L'impulsion donnée au goût des fleurs par l'exemple de nos voisins les
Anglais et les Belges a fait faire à nos horticulteurs de rapides
progrès; chaque année, les expositions publiques, offertes aux Parisiens
par les deux sociétés spécialement occupées de propager le culte de Fore
et de Pomone, sont plus brillantes, plus riches et plus fréquentées de
la foule; chaque année, le nombre des récompensés s'accroît dans la même
proportion.
L'exposition de 1844 témoigne principalement du zèle des dames pour
l'horticulture. Déjà l'année dernière madame la duchesse d'Orléans avait
fondé une médaille d'or de la valeur de 200 francs pour celui des
exposants qui ne serait jugé le plus digne par le jury; cette année,
outre cette médaille justement enviée et vivement disputée par les
concurrents, le jury avait à en distribuer trois autres semblable,
offertes, l'une par madame la princesse Adélaïde, les autres par les
dames patronnesses de l'horticulture.
Les dames les plus haut placées de l'élite du monde parisien ont eu
l'heureuse idée de se constituer en société pour patronner
l'horticulture; cette réunion, qui doit exercer sur le progrès de
l'horticulture une si salutaire influence, est présidée par madame
l'amirale baronne de Mackau; elle a pour secrétaire madame la comtesse
de Meulan; ces dames, ainsi que madame la duchesse Decazes, ont bien
voulu honorer et embellir de leur présence la distribution des médailles
faite aux horticulteurs dans une séance solennelle qui a clos
l'exposition.
Il faudrait un volume pour énumérer les milliers de plantes réunies dans
l'orangerie du Luxembourg pendant les quatre jours de l'exposition. Les
roses ont eu les honneurs de cette solennité. La reine des fleurs y
était représentée par des collections dont le nombre, d'après le
programme, ne pouvait être moindre de 200. Nous avons représenté la
disposition du lot de roses exposé par M. Laflay, de Ville-d'Avray; la
plus belle de ses roses nouvellement obtenue de semis, a reçu du jury le
nom de la princesse Joinville. Une autre rose, non moins jolie,
également nouvelle et inédite, a reçu du jury le nom de madame Adélaïde.
L'un des lots les plus remarquables de l'exposition est celui de M.
Lemon, formé de nombreuses variétés d'iris, obtenues de semis,
couronnées par un bouquet échantillon yucca gloriosa. Toutes ces plantes
joignent à leur mérite réel, résultant de leurs formes gracieuses et de
leurs riches couleurs, l'avantage de végéter en pleine terre sous notre
climat, et de ne pas dépasser, par leur prix modéré, le budget du simple
amateur le moins favorisé de la fortune.
Les riches, pour qui les considérations d'argent ne sont point un
obstacle, pouvaient admirer à l'exposition les brillantes orchidées de
MM. Morel, Cels et Lhomme. Ces végétaux, aux formes bizarres, à l'odeur
enivrante analogue à celle de la vanille, ne peuvent fleurir que sous
l'empire d'une température élevée, au sein d'une atmosphère à la fois
humide et chaude. Ce sont de belles étrangères que tout le monde ne peut
pas se permettre d'héberger; elles ne peuvent accepter chez nous
l'hospitalité que dans les serres préparées exprès pour les recevoir.
[Illustration: Société royale d'Horticulture.--Prix pour la plus belle
rose obtenue de semis: M. LaTay.--Paulownia impérialis, floraison de
1844: Noyer et Grobetty.]
La partie utile de l'exposition, celle qui produit de quoi satisfaire à
la fois la vue, l'odorat et le goût, n'était pas la moins remarquable.
La foule des visiteurs portait envie à M. de Rothschild, dont le
jardinier, l'un de nos plus habiles praticiens, M. Grison, avait exposé
une corbeille de fruits forcés, prunes, pèches, raisins, capable de
faire commettre à un saint le péché d'envie, tant ils étaient
appétissants. Et quel anachorète aurait pu voir et sentir, sans être
tenté d'y goûter, ces ananas monstres, exposés par M. Bergmann, fruits
parfaits dont l'odeur suave embaumait toute la salle?
Les objets d'art relatifs à l'horticulture avaient aussi leur part; rien
de plus gracieux et de plus varié que les vases en terre cuite de M.
Follet, véritables objets d'art, du dessin le plus correct et du goût le
plus délicat.
Les fleurs artificielles luttaient hardiment avec les fleurs naturelles,
et les affrontaient côte à côte. A moins d'être prévenu, il était
impossible de distinguer, des admirables pivoines naturelles exposées
par M. Modeste Guérin, les pivoines artificielles de MM. Royer et
Grobetty. Les mêmes artistes, dont le public connaît le bel
établissement sur le boulevard Montmartre, avaient exposé la branche de
paulownia impérialis représentée par un de nos dessins. Le jury a
justement récompensé d'une médaille ces imitations si parfaites de ce
que le règne végétal offre de plus difficile à reproduire. On sait que
le paulownia impérialis, propagé par les soins de M. Neumann, chef des
terres au Jardin des Plantes, est désormais acquis à notre climat. C'est
le seul arbre d'ornement de pleine terre qui donne des fleurs
franchement bleues, de nuance améthyste; ces fleurs exhalent une odeur
suave qui en double le prix. Essayer d'imiter une telle fleur, c'était
une témérité; le succès n'en est que plus honorable.
Des discours à la fois intéressants et concis ont terminé la solennité
de l'exposition. M. Héricart de Thury, avec cet à-propos que peu de gens
possèdent au même degré que lui, a su trouver des paroles à la fois
flatteuses et vraies d'encouragement et d'éloges pour chacun des heureux
vainqueurs auxquels il remettait des médailles au nom de la société
royale d'horticulture, heureuse de l'avoir pour président.
