faible
lumière, et qu'il descende, avec son bonnet de nuit et grelottant,
ouvrir la barrière toute grande, en maudissant toutes les voitures
qui se présentent autrement que pendant le jour. D'autres tableaux
vont se succéder: c'est l'espace de temps rapide et froid qui
sépare la nuit du matin; c'est la bande lointaine de lumière qui
s'élargit et s'étend sans cesse en tournant du gris au blanc, du
blanc au jaune, et du jaune au rouge pourpre; c'est la renaissance
du jour avec sa gaieté, avec la vie qu'il répand; ce sont les
hommes et les chevaux à la charrue, les oiseaux dans les arbres et
sur les baies, et, dans les champs déserts, les jeunes garçons
effrayant les oiseaux avec leurs crécelles pour protéger les
grains.
On arrive à une ville: là, c'est la foule affairée qui se presse
au marché; ce sont les petites charrettes et les voitures légères
rangées tout autour d'une cour d'auberge; des marchands debout sur
le seuil de leur porte; des maquignons qui font courir leurs
chevaux d'un bout de la rue à l'autre pour tenter les chalands;
des porcs qui se vautrent en grognant dans le ruisseau, ou qui
cheminent avec de longues cordes attachées à leurs pieds, se ruant
contre les brillantes boutiques des apothicaires d'où ils sont
chassés à coups de balai par les garçons; la diligence, qui a
roulé toute la nuit, changeant de chevaux au relais; les voyageurs
ennuyés, refroidis, laids, de mauvaise humeur, avec des cheveux
qui semblent avoir pris en une nuit une crue de trois mois; le
conducteur au contraire, frais comme s'il sortait d'une boite, et
magnifique par comparaison... Que d'agitation! que de choses en
mouvement! quelle variété d'incidents dans un voyage aussi
délicieux qu'un voyage en diligence!
De temps en temps, Nelly marchait l'espace d'un mille ou deux,
après avoir fait monter son grand-père dans l'intérieur de la
voiture; parfois même elle obtenait du maître d'école qu'il prit
sa place et se reposât. Elle continua de voyager ainsi
heureusement, jusqu'à une grande ville où la diligence s'arrêta et
où ils passèrent la nuit. Ils laissèrent de côté une vaste église.
Les rues offraient grand nombre de maisons bâties en une espèce de
terre ou de plâtre avec quantité de poutres noires qui se
croisaient en tous sens: ces maisons donnaient à la ville un air
d'antiquité remarquable. Les portes étaient basses et cintrées;
quelques-unes même étaient des porches en chêne, garnis de bancs
d'étrange forme, où jadis les habitants étaient venus se reposer
par un soir d'été. Les croisées à losanges présentaient de tout
petits carreaux de vitre taillés en diamant qui semblaient cligner
de l'oeil en regardant les passants, comme s'ils avaient la vue
affaiblie. Depuis longtemps, ils étaient à l'abri de la fumée et
de la vapeur des manufactures: à peine, en effet, y avait-il une
ou deux fabriques dans des endroits écartés, dans les champs, par
exemple, où une usine desséchait tout l'espace situé autour
d'elle, comme une montagne de feu. Au sortir de cette ville, les
voyageurs entrèrent de nouveau dans la campagne, et commencèrent à
approcher du terme de leur course.
Le but n'était pas cependant si près, que Nelly et ses deux
compagnons n'eussent à passer encore une nuit en route: ce n'était
pas, il est vrai, rigoureusement indispensable; mais à quelques
milles de son village, le maître d'école, tourmenté par le
sentiment de la dignité de ses nouvelles fonctions de clerc, ne
voulut pas faire son entrée avec des souliers poudreux et une
toilette qui se ressentait du désordre d'un voyage.
Ce fut par une belle et lumineuse matinée d'automne qu'ils
arrivèrent au lieu où le maître d'école était attendu. Ils
s'arrêtèrent pour en contempler les beautés.
«Voyez! s'écria-t-il d'une voix émue et rempli de joie, voici
l'église; et ce vieux bâtiment tout près de l'église est la maison
d'école, je le parierais. Huit cent soixante-quinze francs par an
dans ce charmant endroit!»