Nous osons prédire à nos lecteurs pour l'année prochaine de nouvelles
merveilles; car, si bien des progrès ont été accomplis, beaucoup
d'autres restent encore à accomplir, et nos horticulteurs, jaloux de
l'honneur national, redoublent chaque année de zèle et d'efforts; les
lauriers des horticulteurs anglais et belges les empêchent de dormir.
[Illustration: Société royale d'horticulture.--Yucca à feuille d'aloès,
environne d'iris variés: M. Loman, jardinier fleuriste.]
Exposition des Objets d'Art destinés à la Loterie de l'OEuvre du
Mont-Carmel, dans le palais du Luxembourg.
A Dieu ne plaise que nous mêlions notre voix à celles des gens qui,
désespérant de l'avenir, s'en vont partout criant que les idées
généreuses n'ont plus cours dans le monde, et même qu'elles n'y peuvent
plus naître. Avouant que les grandes oeuvres sont rares, nous n'en
sommes pas moins disposé à reconnaître que la foi n'est pas éteinte, et
que parfois d'admirables dévouements se font jour à travers l'égoïsme ou
la corruption. La France, principalement, a droit de revendiquer sa
place parmi les nations qui travaillent pour le bien-être commun; les
gouvernements étrangers peuvent l'aimer peu, les peuples l'honorent, et
cela lui suffit.
C'est à la France que l'Europe doit, en réalité, l'oeuvre du
Mont-Carmel.
Il est impossible que vous n'ayez pas rencontré sur votre route le frère
Charles, un homme jeune encore, portant une longue barbe brune, revêtu
d'une robe de bure, marchant droit à son but, pour aller faire la quête
au profit du Mont-Carmel. Une oeuvre de religion, et surtout de charité,
a été fondée par lui et par le frère Jean-Baptiste sur les hauteurs de
la montagne sainte. Dès l'année 1826, grâce aux soins du général
Guilleminot, ambassadeur français à Constantinople, a eu lieu le
rétablissement du couvent et hospice qui doivent servir de refuge aux
voyageurs en Orient. A l'heure qu'il est, un firman de l'empereur de
Turquie a assuré aux religieux français la propriété du Mont-Carmel; les
murailles du couvent ont été, relevées; mais le bâtiment n'a pas de
toiture, mais il manque un grand mur d'enceinte qui le défende contre
les Arabes.
[Illustration: Vue de l'Hospice du Mont-Carmel.]
Dans une notice où il explique la situation des carmélites, M. Alexandre
Dumas a dit: «Déjà le général de l'ordre des Carmes, qui est à Rome,
avait voulu, par discrétion, renoncer à de nouvelles quêtes, il
craignait, dans une lettre que nous avons lue, _d'éprouver trop et trop
de fois la charité des chrétiens, et surtout celle de la France._ Le
général comte de Fernig et le baron Taylor, qui savent que la France,
par les idées et par les bienfaits, est la nourrice du genre humain, ont
rassuré le bon père; et le frère Charles, bien sûr de n'être pas
importun, a repris le bâton du frère Jean-Baptiste; il a passé les
Alpes, et c'est lui que vous avez vu cet hiver à Paris, partout et chez
tous.»
C'était un nouvel appel fait à la France, et il faut proclamer bien haut
l'empressement avec lequel les littérateurs et les artistes ont concouru
à cette oeuvre généreuse. Les uns ont envoyé des manuscrits, ou des
poésies inédites, ou des exemplaires de leurs ouvrages; les autres ont
envoyé des peintures, des sculptures, des dessins, des gravures, des
lithographies. De telle sorte qu'aujourd'hui, dans une salle de palais
de la chambre des pairs, sont exposés tous les envois destinés à
l'oeuvre du Mont-Carmel, qu'une loterie aura lieu, et que de charmantes
compositions échoiront aux gagnants. Sur dix billets, un lot sortira:
nous ne dirons donc pas qu'il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus.
Nous n'avons pas manqué d'aller visiter l'exposition publique des objets
donnés en prime par les artistes et les littérateurs français. Les noms
de MM. H. Ver net, Ingres, Scheffer, Léon Cogniet, Dauzats, Odier, de
Chacaton, Diaz, etc., nous étaient un sûr garant de l'importance de
cette exposition, qui a été arrangée par les soins de MM. de Xanteuil,
Charles de Tournemine, membres du comité de l'oeuvre du Mont-Carmel, et
de M. Chazal, le célèbre peintre de fleurs.
M. Philippoteaux a envoyé _deux arabes_ peints avec son habileté
accoutumée; M. Léon Cogniet, qui n'a jamais voyagé dans le pays, a donné
_une Petite Femme arabe_ dont la couleur est excellente, et qui étonne
par la vérité du costume et de l'expression qu'on remarque dans la
figure. Le frère Charles ne se lassait pas d'en faire l'éloge, et qui
plus que lui, voyageur intrépide, peut dire si l'oeuvre de M. L. Cogniet
est vraie et consciencieuse? Même observation à l'égard d'un petit
tableau arabe, par M. de Chacaton. Il est composé d'une façon charmante,
et va de pair avec ceux que cet artiste a envoyés au salon du Louvre
cette année. Inutile de dire que les toiles de MM. Dauzats et Mayer ont
de la valeur. Ces deux artistes ont vu l'Orient; l'exécution seule
aurait pu leur manquer, et ils la possèdent à un degré éminent.
Le dessin fort habilement fait a été composé tout exprès par M.
Jollivet; c'est une allégorie sur le rétablissement du _Mont-Carmel._
L'art et la littérature couvrent d'un manteau protecteur le temple de
l'hospitalité relevé par les mains pieuses des frères carmélites. Le
dessin de M. Jollivet est d'une heureuse inspiration. Il était
impossible de mieux personnifier l'oeuvre qu'il ne l'a fait.
M. Horace Vernet, le grand artiste, a voulu contribuer puissamment à la
loterie, et son tableau, quoique étant d'une petite dimension, a une
valeur considérable par la manière dont il est composé. Ce sont les
_Lamentations de Jérémie._ Ce sujet, si souvent traité, aurait pu être
un écueil, même pour le talent éprouvé de M. Horace Vernet. _Les
Lamentations de Jérémie_ font honneur à l'artiste. La composition est
simple et large; le tableau a du fini et de l'exécution. Combien de
billets de loterie fera prendre la toile de M. Horace Vernet! Rarement
son pinceau a mieux rendu sa pensée.
Le beau dessin à la plume, que M. Ingres a fait sortir de ses cartons
pour en doter l'oeuvre, n'est pas non plus le moindre objet d'art que
contienne la collection. Le style sévère de l'auteur de l'_Apothéose
d'Homère_ s'y révèle largement.
L'_Apparition de Béatrix au Dante_ a été parfaitement comprise et
exécutée avec talent par M. Henri Delaborde. Il y a dans ce joli tableau
de l'harmonie et une certaine teinte radieuse qui va bien au sujet.
[Illustration: Femme arabe, tableau par M. Cogniet.]
Nous nous rappelons avoir vu un dessin de ce tableau dans le Salon de
1840, publié par Challamel.--Le tableau envoyé par M. Odier est le plus
grand de tous; il représente une scène dramatique dont le sujet nous
échappe, et que le peintre a traité avec son énergie et son talent
accoutumés.
Nous avons remarqué une excellente vue du Mont-Carmel, d'après une
épreuve au daguerréotype, et nous la reproduisons pour que nos lecteurs
aient sous les yeux le lieu même où s'élèvent le temple et l'hospice. Il
n'est pas besoin de garantir l'exactitude de cette vue, car on sait à
quoi s'en tenir à cet égard sur le daguerréotype. Le mont Carmel est
situé entre Tyr et Césarée, séparé par un golfe de Saint-Jean-d'Acre,
placé à deux journées de Jérusalem et à cinq heures de distance de
Nazareth. A l'ouest, la mer baigne ses pieds, sorte de promontoire que
le voyageur aperçoit avec bonheur. Le frère Jean-Baptiste a gravi la
montagne pour dessiner les plans du monastère, dont le devis atteignait
le chiffre de 350,000 fr.
[Illustration: Allégorie sur le rétablissement du Mont-Carmel, par M.
Jollivet.]
Une charmante aquarelle de M. Raffet représente un épisode de notre
guerre d'Afrique;--un paysage de M. Murilliat malheureusement n'est pas
assez terminé;--M. Auguste Hesse a envoyé une très-remarquable
composition religieuse;--M. Godin a envoyé une de ses meilleures petites
marines, ainsi que M. Eugène Isabey; M. A. Delacroix s'est distingué;
jamais il n'avait été plus coloriste que dans son envoi à l'oeuvre du
Mont-Carmel;--le tableau de M. Blondel est estimable;--M. Joseph Thierry
a peint un paysage dont l'effet est saisissant;--M. Lapito a fait choix
d'une jolie étude;--M. Charlet a donné un dessin à la mine de plomb,
dont le sujet est plein d'esprit; sa petite composition a une vérité
charmante;--M. Brascassat n'est pas resté au-dessous de lui
même.--Enfin, nous devons de sincères éloges à MM. Henri Scheffer, Diaz,
Jules Coignet, etc. Le moyen d'être sévère, d'ailleurs, quand
l'intention est si louable, et quand chacun fait preuve de tant de bonne
volonté!
Pour la sculpture, elle est représentée à cette intéressante exposition
par des oeuvres de M. David (d'Angers), de M. Pradier, de M. Dumont, de
M. de Nanteuil, de MM. Dantan aîné et jeune. Des statues, des bustes,
des statuettes en marbre ou en plâtre, attirent les regards des curieux.
Certainement, il s'agit déjà d'un véritable musée, et il «mérite d'être
vu», comme dit la phrase consacrée.
Voila quelle a été la part prise à l'oeuvre du Mont-Carmel par l'élite
de nos artistes. La littérature, on le pense bien, ne devait pas
s'abstenir, ni rester en arrière, seulement sa participation est moins
apparente.
M. Alexandre Dumas a envoyé le _Manuscrit de Fernande_, roman en trois
volumes;--M. Alfred de Vigny a fait précéder plusieurs volumes de ses
oeuvres de quelques pages inédites et manuscrites;--M. V. Hugo a donné
nu exemplaire de sa _Notre-Dame de Paris_, avec une lettre au frère
Charles;--M. Émile Deschamps a procédé de même; une page de ce charmant
poète orne sa traduction de _Macbeth._
--Enfin, nous avons remarqué les noms de MM. de Lamartine, Alexandre
Soumet, Roger de Beauvoir, Léon Gozlan, Altaroche, Augustin Challamel,
Adolphe Dumas, Jules Lacroix, Wilhem Témat, Ponjoulat, Raoul-Rochette,
etc. La Société des gens de lettres a prêté presque tout entière son
concours à l'oeuvre du Mont-Carmel.
Plusieurs lettres autographes de Napoléon et de Lucien Bonaparte forment
des lots importants, et quelques autres curiosités intéressantes ornent
cette exposition improvisée.