Ils admiraient le vieux porche à la teinte grise, les meneaux des
fenêtres, les vénérables pierres sépulcrales qui se dessinaient
sur la verdure du cimetière, l'ancienne tour, le coq qui la
dominait; les toits de chaume bruni du cottage, de la grange et du
château, sortant du sein des arbres; le cours d'eau qu'un moulin
faisait bouillonner à quelque distance, et au loin les cimes
bleuâtres des monts du pays de Galles. Quel but ravissant pour
toutes les peines dans lesquelles l'enfant s'était consumée à
traverser les fétides et noirs repaires du travail! Sur son lit de
cendres et parmi tant d'horreurs infectes, c'était le mirage de
ces campagnes, si beau qu'il fût dans son esprit, à peine égal à
la douce réalité, qu'elle avait toujours eu présent à
l'imagination. Ces visions avaient semblé se perdre ensuite dans
une lointaine et sombre atmosphère, à mesure que l'espérance de
les atteindre reculait aussi: mais plus elles semblaient reculer,
plus Nelly était obstinée à les poursuivre de toute l'ardeur de
ses désirs.
«Il faut que je vous laisse quelques minutes, dit le maître
d'école rompant enfin le silence d'extase où les tenait leur joie.
J'ai une lettre à présenter, des renseignements à demander, vous
comprenez. Où vous retrouverai-je? À cette petite auberge que je
vois là-bas?
-- Permettez-nous d'attendre ici, dit Nell. La porte est ouverte.
Nous nous asseyerons sous le porche de l'église jusqu'à ce que
vous soyez de retour.
-- C'est un excellent endroit,» dit le maître d'école en les y
conduisant.
Il se débarrassa de sa valise, la plaça sur le banc de pierre et
ajouta:
«Soyez sûrs que je reviendrai avec de bonnes nouvelles et que je
ne serai pas longtemps absent.»
Là-dessus, l'heureux maître d'école tira une paire de gants tout
battant neufs qu'il avait, durant le voyage, portés dans sa poche
en un petit paquet, et il s'éloigna rapidement, plein d'ardeur et
de vivacité.
Du porche où elle était restée, l'enfant le suivit des yeux
jusqu'au moment où le feuillage l'eut dérobé à sa vue; et alors
elle pénétra doucement dans le vieux cimetière, qui était si
paisible et si grave, que le simple frôlement de la robe de Nelly
sur les feuilles tombées qui jonchaient les allées et
amortissaient le bruit des pas semblait une violation de son
silence respectable. C'était un lieu antique et fait pour des
histoires de revenants. Il y avait bien des siècles que l'église
avait été construite; jadis elle dépendait d'un monastère y
attenant; car des arcades en ruine, des restes de fenêtres
ogivales et des fragments de murs noircis étaient encore debout,
tandis que d'autres parties du vieux bâtiment qui avaient croulé,
étaient maintenant confondues avec la terre du cimetière et
recouvertes d'herbe comme si elles aussi réclamaient un tombeau et
cherchaient à mêler leurs cendres à la poussière des hommes. Près
de ces pierres tumulaires des années défuntes, au milieu de ces
ruines, qu'on avait dans les derniers temps cherché à rendre
habitables, on voyait deux petits corps de logis avec des croisées
disjointes et des portes de chêne; ils étaient dans le plus
mauvais état, vides et désolés.
C'est sur ces misérables débris que l'attention de l'enfant se
fixa exclusivement. Elle ne savait pas elle-même pourquoi.
L'église, les ruines, les tombes antiques avaient bien un droit au
moins égal aux méditations d'une étrangère: mais du moment où ses
yeux eurent d'abord aperçu ces maisons, Nelly ne vit plus autre
chose. Même lorsqu'elle eut fait le tour de l'enceinte et que,
revenue au porche, elle s'y assit pensive en attendant leur ami,
même alors elle choisit une place d'où elle pût regarder encore
les deux maisons, attirée en quelque sorte vers cet endroit par
une fascination invincible.