Les musiciens n'ont pas fait défaut. M. Spontini a composé, tout exprès
pour l'oeuvre, un cantique dont les paroles sont de M, Adolphe Dumas. Il
a donné, en outre, ses partitions de _Fernand Cortez_, de _la Vestale,
d'Olympie,_ avec autant de dédicaces écrites de sa main. M. Donizetti a
envoyé un morceau de musique religieuse, morceau entièrement inédit et
manuscrit; MM. Carafa, Haley, Pauseron, etc., ont contribué avec
empressement à la bonne oeuvre du frère Charles. Mais, hélas! nous
n'avons pas trouvé là, jusqu'à présent, une note de Rossini, de
Meyerbeer ou d'Auber. Espérons que, dans quelques jours, cette lacune
aura été comblée.
Nous avons certainement oublié bien des noms, et, à vrai dire, nous
n'avons donné qu'une idée bien imparfaite de l'exposition pour la
loterie du Mont-Carmel; notre but était, avant tout, d'appeler
l'attention du public sur ce point, et de faire comprendre à tous les
artistes, à tous les écrivains, à tous les hommes de pensée, combien il
leur importe de ne pas rester en arrière, lorsqu'il s'agit d'une oeuvre
aussi grande et aussi généreuse que celle dont nous venons de parler.
Disons avec un voyageur;
«Que tous ceux qui ont parcouru l'Orient viennent en aide au frère
Charles! Il est impossible d'avoir passé au milieu de ses populations
chrétiennes, d'avoir entendu leurs voeux, examiné les rivalités qui se
les disputent, sans comprendre la nature et la portée du coup qui vient
de nous être adressé dans ce qu'il y a de plus français en Syrie.»
Ajoutons que, plus les chrétiens sont menacés en Asie, plus le temple et
l'hospice du Mont-Carmel acquièrent d'importance. C'est un port où ils
se reposeront en sûreté, où des mains amies fermeront leurs blessures,
où les persécutions des musulmans s'arrêteront infailliblement.
[Illustration: Jérémie, tableau par M. Horace Vernet.]
Les frères Jean-Baptiste et Charles sont satisfaits, et c'est en leur
nom que nous remercions tous ceux qui ont coopéré à la grande oeuvre.
Dans le principe, l'exposition des lots envoyés au comité devait avoir
lieu au couvent des carmélites; mais le nombre des envois a été si
considérable, que force a été de changer de local. Une salle basse du
palais du Luxembourg a été accordée aux demandes du comité.
En quittant la France, le frère Charles demeurera convaincu de cette
vérité, qu'il s'y trouve encore des âmes généreuses et accessibles aux
nobles idées. La plupart des hommes intelligents de l'époque l'ont
accueilli avec bienveillance, avec empressement, avec une joie sincère.
Grâce au dévouement des carmélites, l'hospice et le temple ne tarderont
pas à ouvrir leurs portes à nos pèlerins, à nos compatriotes, épars dans
les échelles du Levant, à nos voyageurs, à nos malades, à nos morts;
notre sollicitude aura sa récompense, car chacun d'eux, en touchant ce
sol hospitalier, bénira la France ou priera pour elle.
Bulletin bibliographique.
_L'Espagne depuis le règne de Philippe II jusqu'à l'avènement des
Bourbons_; par M. Ch. Weiss, professeur d'histoire au collège royal de
Bourbon.--Paris, 1844. _Hachette_. 2 vol. in-8. 12 fr.
A son avènement au trône, Philippe II était le souverain le plus
puissant de la chrétienté. Maître des plus belles contrées des deux
mondes, il disait avec raison que le soleil ne se couchait jamais dans
ses États. Partout ailleurs régnait la discorde et l'anarchie. Unie et
forte pendant que tout se divisait et déclinait autour d'elle, l'Espagne
s'éleva rapidement au rang de puissance prépondérante. Si elle dominait
au dehors par ses armes, elle était florissante à l'intérieur par son
agriculture, son industrie et son commerce; elle l'emportait enfin sur
tous les autres peuples par sa supériorité dans les arts et dans la
littérature. Aussi, à contempler la puissance, la prospérité et les
chefs-d'oeuvres artistiques et littéraires de l'Espagne au seizième
siècle, on conçoit qu'un seul homme ait pu menacer la liberté du monde,
et ce rêve de monarchie universelle, qu'on prête au fils de
Charles-Quint, parait autre chose qu'une vaine chimère inventée par la
peur et propagée par la crédulité.
Dépendant la monarchie espagnole déclina sous le règne de Philippe II;
elle continua de déchoir sous les règnes désastreux de ses successeurs,
et à la fin du dix-septième siècle, elle se trouva réduite au rang de
puissance secondaire. Après avoir dominé en Europe par la supériorité de
la force, de la richesse et de l'intelligence, elle fut dominée à son
tour par la France, l'Angleterre et la Hollande, qui n'attendaient plus
que la mort un prince débile pour la démembrer et pour se partager ses
dépouillés.
Quelles sont les causes de cet abaissement de l'Espagne, et comment
peut-elle remonter au rang qu'elle occupait autrefois parmi les nations?
Tel est le double problème que M. Weiss a essayé de résoudre. Pour y
parvenir, il s'est d'abord proposé d'apprécier le système politique de
Philippe II et de ses successeurs, d'en faire ressortir les conséquences
fatales, en recherchant les principaux faits qui expliquent la décadence
progressive de l'Espagne aux Seizième et dix-septième siècles,
d'examiner ensuite le système nouveau suivi par les Bourbons, de
constater les réformes qu'ils ont réalisées jusqu'à ce jour, et de
montrer ainsi, par des preuves irrécusables, que ce royaume est en voie
de progrès et qu'un brillant avenir lui est peut-être encore réservé.
M. Weiss a divisé son ouvrage en trois parties. La première, intitulée
_des Causes de la Décadence politique de l'Espagne_, comprend les règnes
de Philippe II, de Philippe III, de Philippe IV et de Charles II. Elle
s'arrête à l'avènement de la maison de Bourbon. M. Weiss nous montre
l'Espagne tombée si bas qu'elle ne pouvait être sauvée que par une
dynastie nouvelle. «Charles-Quint, a dit M. Mignet, avait été général et
roi, Philippe II n'avait été que roi, Philippe III et Philippe IV
n'avaient pas même été rois. Charles II ne fut pas même homme.»
Les deuxième et troisième parties nous font connaître les causes de la
décadence de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, de la
littérature et des arts.
Dans son introduction, M. Weiss avait tracé un tableau animé de la
grandeur de l'Espagne à l'avènement de Philippe II, et de sa décadence
sous le règne de Charles II. Sa conclusion a pour but d'énumérer les
réformes réalisées par les Bourbons d'Espagne jusqu'au règne de
Marie-Christine, M. Weiss pense que l'Espagne n'a pas eu lieu de se
repentir d'avoir confié ses destinées aux Bourbons. Un coup d'oeil
rapide jeté sur l'administration des princes de cette race suffit, selon
lui, pour prouver que les descendants de Louis XIV n'ont pas failli à
leur mission, qu'ils ont détruit le plus grand nombre des abus qui
s'étaient introduits sous le gouvernement autrichien, et qu'ils n'ont
pas souffert que l'Espagne restât stationnaire au milieu des autres
nations. M. Weiss conclut en ces termes son dernier chapitre: «Un esprit
plus libéral, une politique plus sage et plus conforme aux véritables
intérêts de la nation, la réorganisation des armées de terre et de mer,
de puissants encouragements donnes à l'agriculture, à l'industrie, au
commerce, la renaissance de la littérature et de l'art, voilà ce que
l'Espagne doit aux Bourbons. Toutefois les changements dus à leur
influence ne furent pas complets. Bien des améliorations, bien des
réformes se sont arrêtées à la surface du pays et n'ont pus poindre dans
ses entrailles. La dynastie française a rencontré des obstacles trop
puissants et des préjugés trop enracines. Il fallait les affaiblir,
avant de les attaquer de front, pour les vaincre et pour les détruire.
Une oeuvre si difficile ne pouvait être accomplie dans l'espace d'un
siècle; mais ce sera toujours un titre de gloire pour la France de
l'avoir entreprise; il appartient au peuple espagnol de la poursuivre.
Cet ouvrage remarquable devrait un succès assuré à la nature de son
sujet et au talent de son auteur, alors même qu'il ne se recommanderait
pas à d'autres titres à l'attention du monde savant. Mais il contient
une foule de renseignements curieux puisés à des sources inédites. Ainsi
M. Weiss a consulté le premier, et avec profit, les dépêchés des
ambassadeurs de France en Espagne pendant la seconde moitié du
dix-septième siècle, les rapports adressés à Richelieu par le consul du
France à Dantzick, et qui jettent un jour tout nouveau sur les relations
de Philippe II avec le Danemark, la Suède et la Pologne, une partie de
la correspondance du comte de la Vauguyon; enfin, des manuscrits de
Denys Godefroi, conservés à la bibliothèque de l'Institut, et des
papiers de Simancas transporté à Paris sous l'empire, et dont une partie
a été déposée aux archives du royaume.
_Prosodie de l'École moderne_; par M. Wilhem Tenint; précédée d'une
lettre à l'auteur, par M. Victor Hugo, et d'une préface d'Émile
Deschamps.--Paris, 1844. _Didier._ 1 vol. in-18. 3 fr. 50.
«Jamais les idées n'ont été en meilleur état qu'aujourd'hui. Tous les
esprits élevés, honnêtes et droits marchent au même but. La pensée,
assurée à l'avenir, conquiert de plus en plus le présent. La grande
révolution des idées s'accomplit, aussi irrésistible que la révolution
des faits et des moeurs, mais plus pacifique. Les petits esprits
seulement criaient de retourner en arrière, c'est la loi; ils la
suivent, laissons-les faire. Tout va bien. Continuez, vous, monsieur, de
marcher en avant, avec tout ce qui est noble et généreux, avec tout ce
qui est jeune et vivant. Nous serons tous avec vous du coeur et de
l'esprit.»
Ainsi donc, M. Victor Hugo nous l'annonce solennellement, ne
voulons-nous pas être des esprits vils, bas, malhonnêtes, faux, petits,
mesquins, vieux et mort, nous devons courir au même but que lui et que
M. Wilhem Tenint. «Tout ce qui est noble et généreux, tout ce qui est
jeune et vivant; tout ce qui est élevé, grand, honnête et droit, marche
avec eux.» Tant pis pour nous si nous nous fourvoyons, nous sommes
avertis. Nous hésitons d'autant moins à nous rendre dignes aujourd'hui
de toutes ces glorieuses épithètes, qu'en suivant M. Wilhem Tenint dans
sa _Prosodie,_ nous sommes sûrs de n'y rencontrer que d'utiles vérités,
dont nous ne contestons pas la valeur. «Grand service et grand progrès,»
comme dit encore M. Victor Hugo.
Que nous apprend en effet M. Wilhem Tenint? D'abord il passe en revue
les différentes espèces de vers, depuis celui de un pied:
Fort
Belle
Elle
Dort.
jusqu'à celui de treize pieds:
Jetons nos chapeaux et coiffons-nous de nos serviettes,
Et tambourinons de nos couteaux sur nos assiettes
Que je sois perclus alors que je ne boirai plus!
Puis, cet examen achevé, il consacre à la rime, à l'enjambement et à
l'inversion, les deux chapitres les plus remarquables des de sa
_Prosodie_. M. Wilhem Tenint pose en principe que la rime pour être
bonne doit être riche. «La rime riche consiste, dit-il, dans la parfaite
conformité de la dernière syllabe pour le vers masculin, et des deux
dernières, en comptant la syllabe sourde, pour le vers féminin: et comme
la rime est pour nous une beauté toute musicale, nous n'entendons pas
parler de la simple conformité des lettres; l'école nouvelle exige avant
tout la conformité, la concordance exacte de son.» Sur ce point, nous
partageons entièrement l'opinion de M Wilhem Tenint. _Fréquent_ rime
mieux avec _camp_ qu'avec _prudent_; _beau_ rime mieux avec _sabot_
qu'avec _bateau_. En outre, plus la rime est sonore, meilleure elle est.
Certains poètes on trop souvent employé des rimes sourdes, de sorte que
tout ce qu'il y a de musical dans la rime se trouvait perdu. Ainsi ces
vers de Corneille:
Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues,
Combien de fois changé de parti et de ligues!
Le dieu de Polyeucte et celui de Néarque,
De la terre et du ciel est l'absolu monarque.
sont bien supérieurs, sous le rapport de la rime, à ces vers de Racine:
A mes nobles projets je vois tout conspirer,
Il ne me reste plus qu'à vous les déclarer.
Il ne faut point douter, vous aimez, vous brûlez!
Vous périssez d'un mal que vous dissimulez.
M. Victor Hugo analyse ainsi le chapitre suivant, qui a pour titre _de
l'inversion et de l'enjambement_: «Vous expliquez à tous ce que c'est
que le vers moderne, ce fameux _vers brisé_, qu'on a pris pour la
négation de l'art, et qui en est, au contraire, le complément. Le vers
brisé a mille ressources, aussi a-t-il mille secrets. Vous indiquez les
ressources au public, qui vous en saura gré, et vous trahissez les
secrets des poètes, qui ne s'en fâcheront pas. Le vers brisé est un peu
plus difficile à faire que l'autre vers; vous démontrez qu'il y a une
foule de règles dans cette prétendue violation de la règle. Ce sont là,
monsieur, les mystères de l'art; mais vous les connaissiez comme poète,
avant de les expliquer comme prosodiste. Vous avez fait de beaux vers,
et beaucoup, et souvent, et vous comprenez mieux que personne combien ce
savant mécanisme du vers moderne peut contenir de pensée et
d'inspiration. Le vers brisé est en particulier un besoin du drame; du
moment où le naturel s'est fait jour dans le langage théâtral, il lui a
fallu un vers qui pût se parler. Le vers brisé est admirablement fait
pour recevoir la dose de prose que la poésie dramatique doit admettre.
De là l'introduction de l'enjambement et la suppression de l'inversion,
partout où elle n'est pas une grâce et une beauté. Ce sont là, monsieur,
les vérités que vous avez comprises, celles-là et bien d'autres.»
Après quelques considérations brèves et sensées sur l'harmonie imitative
et l'harmonie figurative, l'hiatus, les diphtongues, et le choix des
mots. M. Wilhem Tenint explique et apprécié successivement les divers
rythmes employés par les poètes tant anciens que modernes, l'ode, la
ballade, le rondeau, le sonnet, le madrigal, etc. Il expose ensuite, ses
idées personnelles sur les poèmes et les romans en vers, et il termine
son livre par un chapitre intitulé _Inspiration et prosodie_. Selon lui,
l'inspiration ne doit pas raisonner, mais il faut qu'elle sache. Or, il
ne suffit pas aux jeunes poètes d'admirer pour savoir, il est nécessaire
qu'on leur démontre. C'est pourquoi il a fait cette prosodie. Médité
consciencieusement par les poètes présents et futurs, son livre aura
certainement pour résultat d'_écraser dans leur oeuf_, où ils sont tout
prêts à célébrer, une foule innombrable de ces mauvais vers qui
pullulent avec tant d'audace depuis quelques années. Que l'école moderne
soit dans la pratique ce que M. Wilhem Tenint nous la représente et lui
conseille d'être en théorie, et elle aura bientôt rallié à elle tout ce
qui est noble, généreux, jeune, vivant, grand, honnête et droit.
_Histoire des villes de France_, avec une introduction générale pour
chaque province, chroniques, traditions, légendes, institutions,
coutumes, moeurs, statistiques locales; par M. Aristide Guilbert, et une
société de membres de l'Institut, de savants, de magistrats,
d'administrateurs et d'officiers généraux des armées de terre et de mer,
3 vol. grand in-8, ornés de 60 magnifiques gravures sur acier, des armes
coloriées de villes et de provinces, et d'une carte générale de la
France par provinces, 200 livraisons à 25 c.--Paris, 1844. _Fume,
Perrotin et Fournier,_ éditeurs.--(30 livraisons sont en vente.)
_L' Histoire des villes de France_ que publié M. Aristide Guilbert n'est
point une de ces spéculations plus ou moins honnêtes à laquelle quelque
auteur connu du vulgaire cousent, moyennant une certaine somme, à prêter
le secours de son nom, et qui doivent peut-être un demi succès d'argent
aux annonces et aux réclames payées des éditeurs et à l'ingénuité
trompée des souscripteurs. C'est un livre sérieux, consciencieusement
rédigé par des écrivains du premier ordre, médité et préparé depuis
plusieurs années. Les livraisons que nous avons sous les yeux justifient
toute les espérances qu'avait fait concevoir l'idée mère et le titre de
cette importante publication. Le premier volume comprendra la Bretagne,
la Touraine, la Picardie, les trois évêchés, la Champagne, le Limousin
et l'Auvergne. Les trente livraisons publiées contiennent déjà les
histoires particulières de Saint-Malo, Saint-Servan, Dinan, Ploërmel,
Josselin, Montfort, la Caune, Dol, Saint Brieuc, Trégnier, Morlaix,
Lannion, Guingamp, Saint-Pol-de-Leon, Brest, Kemper, Châteaulin,
Kemperle, Carhaix Vannes, Pontivy, Lorient. Nantes, etc. La découverte
récente de documents du plus grand intérêt détermine M. Aristide
Guilbert à ajourner la publication de l'introduction générale de la
Bretagne et celle de l'histoire de la ville de Rennes.
Dès que le premier volume sera terminé, nous reparlerons de cet ouvrage,
si digne sous tous les rapports de nos éloges et de nos encouragements.
Les éditeurs tiendront, nous en sommes sûr, les promesses de leur
prospectus.
C'est, disent-ils, la biographie universelle des villes de France, c'est
un ouvrage entièrement nouveau, et ne ressemblant à rien de ce qui s'est
fait ni de ce qui se fait aujourd'hui que nous entreprenons de publier.
Jusqu'à présent, on a tout sacrifié au besoin de faire ressortir les
annales générales du pays; nous voulons, au contraire, nous,
décentraliser et décomposer l'histoire, pour rendre à chaque ville sa
part de travail dans l'action commune, son individualité propre et ses
titres personnels d'illustration.
«Pour point de départ nous prendrons la municipalité, parce qu'elle a
donné à nos villes cette force d'association et d'unité qui les soutient
depuis son établissement; pour cadre littéraire l'ancienne division
territoriale de la France, parce que nous voulons joindre à nos
biographies locales une introduction historique sur les diverses
provinces auxquelles elles se rapportent. La galerie biographique des
villes de France, telle que nous la comprenons, sera un livre aux mille
faces, aux mille reflets, aux mille échos. Là, à chaque page, la gravité
et la sévérité de l'histoire seront tempérées par la causerie familière
et intime de la chronique; là, la vie publique des hommes célèbres,
considérée dans ses rapports avec chaque localité, prêtera aux annales
de la cité le charme et l'intérêt d'une influence et d'une intervention
morale, qui ont presque toujours échappé à l'investigation des
historiens; là, la tradition et la légende, ces deux grandes sources de
la poésie nationale, répandront tout le charme, tout le piquant de la
fiction et du roman; là, enfin, la description locale déroulera ses
innombrables et pittoresques tableaux, c'est-à-dire tout un monde du
sites enchantés, de monuments, de palais, de donjons fameux, de
citadelles, de châteaux féodaux, d'églises, de cathédrales gothiques,
d'abbayes, de couvents et de ruines. Devant nous se dévoileront
successivement toutes les scènes, tout les faits, tous les événements,
tous les actes qui, pendant des siècles, ont rempli, étonné, ému,
passionné nos villes, nos églises, nos camps, nos châteaux, nos
assemblées nationales, nos parlements, nos cours de justice: entreprises
héroïques, sièges, batailles, faits d'armes, tournois, combats
singuliers, troubles civils, conspirations, luttes des pouvoirs,
révolutions, belles actions, crimes, causes célèbres, jugements de Dieu,
catastrophe et expiations sanglantes.»
_Enseignement élémentaire universel ou Encyclopédie de la Jeunesse_,
ouvrage également utile aux jeunes gens, aux mères de famille, à toutes
les personnes qui s'occupent d'éducation et aux gens du monde; par MM.
Andrieux de Brioude, docteur en médecine; Louis Baudet, ancien
professeur au collège Stanislas, et une société savants et de
littérateurs. Un seul volume format du _Million de Faits_, imprimé en
caractères très lisibles, contenant la matière de six volumes
ordinaires, et, enrichi de 400 petites gravures servant d'explication au
texte. Prix, broché 10 fr.; élégamment cartonné à l'anglaise, 11 fr. 50
c. Paris, _J. J. Dubochet et comp._, rue de Seine, 33.
De toutes les tentatives faites jusqu'à ce jour pour réunir en un seul
volume d'un format commode et d'un prix aussi bas que possible une
encyclopédie élémentaire, celle que nous annonçons aujourd'hui est sans
contredit la plus complète et la plus heureuse. _L'Enseignement
élémentaire et universel_, mis en vente cette semaine par la librairie
Dubochet, l'emporte de beaucoup, sous le double rapport de la conception
et de l'exécution, sur les autres ouvrages de ce genre. Il contient une
série raisonnée de traités distinct sur chacune des branches des
connaissances humaines, rédigés avec autant de conscience que de talent
par des écrivains éprouvé dans la science et dans l'enseignement.
Quoique le propre d'un bon livre soit de convenir sans exception à
toutes sortes de lecteurs, les auteurs ont eu particulièrement en vue,
dans l'_Enseignement élémentaire et universel_, l'instruction de la
jeunesse. Sans amoindrir la sphère de la science et sans en rapetisser
le langage, ils ont pris à tâche d'être encore plus simples et plus
clairs que pour d'autres. C'est ainsi seulement qu'ils conçoivent la
possibilité d'être à la fois précis et instructifs dans les choses
sérieuses. Définir d'abord chaque science, la circonscrire dans ses
véritable limites et en marquer les divisions générales, de façon qu'on
en aperçoive du premier regard l'ensemble et les différentes
ramifications; puis en développer la matière ou la théorie dans ce
qu'elle a d'essentiel et de fondamental; enfin, donner des indications
ou des conseils sur le meilleurs procédés scientifiques, sur les
sources, sur les principaux ouvrages à lire ou consulter, telle est la
méthode qu'ils ont suivie uniformément dans chaque traité.
Un ouvrage de ce genre ne s'analyse pas, il s'annonce, il donne son
programme; il interroge ceux auxquels il a pensé en le composant, et
leur dit: Avez-vous quelque chose à apprendre ou à faire apprendre à
ceux qui dépendent de vous sur les matières suivantes?
1º Grammaire, langue française, littérature, rhétorique, poésie,
éloquence, philologie;
2º Arithmétique, algèbre, géométrie et arpentage, mécanique, physique,
chimie, récréations scientifiques, astronomie, météorologie;
3º Histoire naturelle ou générale, géologie et minéralogie, botanique,
zoologie, anatomie et physiologie, hygiène; médecine et chirurgie;
4º Géographie, histoire, biographie, archéologie, numismatique, blason;
5º Religion, philosophie, mythologie, sciences occultes;
6º Législation, du gouvernement et de ses formes, industrie et économie
politique, agriculture et horticulture, art militaire, marine,
imprimerie;
7º Musique, dessin, peinture, sculpture, gravure et lithographie,
architecture;
8° Éducation, réflexions sur le choix d'un état.
[Illustration: Allégorie du mois de Juin.--L'Écrevisse.]
Théâtre de la Porte-St-Martin.
Le théâtre de la Porte-Saint-Martin nous convie à des prodiges; or, pour
faire des prodiges, il faut des sorciers, et, ces sorciers, le théâtre
Saint-Martin les a trouvés dans MM. Risley père et fils.
M. Risley est Américain; il nous arrive de New-York. C'est un homme de
haute taille, aux membres d'Hercule, le tout accompagné de la
physionomie la plus simple et la plus tranquille du monde; outre sa
personne, M. Risley nous offre ses deux fils: l'un âgé de six à sept
ans, l'autre de dix. M. Risley et ses deux fils sont des jongleurs, des
sauteurs, des équilibristes, des faiseurs de tours et de cabrioles comme
on n'en a jamais vu.
[Illustration: Le Songe d'une Nuit d'Été.--Exercices exécutés par M.
Risley et ses jeunes fils, John et Henry.]
MM. Risley père et fils travaillent ensemble. Le père se couche sur le
dos, et les deux fils viennent exécuter intrépidement avec le père, sur
la paume de ses mains, sur la plante de ses pieds paternels, des
merveilles de force, de grâce, d'audace et d'équilibre. Vous savez ce
que c'est qu'un jongleur; il n'est pas que votre mère ou votre nourrice
ne vous en ait donné l'étonnante récréation; le jongleur donc joue avec
des balles, avec des assiettes, avec des couteaux, avec des sabres; il
les prend, il les jette, il les lance en l'air, les mêle et les démêle,
au bout de ses doigts, à la pointe de ses pieds. Eh bien! ce que le
jongleur a fait jusqu'ici avec des choses en bois, en fer, en écaille,
en porcelaine, en coton, M. Risley le fait avec ses deux fils, qui sont
de chair, de sang et d'os; il les reçoit et il les renvoie comme deux
balles élastiques; et ceux-ci de cabrioler, de faire sur eux-mêmes de
doubles et triples culbutes, et de revenir à l'assaut plus lestes et
plus pimpants, et de continuer avec le plus charmant aplomb du monde une
série de tours de force aussi variés que prestes et audacieux.
On ne sait ce qu'on doit admirer le plus ou de la force musculaire et du
sang-froid du père ou du sang-froid et de la grâce des enfants.
Figurez-vous deux petits bonshommes blonds, souriants, allègres,
intrépides, lestes comme des cabris, hardis et souples comme des lions,
ravissants, étonnants, adorables des pieds à la tête.
_A monsieur le rédacteur de_ l'Illustration.
Vous avez publié dans le nº 64 de votre journal un article relatif à la
cession de la propriété pour l'Allemagne de l'_Histoire du Consulat et
de l'Empire_, par M. Thiers. Ce qui est dit dans cet article des
combinaisons légales au moyen desquelles la propriété littéraire d'un
ouvrage publié à l'étranger peut être reconnue en Prusse, et, par suite,
dans toute l'Allemagne, a un peu étonné les éditeurs, les libraires et
même les jurisconsultes de ce pays. Il n'existe en Prusse aucune loi qui
puisse littéralement venir au secours de votre théorie, et, quant à la
jurisprudence, il n'y aurait aucune sûreté à l'interroger sur cette
question, qui est encore toute neuve dans nos tribunaux. La seule loi
qui implique véritablement le droit de propriété, en Allemagne, d'un
ouvrage étranger, est la loi saxonne; elle l'implique à certaines
conditions telles, par exemple, que 1º la cession directe faite par
l'auteur étranger à l'éditeur établi en Saxe; 2° l'obligation d'imprimer
l'ouvrage dans ce royaume.
C'est en vue de profiter du bénéfice de cette loi que je viens de me
rendre acquéreur pour l'Allemagne du droit exclusif de publier
l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, par M. Thiers. Cet ouvrage sera
publié par ma librairie à Leipsig en même temps que l'édition de Paris.
La maison de Berlin dont vous avez parlé aura probablement douté de son
droit et rompu le projet de traité convenu entre elle et les éditeurs
français, puisqu'il m'a été possible de me rendre acquéreur de la
propriété que vous aviez annoncé lui avoir été transférée.
Agréez, etc.